SÉNEQUE, OU L'ORATEUR DE LA VERTU
Celui qui n'est connu que par les lettres, n'est pas infatué de sa réputation, s'il est vraiment ambitieux; bien loin de vouloir faire entrer les jeunes gens dans sa propre carrière, il leur montre lui!
« faire cas des arts qui peignent de petits objets : le pin- « ceau de Molière le surprend sans le passionner, etc. »] (Voir, ci-dessus, page 51 , la note 2 de l'article Molière.) — G.
1 C'est une version plus complète de l'Orateur chagrin des éditions précédentes; notre titre est celui des manuscrits. — Rappelons , pour l'intelligence de ce morceau, que Vauvenargues emploie rarement le mot vertu dans son acception usuelle, et qu'il lui fait signifier tantôt force de caractère , tantôt action. C'est dans ce dernier sens qu'il faut ici le prendre. — G.
SUR QUELQUES CARACTÈRES. 277 même une route plus noble, s'ils osent la suivre : « Le riche insolent, leur dit-il, méprise les écrivains « les plus sublimes, et le vertueux ignorant ne les «connaît pas. O mes amis! pendant que des « hommes médiocres exécutent de grandes choses, « ou par un instinct particulier, ou par la faveur «des occasions, voulez-vous vous réduire à les « écrire? Si vous faites attention aux hommages «qu'on met aux pieds d'un homme que le prince « élève à un poste , croirez-vous qu'il y ait des « louanges pour un écrivain, qui approchent de ces « respects? Qui ne peut ni aider la venu, ni punir «le crime, ni venger l'injure du mérite, ni con- « fondre l'orgueil des riches, autrement qu'en pa- « rôles, se contentera-t-il d'un peu d'estime? Il « appartient à un artisan d'èlre enivré de régner au «barreau, ou sur nos théâtres, ou dans les écoles « des philosophes; mais vous qui aspirez à la vraie « gloire, pouvez-vous la mettre à ce prix? Regardez « de près, mes amis : celui qui a gagné des ba- « tailles, qui a repoussé l'ennemi des frontières « qu'il ravageait, et donné aux peuples, par ses «-victoires, l'espérance d'une paix glorieuse, s'il « efface tout à coup la réputation des ministres et « le faste des favoris, qui daignera encore jeter les «yeux sur vos poètes et vos philosophes? Mes «amis, ce n'est point par des paroles qu'on peut « s'élever sur les ruines de l'orgueil des grands, et
«forcer l'hommage du monde; c est par l'activité « et l'audace , c'est par le sacrifice de la santé et «des plaisirs, c'est par le mépris du danger, et « par les grandes actions que ces vertus produisent. « Celui qui compte sa vie pour quelque chose, ne « doit pas prétendre à la gloire; il n'est capable « de rien de grand. » Ainsi parle un esprit chagrin, que la réputation des lettres ne peut satisfaire; il paraît assez , par ses discours , qu'il lutte intérieurement avec violence contre les dégoûts et les humiliations de son métier, et il semble quelquefois que la médiocrité de son état l'irrite contre les riches et les puissants : « Ce n'est rien encore, mes «amis, reprend-il, de souffrir d'extrêmes besoins, « et d'être privé des plaisirs; mais quel est celui « qui, étant pauvre , a évité le mépris, n*a pas été « opprimé par les puissants, moqué par les faibles, «fui et abandonné par tous les hommes? et quel «est celui qui s'est sauvé, par les lettres, de ces «humiliations? A-t-on pris garde à ses talents? « a-t-on fait attention à sa vertu? La nécessité l'a «poussé, l'infortune l'a avili, et le sort s'est joué «de sa prudence. Toutefois, ni l'adversité, ni la «honte, ni la misère, ni ses fautes, s'il en a «faites1, ni l'injustice d'autrui , n'ont abattu son
1 Tel est le texte, non-seulement des éditions précédentes, mais aussi du manuscrit; il faudrait : s'il en a fait. — G.
SUK QUELQUES CARACTÈRES. 279 «courage. Qui voudrait être riche mais avare, «respecte mais faible, craint mais liai', servi mais «méprisé? et, au contraire, qui ne voudrait être «pauvre avec de ia vertu et du courage1? Celui «qui peut vivre sans crime, et qui sait oser et « souffrir, sait aussi se passer de la fortune qu'il a «méritée : les heureux et les insensés pourront «insulter sa misère; mais l'injure de la folie ne « saurait flétrir la vertu; l'injure est l'opprobre du «fort qui abuse des dons du hasard, et l'arme du « lâche insolent. » Ces discours d'un homme éloquent et inquiet, qui s'est fait un nom par ses écrits, échauffent l'esprit des jeunes gens prompts à s'enflammer; ils ne songent plus à la stérile gloire des lettres; ils veulent sortir de pair par des actions, non par des livres; mais la fortune laisse rarement aux hommes le choix de leurs vertus et de leur travail2.
