‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 103 sur 214 · PS · texte numérisé non relu

PS

Joan. 1, 11.

monde le sait par expérience^ que lorsque nous voulons penser à quelque chose en particulier, nous jetons d'abord la vue sur tous les êtres y et nous nous appliquons ensuite à la considération de l'objet auquel nous souhaitons de penser. Or il est indubitable que nous ne saurions désirer de voir un objet particulier, que nous ne le voyions déjà, quoique confusément et en général : de sorte que , pouvant désirer de voir tous les êtres, tantôt l'un, tantôt l'autre, il est certain que tous les êtres sont présents à notre esprit, et il semble que tous les êtres ne puissent être présents à notre esprit que parce que Dieu lui est présent, c'est-à-dire celui qui renferme toutes choses dans la simplicité de son être.

Il semble même que l'esprit ne serait pas capable de se représenter des idées universelles de genre, d'espèce , etc., s'il ne voyait tous les êtres renfermés en un. Car, toute créature étant un être particulier, on ne peut pas dire qu'on voie quelque chose de créé lorsqu'on voit, par exemple, un triangle en général. Enfin je ne crois pas qu'on puisse bien rendre raison de la manière dont l'esprit connaît plusieurs vérités abstraites et générales, que par la présence de celui qui peut éclairer l'esprit en une infinité de façons différentes.

Enfin la preuve de l'existence de Dieu la plus belle*, la plus relevée, la plus solide et la première, ou celle qui suppose le moins de choses, c'est l'idée que nous avons de l'iîifini. Cai^ il est constant que l'esprit aperçoit l'infmi, quoiqu'il ne le comprenne pas, et qu'il a une idée très-distincte de Dieu, qull ne peut avoir que par l'union qu'il a avec lui ; puisqu'on ne peut pas concevoir que l'idée d'un être infiniment parfait, qui est celle que nous avons de Dieu, soit quelque chose de créé.

Mais non-seulement l'esprit a l'idée de l'infini, il l'a même avant celle du fini. Car nous concevons l'être infini de cela seul que nous concevons l'être, sans penser s'il est fini ou infini. Mais, afin que nous concevions un être fini, il faut nécessairement retrancher quelque chose de cette notion générale de l'être, laquelle par conséquent doit précéder. Ainsi l'esprit n'aperçoit aucune chose que dans l'idée qu^il a de l'infini : et tant s'en faut que cette idée soit formée de l'assemblage confus de toutes les idées des êtres particuliers, comme le pensent les philosophes, qu'au contraire toutes ces

' Od trouvera cette preuve expliquée au long dans le livre suiv , ch. 11.

DE l'esprit pur. — iT PARTIE.

idées particulières ne sont que des participations de l'idée générale de*'riniîni, de même que Dieu ne tient pas son être des créatures, mais toutes les créatures ne sont que des participations imparfaites de Tétre divin.

Voici une preuve qui sera peut-être une démonstration pour ceux qui sont accoutumés aux raisonnements abstraits. Il est certain que les idées sont efficaces, puisqu'elles agissent dans l'esprit, et qu'elles Féclairent, puisqu'elles le rendent heureux ou malheureux par les perceptions agréables ou désagréables dont elles Taffectent. Or rien ne peut agir immédiatement dans l'esprit s'il ne lui est supérieur, rien ne le peut que Dieu seul ; car il n'y a que l'auteur de notre être qui en puisse changer les modifications. Donc il est nécessaire que toutes nos idées se trouvent dans la substance efficace de la Divinité, qui seule n'est intelligible ou capable de nous éclairer que parce qu'elle seule peut affecter les intelligences. Insinuavit nobis Christus. dit saint Augustin*, animam humanam etmentem rafmialem non vegetari. non beatiflcany

NON ILLUMINARI, NISl AB IPSA STJBSTANTïA DEI.

