‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 108 sur 214 · LIVRE TROlSlEMLi · texte numérisé non relu

LIVRE TROlSlEMLi

sujet à rerreur par sa nature ; car l'esprit de rhom'me est limité, et tout esprit limité est par sa nature sujet à Teneur. La raison en est que les moindres chQses ont entre elles une infinité de rapports, et qu'il faut un esprit infini pour les comprendre. Ainsi un esprit limité ne pouvant embrasser ni comprendre tous ces rapports, quelque effort q\ïi\ fasse, il est porté à croire que ceux qu'il n'aperçoit pas n'existent point, principalement lorsqu'il ne fait pas d'attention à la faiblesse et à la limitation de son esprit , ce qui lui est fort ordinaire. Ainsi la limitation de l'esprit toute seule emporte avec soi la capacité de tomber dans l'erreur.

Toutefois , si les hommes , dans l'état même où ils sont de faiblesse et de corruption , faisaient toujours bon usage de leur liberté, ils ne se tromperaient jamais. Et c'est pour cela que tout homme qui tombe dans l'erreur est blâmé avec justice et mérite même d'être puni; car il suffit pour ne se point tromper de ne juger que de ce qu'on voit, et de ne faire jamais des jugements entiers que des choses que Ton est assuré d'avoir examinées dans toutes leui's parties, ce que les hommes peuvent faire. Mais ils aiment mieux s'assujettir à Ferreur que de s'assujettir à la règle de la vérité; ils veulent décider sans peine et sans examen. Ainsi il ne faut pas s'étonner s'ils tombent dans un nombre infini d'erreurs et s'ils font souvent des jugements assez incertains.

IV. Les hommes , pai* exemple , n'ont point d'auti-es idées de substance que celle de l'esprit et du corps , c'est-à-dire d'une substance qui pense et d'une substance étendue. Et de là ils prétendent avoir droit de conclure que tout ce qui existe est corps ou esprit. Ce n'est pas que je prétende assurer qu'il y ait quelque substance qui ne soit ni corps ni esprit ; car on ne doit pas assurer que des choses existent lorsqu'on n'en a point de connaissance ; puisqu'il semble que Dieu , qui ne nous cache point ses ouvrages , nous en aurait donné quelque idée. Cependant je crois qu'on ne doit rien déterminer touchant le nombre des genres d'êtres que Dieu a créées, par les idées que l'on en a, puisqu'il se peut absolument faire que Dieu ait des raisons de nous les cacher que nous ne sachions pas; quand ce ne serait qu'à cause que, ces êtres n'ayant auciui rapport à nous, il nous serait asse^ inutile de les coTHiaîti e : de même qu'il ne nous a pas doiuié des yeux assez bons pour compter les dents d'un cirou, parce qu'il est

DK L ESPRIT PUR. — U*^ PA«1E. 3St

assez inutile pour la conservation de notre corps que nous ayons la vue si perçante.

Mais^ quoi({ue Ton ne pense pas devoir juger avec précipitation que tous les êtres soient esprits ou corps^ on croit cependant qu'il est tout à fait conti e la raison que des philosophes, pour expliquer les effets naturels^ se servent d'autres idées que de celles qui dépendent de la pensée et de Tétendue, puisqu'en effet ce sont les seules que nous ayons qui soient distinctes ou particulières.