1 Voir les deux premiers Caractères (Clazcmène et Phcre'cide) ; tous ces portraits se rapportent à un même original. — G.
2 Rapprochez des LIÏC et LUI0 Réflexions sur divers sujets. — Lorsque Vauvenargues quitta l'armée, sa famille, pour le retenir en Provence, lui refusa les moyens de vivre à Paris; il s'obstina à s'y fixer, et, malgré la résistance , les scrupules, les moqueries même de ses parents et de ses amis, il y prit le métier d'écrivain, non-seulement comme dernière chance de réputation, mais comme ressource. Ce
[l'important.]
[Un homme qui a médiocrement d'esprit et beaucoup d'amour propre , appréhende le ridicule comme un déshonneur; quoiqu'il soit pénétré de son mérite, la plus légère improbation l'aigrit, et la plaisanterie la plus douce l'embarrasse; luimême a cependant celte sincérité désagréable qui vient de l'humeur et de la sécheresse de l'esprit,
ne fut pas, toutefois, sans regret, et l'on voit par ce morceau que ses illusions n'ont pas longtemps duré. Dans sa lettre à Saint-Vincens, du 1er mars 1744, il lui dit à ce sujet : Je suis au désespoir d'être réduit à un parti qui me répugne, dans le fond, autant qu'il déplaira à ma famille , et il ajoute : mais la nécessité na point de loi. Remarquons que, dans les lignes qui précèdent, Sénèque dit de même : La nécessité l'a poussé, et que le morceau se termine par cette réflexion transparente : La fortune laisse rarement aux hommes le cJioix de leurs vertus et de leur travail. C'est le cas de rappeler ici l'excellente remarque de 31. Sainte-Beuve, que nous avons citée plus haut; il est clair que la réputation littéraire n'est pas celle que Vauvenargues eût préférée ; on sait, d'ailleurs, que cette dernière consolation lui a manqué, et que sa gloire est posthume. Ajoutons qu'après cette détermination prise contre l'avis de sa famille, il mourut dans la rue du Paon, à l'hôtel de Tours, non-seulement dans la souffrance, mais dans un état de détresse dont ses amis de Paris, et Voltaire lui-
S UR QUELQUES CARACTÈRES. 281 source de la raillerie la plus amère. Il a l'esprit net, mais étroit , et plus juste dans ses expressions que dans ses idées; la roideur de son caractère fait haïr ses sincérités et sa probité fastueuse : ses manières dures l'ont aussi empêché de réussir auprès des femmes. Ce sont là les plus grands chagrins qu'il ait éprouvés dans sa vie; mais ils ne l'ont pu corriger de ses défauts; suivi de toutes les erreurs de la jeunesse dans un âge déjà avancé, il joue encore l'important parmi les siens , et ne peut se passer du monde qui est son idole.]
même , n'eurent le secret qu'après sa mort. Comme Cléon (voir le XLIe Caractère) , il ne voulait pas avouer sa défaite. Trop ferme aussi pour se plaindre en son nom, il se plaint seulement sous le nom de personnages que , par une préoccupation bien naturelle, il choisit, ou, plutôt, il place dans une situation analogue à la sienne ; et c'est le douloureux intérêt de la plupart de ces Caractères , dont quelques-uns paraîtraient fort obscurs et fort étranges, si l'on n'était averti qu'il y a déposé la triste confidence des déceptions et des amertumes, en même temps que des aspirations et des rêves de sa vie. En somme, malgré quelques cris de douleur dont l'accent est fier encore, dissimulés, d'ailleurs, sous l'anonyme, cette âme stoïque et tendre, comme a dit Marmontel , ne s'est pas démentie; son courage a duré jusqu'au bout, et Voltaire savait qu'en penser, lorsqu'il écrivait, le 13 mars 1764, à Leclerc de IVlontmercy : II est mort en héros , sans nue versonne en ait rien su. — G.