Enfin il n'est pas possible que Dieu ait d'autre fin principale de ses actions que lui-même ; c'est une notion commune à tout homme capable de quelque réflexion, et l'Écriture sainte ne nous permet pas de douter que Dieu n'ait fait toute chose pour lui. Il est donc nécessaire que non-seulement notre amour naturel, je veux dire le mouvement qu'il produit dans notre esprit, tende vers lui, mais encore que la connaissance et que la lumière qu'il lui donne nous fasse connaître quelque chose qui soit en lui ; car tout ce qui vient de Dieu ne peut être que pour Dieu. Si Dieu faisait un esprit, et lui donnait pour idée ou pour objet immédiat de sa connaissance le soleil. Dieu ferait, ce semble, cet esprit et l'idée de cet esprit pour le soleil et non pas pour lui.

Dieu ne peut donc faire un esprit pour connaître ses ouvrages, si ce n'est que cet esprit voie en quelque façon Dieu en vopnt ses ouvrages. De sorte que l'on peut dire que si nous ne voyions Dieu en quelque manière, nous ne verrions aucune chose 2; de même que si nous n'aimions Dieu, je veux dire si Dieu n'imprimait sans cesse en nous l'amour du bien

' InJoan., tract. 2;>.

^ Liv. 1, ch. 1.

général, nous n'aimerions aucune chose. Car cet amour étant notre volonté, nous ne pouvons rien aimer ni rien vouloir sans lui, puisque nous ne pouvons aimer des biens particuliers qu'en déterminant vers ces biens le mouvement d'amour que Dieu nous donne pour lui. Ainsi, comme nous n'aimons aucune chose que par l'amour nécessaire que nous avons pour Dieu, nous ne voyons aucune chose que par la connaissance naturelle que nous avons de Dieu j et toutes les idées particulières que nous avons des créatures ne sont que des limitations de l'idée du créateur, comme tous les mouvements de la volonté pour les créatures ne sont que des déterminations du mouvement pour le créateur.

Je ne crois pas qu'il y ait deux théologiens qui ne tombent d'accord que les impies aimint Dieu de cet amour naturel dont je parle ; et saint Augustin et quelques autres Pères assurent comme une chose indubitable que les impies voient dans Dieu les règles des mœurs et les vérités éternelles. De sorte que l'opinion que j'explique ne doit faire peine à personne*. Voici comme parle saint Augustin^ : Ab illaincommutabilis luce veritatis, etiam impius, dum ah ea avertitur, quodammodo tangitur : Mm est quod etiam impii cogitant œternitatem^ et multa recte reprehendunt recteque laudant in homi- 7mm moribus, Quibus ea tandem regulis judicant . nisi i7i quibus vident, quemadmodum quisque vivere debeat. etiam si née ipsi eodemmodo vivant? Ubi autem eas vident? Neque eniminsua natura. Nam cum procûl dubio mente ista videantur, eorumque mentes constet esse mutabiles, has ver o régulas immutabilesvideat

quisquis in eis et hoc videre potuerit ubinam ergo sunt istœ

regulœ scriptœ, nisi in libro lucis illius quœ veritas dicitm\

unde lex omnis justa describitur in qua videt quid operan-

dum sit etiam qui operatur injustitiam ; et ipse est qui ab illa luce avertitur. a qua tamen tangitur ?

Il y a dans saint Augustin une infinité de passages semblables à celui-ci, par lesquels il prouve que nous voyons Dieu dès cette vie par la connaissance que nous avçns des vérités éternelles. La vérité est incréée, immuable, immense, éternelle, au-dessus de toutes choses. Elle est vraie par ellemême ; elle ne tient sa perfection d'aucune chose ; elle l end

' Voy. la préface des Entr. sur la Met. et la Rép. ai(x vraies et fausses idées , ch. 7 et 21.

^ Liv. 13, de Trin., ch. IS.

DE l'eSPUIT pur. — • 11^ PAKTIE.

les créatures plus parfaites^ et tous les esprits cherchent naturellement à la connaître. 11 n'y a rien qui puisse avoir toutes ces perfections que Dieu. Donc la vérité est Dieu. N(»us voyons de ces vérités immuables et éternelles. Donc nous voyons Dieu. Ce sont là les raisons de saint Augustin ; les nôtres en sont peu différentes, et nous ne voulons point nous servir injustement de Tautorité d'un si grand homme pour appuyer notre sentiment.

