‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 129 sur 214 · CHAPITRE XIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIIL

1. De la troisième inclination naturelle, qui est l'amitié que nous ayons pour les autres hommèS. — II. Elle porte à approuver les pensées de nos amis et à les tromper par de fausses louanges.

De toutes nos inclinations prises en général et au sens que je l'ai expliqué dans le premier chapitre, il ne reste plus que celle que nous avons pour ceux avec qui nous vivons et pourtous les objets qui nous environnent, de laquelle je ne dirai presque rien , parce que cela regarde plutôt la morale et la politique que notre sujet. Comme cette inclination est toujours jointe avec les passions , il serait peut-être plus à propos de n'en parler que dans le livre suivant ; mais Tordre n'est pas en cela de si grande conséquence.

î. Pour bien comprendre la cause et les effets de cette inclination naturelle , il faut savoir que Dieu aime tous ses ouvrages , et qu'il les unit étroitement les uns avec les autres pour leu]' mutuelle conservation ; car , aimant sans cesse les ouvrages qu'il produit, puisque c'est son amour qui les produit , il imprime aussi sans cesse dans notre cœur un amour pour ses ouvrages, puisqu'il pi-oduit sans cesse dans notre cœur un amour pareil au sien. Et, afm que l'amour naturel que nous avons pour nous-mêmes n'anéantisse et n'affaiblisse pas trop celui que nous avons pour les choses qui sont hors de nous, et qu'au conti-aire ces deux amours que Dieu met en nous s'entretiennent et se fortifient l'un l'autre , il nous a liés de telle manièj'e avec tout ce qui nous environne, et principalement avec les êtres de même espèce que nous , que leurs maux nous affligetit naturellement, que leur joie nous réjouit, et que leur grandeur, leur abaissement, leur diminution , semble augmenter ou diminuer notre être propre. Les nouvelles dignités de nos parents et de nos amis, les nouvelles acquisitions de ceux qui ont le plus de rapport à nous, les conquêtes et les victoires de notre prince, et même les nouvelles découvertes du nouveau monde , semblent ajouter quelque chose à notre substance. Tenant à toutes ces choses, nous nous réjouissons de leur grandeur et de leur étendue : nous voudiions même que ce monde n'eût point de bornes ; et cette pensée de quelques philosophes , que les étoiles et les tourbillons sont infinis, non-seulement semble digne de Dieu, mais elle paraît encore très-agréable à l'homme.

DES INCLINATIONS, C4c.

qui seul une secrète joie do faire partie derinllni; parce que tout petit qu'il est en lui-même, il lui semble qu'il devienne comme infini en se rt^pandant dans les eties induis qui Yenvironnent.

11 est vrai que l'union que nous avons avec tous les corps qui roulent dans ces grands espaces n'est pas fort étroite. Ainsi elle n'est pas sensible à la plupart des hommes, et il y en a qui s'intéressent si peu dans les découvertes que l'on fait dans les cieux, que l'on pourrait bien croire qu'ils n'y sont point imis par la nature , si l'on ne savait d'ailleui s que c'est ou faute de connaissance , ou parce qu'ils tiennent trop à d'autres choses.

L'âme , quoique unie au corps qu'elle anime , ne sent pas toujours tous les mouvements qui s'y passent ; ou bien , si elle les sent , elle ne s'y applique pas toujoui's : la passion qui l'agite étant souvent plus grande que le sentiment qui la touche, elle semble tenir davantage à l'objet de sa passion qu'à son propre corps ; car c'est principalement par les passions que l'âme se répand au dehors et qu'elle sent qu'elle tient effectivement à tout ce qui l'environne ; comme c'est principalement par le sentiment qu'elle se répand dans son corps et qu'elle reconnaît qu'elle est unie à toutes les parties qui le composent. Mais, comme on ne peut pas conclure que l'âme d'un passionne n'est pas unie à son corps, à cause qu'il s'offre à la mort , et qu'il nts s'intéresse point pour la conservation de sa vie , de même on ne doit pas s'imaginer que nous ne tenions point naturellement à toutes choses , à cause qu'il y en a auxquelles nous ne pi'enons point de part.

