‹ Œuvres moralesChapitre 72 sur 90 · DÉMOSTHÈNES ET ISOCRATE · texte numérisé non relu

DÉMOSTHÈNES ET ISOCRATE

ISOCRATE1

Je vois avec joie le plus éloquent de tous les hommes. J'ai cultivé votre art toute ma vie, et votre nom et vos écrits m'ont été chers.

1 Isocrate naquit à Athènes, l'an 436 avant Jésus-Christ. Il devint, dans l'école de Gorgias et de Prodicus, l'un des plus grands mitres dans l'art de la parole. Sa voix était faible et sa timidité excessive : aussi il ne parla jamais en public dans les grandes affaires de l'Etat; mais ses leçons lui procurèrent une fortune immense. — B.

DEMOSTHENES l.

Vous ne me l'êtes pas moins, mon cher Isocrate, puisque vous aimez l'éloquence ; c'est un talent que j'ai idolâtré. Mais il y avait de mon temps des philosophes qui l'estimaient peu, et qui le rendaient méprisable au peuple.

ISOCRATE

N'est-ce pas plutôt que de votre temps l'éloquence n'était point encore à sa perfection2?

DÉMOSTHÈNES

Hélas! mon cher Isocrate, vous ne dites que trop vrai. Il y avait de mon temps beaucoup de déclamateurs et de sophistes, beaucoup d'écrivains ingénieux, harmonieux, fleuris, élégants, mais peu d'orateurs véritables. Ces mauvais orateurs avaient accoutumé les hommes à regarder leur art comme un jeu d'esprit sans utilité et sans consistance.

ISOCRATE

Est-ce qu'ils ne tendaient pas tous, dans leurs discours, à persuader et à convaincre?

1 Le nom par lequel Isocrate désigne Démosthènes, en l'appelant le plus éloquent de tous les hommes , est celui que la postérité a confirmé à ce célèbre orateur, qui naquit à Athènes l'an 381 avant Jésus-Christ. — B.

2 Cette phrase donnerait à penser qu'Isocrate est postérieur à Démosthènes; or, quand Démosthènes est né, Isocrate avait déjà cinquante-cinq ans. — G.

DEMOSTHENES

Non , ils ne pensaient à rien moins. Pour ménager notre délicatesse, ils ne voulaient rien prouver; pour ne pas blesser la raison, ils n'osaient rien passionner : ils substituaient dans tous leurs écrits la finesse à la véhémence, l'art au sentiment, et les traits aux grands mouvements. Ils discutaient quelquefois ce qu'il fallait peindre, et ils effleuraient en b;idinant ce qu'ils auraient dû approfondir : ils fardaient les plus grandes vérités par des expressions affectées , des plaisanteries mal placées , et un langage précieux. Leur mauvaise délicatesse leur faisait rejeter le style décisif dans les endroits même où il est le plus nécessaire : aussi laissaient-ils toujours l'esprit des écoutants dans une parfaite liberté et dans une profonde indifférence. Je leur criais de toute ma force : Celui qui est de sang-froid n'échauffe pas; celui qui doute ne persuade pas. Ce n'est pas ainsi qu'ont parlé nos maîtres 1 ! Nous flatterions-nous de connaître plus parfaitement la vérité que ces grands hommes, parce que nous la traitons plus délicatement? C'est parce que nous ne la possédons pas comme eux,

1 Voir, tome II, p. 257, le Lille Caractère (Lysias) ; et aussi tome III, la 113e Maxime, et la 5e Maxime posthume. — B.

que nous ne savons pas lui conserver son autorité et sa force.

isocrate.

Mon cher Démosthènes, permettez-moi de vous interrompre. Est-ce que vous pensez que l'éloquence soit l'art de mettre dans son jour la vérité?

DÉMOSTHÈNES

On peut s'en servir quelquefois pour insinuer un mensonge, mais c'est par une foule de vérités de détail qu'on parvient à faire illusion sur l'objet principal, Un discours tissu de mensonges et de pensées fausses, fùt-il plein d'esprit et d'imagination, serait faible et ne persuaderait personne1.

ISOCRATE

Vous croyez donc, mon cher Démosthènes, qu'il ne suffit point de peindre et de passionner pour faire un discours éloquent?

DÉMOSTHÈNES

Je crois qu'on peint faiblement, quand on ne peint pas la vérité; je crois qu'on ne passionne point, quand on ne soutient point le pathétique de ses discours par la force de ses raisons. Je crois que peindre et toucher sont des parties nécessaires

1 Voyez, tome III, la 276e Maxime. — B.

de l'éloquence; mais qu'il y faut joindre, pour persuader et pour convaincre, une grande supériorité de raisonnement.

ISOCRATE

On n'a donc, selon vous, qu'une faible éloquence lorsqu'on n'a pas en même temps une égale supériorité de raison, d'imagination et de sentiment; lorsqu'on n'a pas une ame forte et pleine de lumières , qui domine de tous côtés les autres hommes.

DÉMOSTHÈNES

Je voudrais y ajouter encore l'élégance, la pureté et l'harmonie; car, quoique ce soient des choses moins essentielles, elles contribuent cependant beaucoup à l'illusion et donnent une nouvelle force aux raisons et aux images1.

ISOCRATE

Ainsi vous voudriez qu'un orateur eut d'abord l'esprit profond et philosophique pour parler avec solidité et avec ascendant; qu'il eût ensuite une grande imagination pour étonner lame par ses images, et des passions véhémentes pour entraîner les volontés. Est-il surprenant qu'il se trouve si

1 Voir sur ce sujet, au tome Ier, p. 28-30, le XIIIe chapitre de l'Introduction à la connaissance de l'esprit humain. — D.

peu d'orateurs, s'il faut tant de choses pour les

fnrmpr*?

former?

DEMOSTHENES

Non, il n'est point surprenant qu'il y ait si peu d'orateurs; mais il est extraordinaire que tant de gens se piquent de l'être. Adieu, je suis forcé de vous quitter; mais je vous rejoindrai bientôt, et nous reprendrons, si vous le voulez, notre sujet.

Page 1