Nous pensons donc que les vérités, même celles qui sont éternelles, comme que deux fois deux font quatre, ne sont pas seulement des êtres absolus, tant s'en faut que nous croyions qu'elles soient Dieu même. Car il est visible que cette vérité ne consiste que dans un rapport d'égalité qui est entre deux fois deux et quatre. Ainsi nous ne disons pas que nous voyons Dieu en voyant les vérités, comme le dit saint Augustin, mais en voyant les idées de ces vérités ; car les idées sont réelles ; mais l'égalité entre les idées, qui est la vérité, n'est rien de réel. Quand, par exemple, on dit que le drap que l'on mesure a trois aunes, le drap et les aunes sont réels. Mais l'égalité entre trois aunes et le drap n'est point un être réel, ce n'est qu'un rapport qui se trouve entre les trois aunes et le drap. Lorsqu'on dit que deux fois deux font quatre, les idées des nombres sont réelles, mais l'égalité qui est entre eux n'est qu'un rapport. Ainsi, selon notre sentiment, nous voyons Dieu lorsque nous voyons des vérités éternelles : non que ces vérités soient Dieu, mais parce que les idées dont ces vérités dépendent sont en Dieu ; peut-être même que saint Augustin l'a entendu ainsi. Nous croyons aussi que l'on connaît en Dieu les choses changeantes et corruptibles, quoique saint Augustin ne parle que des choses immuables et incorruptibles, parce qu^il n'est pas nécessaire pour cela de mettre quelque imperfection en Dieu ; puisqu'il suffit, comme nous avons déjà dit, que Dieu nous fasse voir ce qu'il y a dans lui qui a rapport à ces ehoses.

Mais quoique je dise que nous voyons en Dieu les choses matérielles et sensibles, il faut bien prendre garde que je ne dis pas que nous en ayons en Dieu les sentiments, mais seulement que c'est de Dieu qui agit en nous ; car Dieu connaît bien les choses sensibles, mais il ne les sent pas. Lorsque nous apercevons quelipie chose de sensible, il se trouve dans notre perception sentiment ci idée pure. Le sentiment est une II. 2G

LIVBE TROISIÈME.

modification de notre âme^ et c'est Dieu qui la cause en nous; et il la peut causer quoiqu'il ne l'ait pas, parce qu'il voit, dans l'idée qu'il a de notre âme, qu'elle en est capable. Pour l'idée qui se trouve jointe avec le sentiment, elle est en Dieu, et nous la voyons, parce qu'il lui plaît de nous la découvrir; et Dieu joint la sensation à l'idée lorsque les objets sont présents, afin que nous le croyions ainsi et que nous entrions dans les sentiments et dans les passions que nous devons avoir par rapport à eux.

Nous croyons enfin que tous les esprits voient les lois éternelles aussi bien que les autres choses en Dieu, mais avec quelque différence. Ils connaissent Tordre et les vérités éternelles, et même les êtres que Dieu a faits selon ces vérités ou selon l'ordre, par l'union que ces esprits ont nécessairement avec le Verbe, ou la sagesse de Dieu qui les éclaire, comme on vient de l'expliquer. Mais c'est par l'impression qu'ils reçoivent sans cesse de la volonté de Dieu, lequel les porte vers lui, et tâche, pour ainsi dire, de rendre leur volonté entièrement semblable à la sienne, qu'ils connaissent que l'ordre immuable est leur loi indispensable; ordre qui comprend ainsi toutes les lois éternelles, comme qu'il faut aimer le bien et fuir le mal ; qu'il faut aimer la justice plus que toutes les richesses ; qu'il vaut mieux obéir à Dieu que de commander aux hommes, et une infinité d'autres lois naturelles. Car la connaissance de toutes ces lois on de l'obligation qu'ils ont de se conformer à l'ordre immuable n'est pas différente de la connaissance de cette impression qu'ils sentent toujours en eux-mêmes, quoiqu'ils ne la suivent pas toujours par le choix libre de leur volonté, et qu'ils savent être commune à tous les esprits, quoiqu'elle ne soit pas également forte dans tous les esprits.