11 n'y a rien de si déraisonnable que de s'imaginer mie inlinité d'êtres sur de simples idées de logique, de leur attribuer une infinité de propriétés, et de vouloir ainsi expliquer des choses qu'on n'entend point par des choses que non-seulement on ne conçoit pas, mais qu'il n'est pas même possible de concevoir. C'est faire de même que des aveugles qui, voulant parler entre eux des couleurs et en soutenir des thèses, se serviraient pour cela des définitions que les philosophes leur donnent, desquelles ils tireraient plusieurs conclusions. Cai' comme ces aveugles ne pourraient faire que des raisonnements plaisants et ridicules sur les couleurs, parce qu'ils n\ni auraient pas des idées distinctes, et qu'ils en voudraient raisonner sur des idées générales et de logique ; ainsi les philosophes ne peuvent pas fîiire des raisonnements solides sur les effets de la nature, lorsqu'ils ne se servent poin* cela que des idées générales et de logique d'acte, de puissance, d'être, de cause, de principe, de forme, de qualité et d'autres semblables. Il est absolument nécessaire qu'ils ne s'appuient que sur les idées distinctes ou particufières de la pensée et de l'étendue, et de celles qu'elles renferment ou bien que l'on en peut déduire. Car on ne doit point s'attendre de connaîti e la nature sans la considération des idées distinctes qu'on en a; il vaut mieux ne point méditer que de méditer sur des chimères.

On ne doit pas toutefois assurer qu'il n'y ait que des esprits et des corps, des êtres qui pensent et des êtres étendus, parce qu'on s'y peut tromper. Car, quoiqu'ils suffisent pour expliquer la nature, et par conséquent que l'on puisse conclure, sans crainte de se tromper, (pie les choses naturelles dont nous avons quebpie connaissance dépendent de l'étendue et de la pensée, cependant il se peut absolument faire (pi'il y en

LlVRlî TKOÎSIÈME,

ail quelques autres dont nous n'ayons aucune idée et dont nous ne voyions aucuns effets.

Les hommes font donc im jugement précipité quand ils jugent comme un principe indubitable que toute substance est corps ou esprit. Mais ils en tirent encore une conclusion précipitée lorsqu'ils concluent par la seule lumière de la raison que Dieu est un esprit. Il est vrai que, puisque nous sommes créés à son image et à sa ressemblance, et que TEcritui'e sainte nous apprend en plusieurs endroits que Dieu est un esprit, nous le devons croire et l'appeler ainsi : mais la raison toute seule ne nous le peut apprendre. Elle nous dit seulement que Dieu est un être infiniment parfait, et qu'il doit être plutôt esprit que corps, puisque notre* âme est plus parfaite que notre corps ; mais elle ne nous assure pas qu'il n'y ait point encore des êtres plus parfaits que nos esprits, et plus au-dessus de nos esprits que nos esprits ne sont au-dessus de nos corps.

Or, supposé qu'il y eût de ces êtres, comme il paraît même indubitable, par la raison que Dieu en a pu créer, il est clair qu'ils ressembleraient plus à Dieu que nous. Ainsi la même raison nous apprend que Dieu aurait plutôt leurs perfections que les nôtres, qui ne seraient que des imperfections à leur égard. Il ne faut donc pas s'imaginer avec précipitation que le mot d'esprit, dont nous nous servons pour exprimer ce qu'est Dieu et ce que nous sommes, soit un terme univoque, et qui signifie les mêmes choses ou des choses fort semblables. Dieu est plus au-dessus des esprits créés que ces esprits ne sont au-dessus des corps ; et on ne doit pas tant appeler Dieu un esprit pour montrer positivement ce qu'il est que pour signifier qu'il n'est pas matériel. C'est un être infiniment parfait , on n'en peut pas douter. Mais comme il ne faut pas s'imaginer, avec les anthropomorphites, qu'il doive avoir la figure humaine, à cause qu'elle paraît la plus parfaite, quand même nous le supposerions corporel , il ne faut pas aussi penser que l'esprit de Dieu ait des pensées humaines, et que son esprit soit semblable au nôtre, à cause que nous ne connaissons rien de plus parfait que notre esprit. Il faut plutôt croire que, comme il renferme dans luiTmêmeles perfections de la matière sans être matériel , puisqu'il est certain que la matière à rapport à quelque perfection qui est en Dieu , i!

DE l'esprit pur. — 11^ PAUTIE. :î23

comprend aussi les perfections des esprits créés sans être esprit de la manière que nous concevons les esprits ; que son nom véritable est celui qui est, c'est-à-dire l'être sans restriction^ tout être, l'être infini et universel.

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