‹ Œuvres moralesChapitre 64 sur 90 · LE LECTEUR-AUTEUR · texte numérisé non relu

LE LECTEUR-AUTEUR

Il n'y a point de si petit peintre qui ne porte son jugement du Poussin et de Raphaël; de même, un lecteur, qui a lui-même écrit, se regarde, sans hésiter, quel qu'il soit, comme le juge souverain de tout écrivain; il fait plus, il s'en rend partie, et le décrie autant qu'il peut. C'est assez que ce barbouilleur de papier2 ait fait imprimer un petit roman ou quelques vers obscènes, qu'il ait lu le Dictionnaire de Bayle et quelques chapitres de Monlaigne, pour qu'il se croie en droit de définir le beau et le sublime, et de prononcer despotiquement; il juge d'Homère, de Démosthènes, de Newton, de tous les auteurs et de tous les ouvrages qui sont fort au delà de sa portée. S'il y rencontre des opinions qui contrarient ou qui détruisent les

1 C'est une version nouvelle et plus complète du morceau intitulé , dans les éditions précédentes : Le Critique borné. — G.

a C'est une des injures que Trissotin échange avec Vadius. ( MouËr.E , les Femmes savantes , acte 111, scène v.)

siennes, il est bien éloigné de penser qu'il a pu se tromper toute sa vie; lorsqu'il n'entend pas quelque chose, il déclare que l'auteur est obscur, quoiqu'il ne soit pour d'autres que concis; il condamne tout un livre sur quelques pensées qu'il n'a pas comprises, ou dont il n'a pénétré qu'un seul côté. S'il rencontre une réflexion fausse dans Pascal, il ne manque pas de se persuader, sur ce petit avantage, qu'il a le sens plus juste que ce rare esprit, et il se console aisément de n'avoir pas son éloquence *. Pour un mot qui lui paraît bas dans les Oraisons funèbres de Bossuet , et qui n'est peut-être que naïf, il dit que tous les hommes ont mal jugé de cet orateur, et il s'étonne qu'ils soient dupes de sa réputation. Si pourtant on lui parle d'un auteur moderne, il le ravale par la comparaison qu'il en fait avec les mêmes auteurs qu'il a critiqués, et il ne peut pas croire que la nature puisse encore produire de semblables génies. Cependant, cet homme , si chagrin et si difficile , ne laisse pas de louer quelquefois, mais c'est afin de contredire ceux qui blâment; et, d'ailleurs, pour qu'il loue un écrivain, il faut au moins que cet écrivain n'ait

1 Variante: « Parce qu'on démêle aujourd'hui les er~ « leurs magnifiques de Descartes, qu'il n'aurait jamais « aperçues de lui-même, il ne manque pas de se croire « l'esprit bien plus juste que ce philosophe. »

SUR QUELQUES CARACTÈRES. 263 jamais rien composé dans son genre. Parce qu'il a ouï dire que Quinault est le poète des Grâces, il le croit le plus grand poêle qu'il y ait eu, et il assure que Boileau n'était qu'un sot; il avoue que Quinault doit quelque chose à Lulli, mais il ne sait pas que ce restaurateur de la musique est plus élevé que le poète; il croit que c'est le poêle qui est sublime , et il n'accorde à Lulli que de la noblesse. Lui-même fait des vers et de la musique, que personne ne chante que lui, et, quoiqu'il sache à peine écrire une lettre de bonne année, il a donné au public quatre gros volumes de prose, qui ont fait grand tort à son libraire. C'est un homme qui n'a point un sentiment qui lui appartienne, presque point d'idée saine et développée, et qui, néanmoins, ne passerait pas à un autre auteur la plus petite faute de langage; on lui parle un idiome étranger, lorsqu'on sort du cercle des principes rebattus dans le monde, et qu'on apprend, en naissant, comme sa langue. Il est persuadé pourtant qu'il sait beaucoup plus qu'on ne peut lui en apprendre, et il se plaint continuellement qu'on ne lui dise rien de nouveau dans les livres; il est ennuyé d'y retrouver toujours les mêmes choses qu'il a déjà lues, et cependant il n'a jamais rien lu qu'il possède, ou dont il ait su profiler *.

1 Rapprochez de la XLIV* Réflexion (t. ICI, p. 154). — G-

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