C'est par cette dépendance , par ce rapport , par cette union de notre esprit au Verbe de Dieu et de notre volonté à son amour, que nous sommes faits à l'image et à la ressemblance de Dieu ; et quoique cette image soit beaucoup effacée par le péché, cependant il est nécessaire qu^elle subsiste autant que nous. Mais , si nous portons l'image du Verbe humilié sur la terre, et si nous suivons les mouvements du Saint-Esprit, cette image primitive de notre première création, cette union de notre esprit au Verbe du Père et à l'amour du Père et du Fils, serarétabUe et l'cndue ineffaçable. Nous serons sembla-

DE L'eSPBIT pur. — 11'' PARTIE.

bles à Dieu, si nous sommes semblables à l'homme-Dieu. Enfin Dieu sera tout en nous et nous tout en Dieu d'une manière bien plus parfaite que celle par laquelle il est nécessaire, afin que nous subsistions, que nous soyons en lui et qu'il soit en nous

Voilà quelques raisons qui peuvent faire croire que les esprits aperçoivent toutes choses par la présence intime de celui qui comprend tout dans la simplicité de son être. Chacun en jugera selon la conviction intérieure qu^il en recevra après y avoir sérieusement pensé. Mais on croit qu'il n'y a aucune vraisemblance dans toutes les autres manières d'expliquer ces choses, et que cette dernière paraîtra plus que vraisemblable ; ainsi nos âmes dépendent de Dieu en toutes façons. Car de même que c'est lui qui leur fait sentir la douleur, le plaisir et toutes les autres sensations, par l'union naturelle qu'il a mise entre elles et notre corps, qui n'est autre que son décret et sa volonté générale, ainsi c'est lui qui, par l'union naturelle qu'il a mise aussi entre la volonté de l'homme et la représentation des idées que renferme l'immensité de l'être divin , leur fait connaître tout ce qu'elles connaissent, et cette union naturelle n'est aussi que sa volonté générale. De sorte qu'il n'y a que lui qui nous puisse éclairer en nous représentant toutes choses, de même qu'il n'y a que lui qui nous puisse rendre heureux en nous faisant goûter toutes sortes de plaisirs.

Demeurons donc dans ce sentiment, que Dieu est le monde intelligible ou le lieu des esprits , de même que le monde matériel est le heu des corps; que c'est de sa puissance qu^ils reçoivent toutes leurs modifications; que c'est dans sa sagesse qu'ils trouvent toutes leurs idées, et que c'est par son amour qu'ils sont agités de tous leurs mouvements réglés ; et parce que sa puissance et son amour ne sont que lui , croyons avec saint Paul qu'il n'est pas loin de chacun nous, et que c'est en lui que nous a^'ons la vie, le mouvement et Têtre. Non longe est ah unoqmque nostrum ; in ipso enim vivimm, movemur etsumus^,

' Voy. les Eclair.; la Réponse au livre des vraies et des fausses idées ; la première Lettre contre la défense opposée à cette Réponse ; les deux premiers Eutr. sur la Mét.; la Réponse à 31. Régis, etc. Vous trouverez peut-être là mon sentiment plus clairement démontré.

2 Jet. Apost., c. 17, 28.

CflAPITRE VIL

I. Quatre différentes manières de voir les ciioses. — II. Comment on connaît Dieu. — III. Comment on connaît les corps. — IV. Comment on connaît son âme. — V. Gomment on connaît les âmes des autres hommes et les purs esprits.

I. Afin d'abréger et d'éclaircir le sentiment que je viens d'établir touchant la manière dont Fesprit aperçoit tous les différents objets de ses connaissances^ il est nécessaire que je distingue en lui quatre manières de connaître. ■ La première est de connaître les choses par elles-mêmes;

La seconde, de les connaître par leurs idées, c'est-à-dire, comme je Tentends ici, par quelque chose qui soit différent d'elles ;

La troisième, de les connaître par conscience, ou par sentiment intérieur ;

La quatrième, de les connaître par conjecture.

