LIVRE PREMIER
Mais que ces personnes examinent sérieusement^ s'il n'est pae absolument nécessaire^ ou de tomber dans l'erreur^ ou de ne donner jamais un consentement entier qu'à des choses entièi'ement évidentes ; si la vérité n'accompagne pas toujours la géométrie , à cause que les géomètres observent cette règle ; et si les erreurs où quelques-uns sont tombés touchant la quadrature du cercle^ la duplication du cube^ et quelques autres problèmes fort difficiles ^ ne viennent pas de quelque précipitation et de quelque entêtement qui leur a fait prendre la vraisemblance pour la vérité.
Qu'ils considèrent aussi, d'un autre côté, si la fausseté et la confusion ne régnent pas dans la philosophie ordinaire , à cause que les philosophes se contentent d'une vraisemblance fort facile à trouver, et si commode pour leur vanité et pour leurs intérêts. N'y trouve-t-on pas presque partout une infinie diversité de sentiments sur les mêmes sujets, et par conséquent une infinité d'erreurs? Cependant un très-grand nombre de disciples se laissent séduire, et se soumettent aveuglément à l'autorité de ces philosophes, sans comprendre même leurs sentiments.
il est vrai qu'il y en a quelques-uns qui reconnaissent , après vingt ou trente années de temps perdu, qu'ils n'ont rien appris dans leurs lectures ; mais il ne leur plaît pas de nous le dire avec sincérité. Il faut auparavant qu'ils aient prouvé à leur mode qu'on ne peut rien savoir, et puis après ils le confessent, parce qu'alors ils croient le pouvoir faire sans qu'on se moque de leur ignorance.
On aurait toutefois assez de sujet de s'en divertir et d'en rire, si on leur faisait avec adresse des demandes sur le progrès de leur belle érudition, et s'ils se mettaient en humeur de nous déclarer en détail toutes les fatigues qu'ils ont endurées pour l'acquérir.
Mais quoique cette docte et profonde ignorance mérite d'être l aillée, il semble plus à propos de l'épargner et d'avoir compassion de ceux qui ont consumé tant d'années pour ne rien apprendre , que cette fausse proposition ennemie de toute science et de toute véiité , qu^o// ne peut rien savoir.
Puis donc que la règle que j'ai établie est si nécessaire dans la recherche de la vérité, comme nous venons de voir, que l'on ne trouve point à redire qu'on la propose. Et que ceux qui ne veulent pas prendre la peine de l'observer ne condamnent
DES SENS
pas au moins un auteur aussi illustre qu'est M. Descartes ^ à cause qu'il l'a suivie ou qu'il a fait tous ses efforts pour la suivre. Ils ne le condamneraient pa^ si hardiment s'ils connaissaient celui de qui ils portent un jugement si téméraire^ et s'ils ne lisaient point ses ouvrages comme des fables et des romans^ qu'on lit pour se divertir^ et sur lesquels on ne médite pas pour s'instruire. S'ils méditaient avec cet auteur^ ils trouveraient encore dans eux-mêmes quelques notions et quelques semences des vérités qu il enseigne, qui pourraient se développer malgré le poids incommode de leur fausse érudition.
Le maître qui nous enseigne intérieurement veut que nous l'écoutions plutôt que Fautorité des plus grands philosophes ; il se plaît à nous instruire, pourvu que nous soyons appliqués à ce qu'il nous dit. C'est par la méditation et par une attention fort exacte que nous l'interrogeons, et c'est par une certaine conviction intérieui'e, et par ces reproches secrets qu'il fait à ceux qui ne s'y rendent pas, qu'il nous répond.
Il faut lire de telle sorte les ouvrages des hommes qu'on n'attend point d'être instruit par les hommes. 11 faut interroger celui qui éclaire le monde, atin qu'il nous éclaire avec le reste du monde ; et s'il ne nous éclaire pas après que nous l'aurons interrogé, ce sera sans doute que nous l'aurons mal interrogé.
Soit donc qu'on lise Aristote, soit qu'on lise Descartes, il faut croire d'abord ni Aristote ni Descartes ; mais il faut seulement méditer comme ils ont fait ou comme ils ont dû faire, avec toute l'attention dont on est capable, et ensuite obéir à la voix de notre maître commun, et nous soumettre de bonne foi à la conviction intérieure et à ces mouvements que l'on sent en méditant.
C'est après cela qu'il est permis de former un jugement pour ou contre les auteurs. Mais c'est après avoir ainsi digéré les principes de la philosophie de Descartes et d'Aristote , qu'on rejette l'un et qu'on approuve l'autre j que l'on peut même assurer du dernier qu'on n'expliquera jamais aucun phénomène de la nature par les piincipes qui lui sont particuliers, comme ils n'y ont encore de rien sei vi depuis deux mille ans, quoique sa philosophie ait été l'étude des plus habiles gens dans presque toutes les parties du monde ; et qu'au contraire, on peut dire hardiment de l'autre qu'il a pénétré ce qui pa-