‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 121 sur 214 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

I. De la seconde inclination naturelle ou de l'amour-propre. — II. Il divise en l'amour de Têtre et du bien-êlre, ou de la grandeur et du plaisir.

1. La seconde inchnation que l'auteur de la nature imprime sans cesse dans notre volonté, c'est l'amour de nous-mêmes et de notre propre conservation.

Nous avons déjà dit que Dieu aime tous ses ouvrages, que c'est l'amour seul qu'il a pour eux qui les conserve, et qu'il veut que tous les espi its créés aient les mêmes inclinations que lui. Il veut donc qu'ils aient tous une inclination natu-

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relie pour leur conservation et pour leur bonheur, ou qu'ils s'aiment eux-mêmes. Cependant il n'est pas juste de mettre sa dernière fin dans soi-même, et de ne se pas aimer par rapport à Dieu ; puisqu'en efïet n'ayant de nous-mêmes aucune bonté ni aucune substance, n'ayant aucun pouvoir de nous rendre heureux et parfaits, nous ne devons nous aimer que par rapport à Dieu, qui seul peut être notre souverain bien K Si la foi et la raison nous apprennent qu'il n'y a que Dieu qui soit le souverain bien, et que lui seul peut nous combler de plaisirs, nous concevons facilement qu'il faut donc l'aimer, et nous nous y portons avec assez de facilité, mais sans grâce; c'est toujours imparfaitement et par amour-propre que nous l'aimons, je veux dire par un amour-propre injuste et déréglé. Car, quoique nous l'aimions peut-être comme ayant la puissance de nous rendre heureux, nous ne l'aimons pas comme souveraine justice, nous ne l'aimons pas tel qu'il est. Nous l'aimons comme un Dieu humainement débonnaire et accommodant, et nous ne voulons point nous accommoder à sa loi, à l'ordre immuable de ses divines perfections. La charité toute pure est si au-dessus de nos forces, que tant s'en faut que nous puissions aimer Dieu pour lui-même, ou tel qu'il est en lui-même, que la raison humaine ne comprend pas facilement que l'on puisse aimer autrement que par rapport à soi, et avoir d'autre dernière fin que sa propre satisfaction.

II. L'amowr-propre se peut diviser en deux espèces, savoir : en l'amour de la grandeur et en l'amour du plaisir; ou bien en l'amour de son être et de la perfection de son être, et en l'amour de son bien-être ou de la félicité.

Par l'amour de la grandeur nous affectons la puissance, l'élévation, l'indépendance, et que notre être subsiste par lui-même. Nous désirons en quelque manière d'avoir l'être nécessaire : nous voulons en un sens être comme des dieux. Car il n'y a que Dieu qui ait proprement l'être et qui existe nécessairement, puisque to\it ce qui est dépendant n'existe que par la volonté de celui dont il dépend. Les hommes doiic , souhaitant la nécessité de leur être, souhaitent aussi la puissance et l'indépendance qui les mettent à couvert de la puis-

' Je m'explique plus chireinenl et plus au long dans le Traité de l'Àmourde Dieu , et dans la troisième Lettre an P. Lami; car je ne parle ici des inclinations qu'eu passant, et pour rapporter avec quc]<iue ordre les causes de nos erreurs.

LiVKîi QUATRIÈME.

sance des autres. Mais par Tamour du plaisir ils désireut non pas simplement l'être^ mais le bien-être^ puisque le plaisir est la manière d'être qui est la meilleure et la plus agréable à Tâme : je dis le plaisir précisément^ en ta ut que plaisir. De sorte que si Ton prend le plaisir en général^ en tant qu'il contient les plaisii s raisonnables aussi bien que les sensibles, il me paraît certain que c'est le principe ou le motif unique de Tamour naturel, ou de tous les mouvements de râme vers quelque bien que ce puisse être, car on ne peut aimer que ce qui plaît. Si les bienheureux aiment les perfections divines. Dieu tel qu'il est, c'est que la vue de ces perfections leur plaît. Car, Thomme étant fait pour connaître et aimer Dieu, il fallait que la vue de tout ce qui est parfait nous fît plaisir.

Il faut remarquer que la grandeur, rexcellence et Tindépendance de la créature ne sont pas des manières d'être qui la rendent plus heureuse par elles-mêmes, puisqu'il arrive souvent qu'on devient misérable à mesure qu'on s'agrandit. Mais pour le plaisir, c'est une manière d'être que nous ne saurions recevoir actuellement sans devenir actuellement plus heureux, je ne dis pas solidement heureux. La grandeur et l'indépendance le plus souvent ne sont point en nous, et elles ne consistent d'ordinaire que dans le rapport que nous avons avec les choses qui nous environnent. Mais les plaisirs sont dans l'âme même, et ils en sont des manières réelles qui la modifient, et qui par leur prôpre nature sont capables de la contenter. Ainsi nous regardons l'excellence, la grandeur et l'indépendance comme des choses propres pour la conservation de notre être, et môme quelquefois comme fort utiles, selon l'ordre de la nature, pour la conservation du bien-être; mais le plaisir est toujours la manière d'être de l'esprit, qui par elle-même le rend heureux, et s'il est solide le rend parfaitement content , de sorte que le plaisir est le bien-être , et l'amour du plaisir l'amour du bien-être.

Or cet amour du bien-être est plus fort en nous que l'amour de l'être ; et l'amour-propre nous fait désirer quelquefois le non-être, parce que nous n'avons pas le bien-être. Cela arrive à tous les damnés, auxquels il serait meilleur, selon la parole de Jésus-Christ, de n'être point que d'êlre aussi mal qu'ils sont : parce que ces malheureux étant ennc-

DES K\CI.IMAT10ÎNS , CtC.

mis déclarés de celui qui renferme eu lui-même toute la bonté, et qui est la cause seule des plaisirs et des douleurs que nous sommes capables de sentir^ il n'est pas possible qu'ils jouissent de quelque satisfaction. Ils sont et ils seront éternellement misérables, parce que leur volonté sera toujours dans la même disposition et dans le même dérèglement. L'amour de soi-même renferme donc deux amours : Tamour de la grandeur, -de la puissance, de Tindépendance, et généralement de toutes les choses qui nous paraissent propres pour la conservation de notre être ; et Tamour du plaisir et de toutes les choses qui nous sont nécessaires pour être bien, c^est-à-dire pour être heureux et contents.

Ces deux amours se peuvent diviser en plusieurs manières ; soit parce que nous sommes composés de deux parties différentes , d'âme et de corps , selon lesquelles on les peut diviser ; soit parce qu'on les peut distinguer ou les spécifier par les différents objets qui nous sont utiles pour notre conservation. On ne s'arrêtera pas toutefois à cela, parce que, notre dessein n'étant pas de faire une morale , il n'est pas nécessaire de faire une recherche et une division exacte de toutes les choses que nous regardons comme nos biens. Il a seulement été nécessaire de faire cette division pour rapporter avec quelque ordre les causes de nos erreurs.

Nous parlerons donc premièrement des erreurs qui ont pour cause l'inclination que nous avons pour la grandeur et pour tout ce qui met notre être hors' de la dépendance des autres ; et ensuite nous traiterons de celles qui viennent de l'inclination que nous avons pour le plaisir et pour tout ce qui rend notre être le meilleur qui puisse être pour nous, ou qui nous contente le plus.

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