On connaît les choses par elles-mêmes et sans idées, lorsqu'elles sont intelligibles par elles-mêmes, c'est-à-dire lorsqu'elles peuvent agir sur l'esprit , et par là se découvrir à lui. Car Fentendement est une faculté de Fàme purement passive, et Factivité ne se trouve que dans la volonté. Ses désirs mêmes rie sont point les causes véritables des idées, elles ne sont que les causes occasionnelles ou naturelles de leur présence, en conséquence des lois générales de l'union de notre âme avec la raison universelle, ainsi que je l'expliquerai ailleurs. On connaît les choses par leurs idées lorsqu'elles ne sont point intelligibles par elles-mêmes , soit parce qu'elles sont corporelles, soit parce qu'elles ne peuvent affecter Fesprit ou se découvrir à lui. On connaît par conscience toutes les choses qui ne sont point distinguées de soi. Enfin on connaît par conjecture les choses qui sont différentes de soi et de celles que l'on connaît en elles-mêmes et par des idées, comme lorsqu'on pense que certaines choses sont semblables à quelques autres que Fon connaît.

IL 11 n'y a que Dieu que Fon connaisse par lui-même, car, encore qu'il y ait d'autres êtres spirituels que lui et qui semblent être intelhgibles par leur nature, il n'y a que lui seul qui puisse agir dans Fesprit et se découvrir à lui. Il n'y a que Dieu que nous voyions d'une vue immédiate et directe; il n'y a que lui qui puisse éclairer Fesprit par sa propre substance.

DE l'esprit pur. — 11*^ PARTIE.

Enfin dans cette vie, ce n'est que par T union que nous avons avec lui que nous sommes capables de connaître ce que nous connaissons, ainsi que nous l'avons expliqué dans le chapitre précédent ; car c'est notre seul maîti e qui préside à notre esprit, selon saint Augustin, sans l'entremise d'aucune créature * .

On ne peut concevoir que quel(]ue chose de créé puisse représenter l'infini ; que l'être sans restriction , l'être immense, l'être universel puisse être aperçu par une idée, c'est-à-dire par un être particuliei", par un être différent de l'être universel et infini : mais, pour les êtres particuliers, il n'est pas difficile de concevoir qu'ils puissent être représentés par l'être infini qui les renferme dans sa substance très-efficace et par conséquent très-intelligible. Ainsi il est nécessaire de dire que Ton connaît Dieu par lui-même , quoique la connaissance que l'on en a en cette vie soit très-imparfaite ; et que Ton connaît les choses corporelles par leurs idées , c'est-à-dire en Dieu , puisqu'il n'y a que Dieu qui lenferme le monde intelligible, où se trouvent les idées de toutes choses.

Mais encore que l'on puisse voir toutes choses en Dieu, il ne s'ensuit pas qu'on les y voie toutes : on ne voit en Dieu que les choses dont on a des idées, et il y a des choses que l'on voit sans idées.

111. Toutes les choses qui sont en ce monde, dont nous ayons quelque connaissance, sont des corps ou des esprits : propriétés de corps, pi'opriétés d'esprits. On ne peut douter que l'on ne voie les coips avec leurs propriétés par leurs idées, parce que n'étant pas intelligibles par eux-mêmes, nous ne les pouvons voir que dans l'être qui les renferme d'une manièj-e intelUgible. Ainsi c'est en Dieu et par leurs idées que nous voyons les coi ps avec leurs propriétés, et c'est pour cela que la connaissance que nous en avons est très-parfaite : je veux dire que l'idée que nous avons de l'étendue suffit pour nous faire connaître toutes les propriétés dont l'étendue est capable, et que nous ne pouvons désirer d'avoir une idée plus distincte et plus féconde de l'étendue, des figures et des mouvements que celle que Dieu nous en donne.

Comme les idées des choses qui sont en Dieu renferment toutes leurs propriétés, qui en voit les idées en peut voir successivement toutes les propriétés ; car, lors(ju'on voit les choses

' Humanis meiilibus nulla inlcrposiU natura praesidct àug. lib. De vcra rclig., c. 55.

comme elles sont en Oieu^ on les voit toujours d'une manière très-parfaite et elle serait infiniment parfaite si l'esprit qui les y voit était infini. Ce qui manque à la connaissance que nous avons de Tétendue^ des figures et des mouvements^ n'est point un défaut de Fidée qui la représente , mais de notre esprit qui la considère.