Voulez-vous, par exemple, savoir si les hommes tiennent à leur prince , à leur patrie ; cherchez-en qui en connaissent les intérêts et qui n'aient point d'afîaires particulières qui les occupent : vous verrez alors combien grande sei a leur ardeur pour les nouvelles, leur inquiétude pour les batailles, leur joie dans les victoires , leur tristesse dans les défaites. Vous verrez alors clairement que les hommes sont étroitement unis à leur prince et à leur patrie.

De môme , voulez-vous savoir si les hommes tiennent à la Chine et au Japon, aux planètes et aux étoiles fixes : cherchezen, ou bien imaginez-vous-en quelques-uns dont le pays et la famille jouissent d'une profonde paix, qui n'aient point de passions particulières et qui ne sentent point actuellement

420 LIVRE QUATRlRMli.

l'iiiiion qui les tient attachés aux choses qui sont plus proche de nous que les cieux ; et vous reconnaîtrez que s'ils ont quelque connaissance de la grandeur et de la nature de ces astres^ ils auront de la joie si Ton en découvre quelques-uns ; ils les considéreront avec plaisir; et s'ils sont assez habiles, ils se donneront volontiers la peine d'en observer et d'en calculer les mouvements.

Ceux qui sont dans le trouble des affaires ne se mettent guère en peine s'il paraît quelque comète ou s'il arrive quelque éclipse ; mais ceux qui ne tiennent point si fort aux choses qui sont proche d'eux se font une affaire considérable de ces sortes d'événements , parce qu'en effet il n'y a rien à quoi l'on ne tienne, quoiqu^on ne le sente pas toujours ; de même qu'on ne sent pas toujours que son âme est unie , je ne dis pas à son bras et à sa main, mais à son cœur et à son cerveau.

La plus forte union naturelle que Dieu ait mise entre nous et ses ouvrages est celle qui nous lie avec les hommes avec lesquels nous vivons. Dieu nous a commandé de les aimer comme d'autres nous-mêmes ; et afin que l'amour de choix par lequel nous les aimons soit ferme et constant, il le soutient et le fortifie sans cesse par un amour naturel qu'il imprime en nous. 11 a mis pour cela certains liens invisibles qui nous obligent comme nécessairement à les aimer, à veiller à leur conservation comme à la nôtre, à les regarder comme des parties nécessaires au tout que noua composons avec eux, et sans lequel nous ne saurions subsister.

Il n'y a rien de plus admirable que ces rapports naturels qui se trouvent entre les inclinations des esprits des hommes, entre les mouvements de leurs corps, et entre ces inclinations et ces mouvements. Tout cet enchaînement secret est une merveille qu'on ne peut assez admirer et qu'on ne saurait jamais comprendre. A la vue de quelque mal qui surprend ou que l'on sent comme insurmontable par ses propres forces, on jette, par exemple, un grand cri. Ce cri, poussé souvent sans qu'on y pense et par la disposition de la machine, entre infailliblement dans les oreilles de ceux qui sont assez proche pour donner le secours dont on a besoin. Il les pénètre, ce cri, et se fait entendre à eux de quelque nation et de quelque qualité qu'ils soient; car ce cri est de toutes les langues et de toutes les conditions, comme en effet il en doit être. 11 agite le cerveau et change en un moment toute la disposition du

DES IIMCLINATIONS , CtC.

corps de ceux qui en sont frappés ; il les fait môme courir au secours sans qu'ils y pensent. Mais il n'est pas longtemps saus agir sur leur esprit et sans les obliger à vouloir secourir et à penser aux moyens de secourir celui qui a fait cette prière naturelle, pourvu toutefois que cette prière ou plutôt ce commandement pressant soit juste et selon les règles de la société. Car un cri indiscret, pousse sans sujet ou par une vaine frayeur, produit dans les assistants de l'indignation ou de la mr)querie au lieu de compassion , parce qu'en criant sans raison l'on abuse des choses établies par la nature pour noire conservation. Ce cri indiscret produit natuiellement de Taversion et le désir de venger le tort que l'on a fait à la nature, je veux dire h Tordre des choses, si celui qui Ta fait sans sujet Ta fait volontairement. Mais il ne doit produire que la passion de moquerie mêlée de quelque compassion , sans aversion et sans un désir de vengeance , si c'est l'épouvante, c'est-à-dire une fausse apparence d'un besoin pressant, qui ait été cause que quelqu'un se soit écrié: car il faut de lamoquerie pour le rassurer comme craintif et pour le corriger, et il faut de la compassion pour le secourir comme faible : on ne peut rien concevoir de mieux ordonné.

