‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 112 sur 214 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Exemples de quelques erreurs de morale qui dépendent du même principe.

Cette facilité que l'esprit trouve à imaginer et à supposer des ressemblances partout où il ne reconnaît pas visiblement de différences, jette aussi la plupart des hommes dans des erreurs très-dangereuses en matière de morale. En voici quel- (]ues exemples.

Un Français se rencontre avec un Anglais ou un Italien ; cet étranger a ses humeurs particulières : il a de la délicatesse d'esprit, ou si vous voulez il est fier et incommode. Cela portera d'abord ce Français à juger que tous les Anglais ou tous les Italiens ont le même caractère d'esprit que celui qu'il a fréquenté. 11 les louera ou les blâmera tous en général; et, s'il en rencontre quelqu'un , il se préoccupera d'abord qu'il est semblable à celui qu'il a déjà vu, et il se laissera aller à quelque affection ou à quelque aversion secrète. En un mot, il jugera de tous les particuliers de ces nations par cette belle preuve qu'il en a vu un ou plusieurs qui avaient de certaines qualités d^esprit , parce que , ne sachant point d'ailleurs si les autres diffèrent, il les suppose tous semblables.

Un religieux de quelque ordre tombe dans une faute , cela suffit afin que la plupart de ceux qui le savent condamnent indifféj-emment tous les particuliers du même ordre. Us portent tous le même habit et le même nom , ils se ressemblent en cela: c'est assez afin que le commun des hommes s'imagine qu'ils se ressemblent en tout. On suppose qu'ils sont semblables , parce que ne pénétrant pas le fond de leurs cœurs on ne peut pas voir positivement s'ils diffèrent.

Les calomniateurs qui s'étudient aux moyens de terni la r^éputation de leurs ennemis se servent d'ordinaire de celui-ci, et l'expérience nous apprend qu'il réussit presque toujours. En effet il est très-[)roportionné à la portée du commun des hommes, et il n'est pas difficile de trouver dans des communautés-nombreuses, M saintes ^pfelle^ soient, ffuelqiies per-

LIVUE TBOISIÈME.

sonnes peu réglées ou dans de mauvais sentiments^ puisque dans la compagnie des apôtres^ dont Jésus-Christ même était le chef^ il s'est trouvé un larron^ un traître^ un hypocrite^ en un mot un Judas.

Les Juifs auraient eu sans doute grand tort s'ils eussent porté des jugements désavantageux contre la compagnie la plus sainte qui fut jamais^ à cause de Tavarice et du dérèglement de Judas ; et s'ils les eussent tous condamnés dans leur cœur^, à cause qu'ils souffraient avec eux ce méchant homme , et que Jésus-Christ même ne le punissait pas quoiqu'il connût ses crimes.

11 est donc manifestement contre la raison et contre la charité de prétendre qu'une communauté est dans quelque erreur^ parce qu'il se trouve quelques particuliers qui y sont tombés ^ quand même les chefs la dissimuleraient ou qu'ils en seraient eux-mêmes les partisans. 11 est vrai que^ lorsque tous les particuliers veulent soutenir l'erreur ou la faute de leur f l'ère , on doit juger que toute la communauté est coupable. Mais on peut dire que cela n'arrive presque jamais , car il paraît moralement impossible que tous les particuliers d'un ordre soient dans les mêmes sentiments.

Les hommes ne devraient donc jamais conclure de cette sorte du particulier au général; mais ils ne sauraient juger simplement de ce qu'ils voient^ ils vont toujours dans lexcès. Un religieux d^un tel ordre est un grand homme^ un homme de bien : ils en concluent que tout l'ordre est rempli de grands hommes et de gens de bien. De même un religieux d'un ordre est dans de mauvais sentiments : donc tout cet ordre est corrompu et dans de mauvais sentiments. Mais ces derniers jugements sont bien plus dangereux que les premiers^ parce qu'on doit toujours bien juger de son prochain^ et que la malignité de Fhomme fait que les mauvais jugements et les discours tenus conti^e la réputation des autres plaisent beaucoup plus et s'impriment plus fortement dans l'esprit que les jugements et les discours avantageux qu'on en fait.

Quand un homme du monde et qui suit ses passions s'attache fortement à son opinion^ et qu'il prétend dans les mouvements de sa passion qu'il a raison de la suivre , on juge avec sujet que c'est un opiniâti'e ^ et il le reconnaît luimême dès que sa passion est passée. De même^ quand une

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