IV. Il n'en est pas de même de l'âme : nous ne la connaissons que par conscience . et c'est pour cela que la connaissance que nous en avons est imparfaite ; nous ne savons de notre âme que ce que nous sentons se passer en nous. Si nous n'avions jamais senti de douleur, de chaleur, de lumière, etc., nous ne pourrions savoir si notre âme en serait capable, parce que nous ne la connaissons point par son idée * . Mais si nous voyions en Dieu Tidée qui répond à notre âme, nous connaîtrions en même temps ou nous pourrions connaître toutes les propriétés dont elle est capable ; comme nous connaissons ou nous pouvons connaître toutes les propriétés dont l'étendue est capable, parce que nous connaissons F étend ne par son idée.

Il est vrai que nous connaissons assez par notre conscience ou par le sentiment intérieur que nous avons de nous-mêmes que notre âme est quelque chose de gi-and, mais il se peut faire que ce que nous en connaissons ne soit presque rien de ce qu'elle est en elle-même. Si on ne connaissait de la matière que vingt ou trente figures dont elle aurait été modifiée, certainement on n'en connaîtrait presque rien , en comparaison de ce que Fon en connaît par Fidée qui la représente. 11 ne suffit donc pas pour connaître parfaitement Fâme de savoir ce que nous en savons par le seul sentiment intérieur, puisque la conscience que nous avons de nous-mêmes ne nous montre peut-être que la moindre partie de notre être.

On peut conchn-e de ce que nous venons de dire qu'encore que nous connaissions plus distinctement Fexistence de notre âme que l'existence de notre corps et de ceux qui nous environnent, cependant nous n'avons pas une connaissance aussi parfaite de la nature de Fâme que de la nature des corps ; et cela peut servir à accorder les différents sentiments de ceux qui disent qu'il n'y a rien qu'on connaisse mieux que Fâme , et de ceux qui assurent qu'il n'y a rien qu'ils connaissent moins.

' Voy. les Éclaircissemenis.

DE l'esprit PUK. — 11'^ PARTIE. 307

Cela peut aussi servir à prouver que les idées qui nous représentent quelque chose hors de nous ne sont point des modifications de notre âme ; car si l'âme voyait toutes choses en considérant ses propres modifications , elle devrait connaître plus clairement son essence ou sa nature que celle des corps ^ et toutes les sensations ou modifications dont elle est capable que les figures ou modifications dont les corps sont capables. Cependant elle ne connaît point qu elle soit capable d'une telle sensation par la vue qu'elle a d'elle-même ^ mais seulement par expérience ; au heu qu'elle connaît que Tétendue est capable d'un nombre infini de figures par l'idée qu'ehe a de rétendue. 11 y a même de certaines sensations , comme les couleurs et les sons , que la plupart des hommes ne peuvent reconnaître si elles sont ou ne sont point des modifications de l'âme ^ et il n'y a point de figures que tous les hommes^ par l'idée qu'ils ont de l'étendue^ ne reconnaissent être des modifications des corps.

Ce que je viens de dire fait aussi' voir la raison pour laquelle on ne peut pas doimer de définition qui fasse connaître les modifications de l'âme; car, puisqu'on ne connaît ni l'âme ni ses modifications par des idées , mais seulement par des sentiments, et que tels sentiments de plaisir, par exemple, de douleur, de chaleur, etc., ne sont point attachés aux mots, il est clair que si quelqu'un n'avait jamais vu de couleur ni senti de chaleur, on ne pourrait lui faire connaître ces sensations par toutes les définitions qu'on lui en donnerait. Or, les hommes n'ayant leurs sentiments qu'à cause du corps , et leur corps n'étant "pas disposé en tous de la même manière, il arrive souvent que les mots sont équivoques, que ceux dont on se sert pour exprimer les modifications de son âme signifient tout le contraire de ce qu'on prétend , et que souvent on fait penser à l'amertume , par exemple , lorsqu'on croit faire penser à la douceur.

Encore que nous n'ayons pas une entière connaissance de noti'e âme , celle que nous en avons par conscience ou sentiment intérieui' suffit pour en démontrer l'immortalité, la spiritualité , la liberté et quelques autres attributs qu'il est nécessaire que nous sachions, et c'est pour cela que Dieu ne nous la fait point connaître par son idée comme il nous fait connaître les corps. La connaissance que nous avons de notre âme par conscience est imparfaite, il est Mai, mais elle n'est

LIVBE TROISIÈME.

point fausse; la connaissance^ au contraire^ que nous avons des corps par sentiment ou par conscience , si on peut appeler conscience le sentiment de ce qui se passe dans notre corps ^ n'est pas seulement imparfaite, mais elle est fausse. Il nous fallait donc une idée des corps pour corriger les sentiments que nous en avons; mais nous n'avons point besoin de ridée de notre âme y puisque la conscience que nous en avons ne nous engage point dans Terreur, et que pour ne nous point tromper dans sa connaissance il suffit de ne la point confondre avec le corps , ce que nous pouvons faire par la raison. Enfin si nous avions une idée de Fàme aussi claire que celle que nous avons du corps , cette idée nous Teut trop fait considérer comme séparée de lui. Ainsi elle eût diminué l'union de notre âme avec notre corps , en nous empêchant de la regarder comme répandue dans tous nos membres, ce que je n'explique pas davantage.

V. De tous les objets de notre connaissance, il ne nous reste plus que les âmes des autres hommes et que les pures intelligences, et il est manifeste que nous ne les connaissons que par conjecture. Nous ne les connaissons présentement ni en elles-mêmes ni par leurs idées; et, comme elles sont différentes de nous, il n'est pas possible que nous les connaissions par conscience. Nous conjecturons que les âmes des autres hommes sont de même espèce que la nôtre. Ce que nous sentons en nous-mêmes, nous prétendons qu'ils le sentent; jet même, lorsque ces sentiments n'ont point de rapport au corps, nous sommes assurés que nous ne nous trompons point , parce que nous \ oyons en Dieu certaines idées et certaines lois immuables selon lesquelles nous savons avec certitude que Dieu agit également dans tous les esprits.

Je sais que deux fois deux font quatre , qu'il vaut mieux être juste que d'être riche , et je ne me trompe point de croire que les autres connaissent ces vérités aussi bien que moi ; j'aime le bien et le plaisir, je hais le mal et la douleur, je veux être heureux, et je ne me trompe point de croire que les hommes, les anges et les démons même ont ces inclinations. Je sais même que Dieu ne fera jamais d'esprits qui lie désirent d'être heureux, ou qui puissent désirer d'être malhcuj-eux; mais je le sais avec évidence et certitude, parce que c'est Dieu qui me l'apprend ; car (|uel autre que Dieu . pourrait me faire connaître les desseins et les volontés de

DE l'ESPIUT PUJR. — PARTIE.

Dieu? Mais lorsque le corps a quelque part à ce qui se passe eu moi, je me trompe presque toujours si je juge des autres pai^ moi-môme. Je sens de la chaleur, je vois uue telle grandeur, une telle couleur ; je goûte une telle ou telle saveur à rapproche de certains corps ; je me trompe si je juge des autres par moi-même; je suis sujet à certaines passions ; j'ai de l'amitié ou de l'aversion pour telle ou telle chose, et je juge que les autres me ressemblent ; ma conjecture est souvent fausse. Ainsi la connaissance que nous avons des autres hommes est foyt sujette à l'erreur, si nous n'en jugeons que par les sentiments que nous avons de nous-mêmes.

S'il y a quelques êtres dilTêrents de Dieu , de nous-mêmes , des corps et des purs esprits , cela nous est inconnu. Nous avons de la peine à nous persuader qu'il y en ait : et après avoir examiné les raisons de certains philosophes qui prétendent le contraire, nous les avons trouvées fausses ; ce qui nous a contii mé dans le sentiment que nous avions qu'étant tous hommes de même nature, nous avions tous les mêmes idées, parce que nous avons tous besoin de connaître les mêmes.

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