Je ne prétends pas expliquer par un exemple quels sont les ressorts et les rapports que l'auteur de la nature a mis dans le cerveau des hommes et de tous les animaux pour entre^ tenii' le concert et l'union nécessaire à leur conservation. Je fais seulement quelques réflexions sur ces ressorts , afin que l'on y pense et que l'on recherche avec soin , non comment ces ressorts jouent, ni comment leur jeu se communique par l'air, par la lumière et par tous les petits corps qui nous environnent, car cela est presque incompréhensible et n'est pas nécessaire ; mais au moins afin que l'on reconnaisse quels en sont les effets. On pqut par différentes observations reconnaître les liens qui nous attachent les uns aux autres, mais on ne peut connaître avec quelque exactitude comment cela se fait. On voit sans peine qu'une montre marque les heures , mais il faut du temps pour en savoir les raisons ; et il y a tant de ressorts différents dans le cerveau du plus petit des animaux, qu'il n'y a rien de pareil dans les machines les plus comi)osées.

S'il n'est pas possible de comprendre parfaitement les ressorts de notre machine, il n'est pas aussi absolument nécesn. 36

LIYRB QUATRIÈME.

sairc de les comprendre ; mais il est al)solumenl nécessaire pour se conduire de bien savoir les effets que ces ressorts sont capables de produire en nous. 11 n'est pas nécessaire de savoir comment une montre est faite pour s'en servir ; mais si l'on s'en veut servir pour régler son temps ^ il est du moins nécessaii-e de savoir qu'elle marque les heures. Cependant il y a des gens si peu capables de réflexion qu'on pourrait presque les comparer à des machines purement inanimées. Ils ne sentent point en eux-mêmes les ressorts qui se débandent à la vue des objets ; souvent ils sont agités sans qu'ils s'aperçoivent de leurs propres mouvements ; ils sont esclaves sans qu'ils sentent leurs liens ; ils sont enlin conduits en mille manières différentes sans qu'ils reconnaissent la main de celui qui les gouverne. Ils pensent être les seuls auteurs de tous les mouvements qui leur arriA ent ; et , ne distinguant point ce qui se passe en eux-mêmes en conséquence d'un acte libre de leur volonté d'avec ce qui s'y produit par l'impj ession des corps qui les environnent , ils pensent qu'ils se conduisent eux-mêmes dans le temps qu'ils sont conduits par quelque autre. Mais ce n'est pas ici le lieu d'expliquer ces choses.

Les rapports que l'auteur de la nature a mis entre nos inclinations naturelles afin de nous unir les uns avec les autres semblent encore être plus dignes de notre application et de nos recherches que ceux qui sont entre les corps , ou entre les esprits par rapport aux corps. Car tout y est réglé de telle manière que les inchnations qui semblent être les plus opposées à la société y sont les plus utiles lorsqu'elles sont un peu modéj'ées.

Le désir^ par exemple, que tous les hommes ont pour la grandeur, tend par lui-même à la dissohition de toutes les sociétés. Néanmoins ce désir est tempéré de telle manière par l'ordre de la nature, qu'il sert davantage au bien de l'État que beaucoup d'autres inclinations faibles et languissantes. Car il donne de l'émulation, il excite à la vertu, il soutient le courage dans le service qu'on rend à la patrie, et Ton ne gagnerait pas tant de victoires si les soldats et principalement les ofticiers n'aspiraient à la gloire et aux charges. Ainsi tous ceux qui composent les armées, ne travaillant que pour leurs intérêts particuliers , ne laissent pas de procurer le bien de tout le pays. Ce qui fait voir qu'il est très-avantageux pour le bien

DES INCLINATIONS, CtC.

public que tous les hommes aient un désir secret de grandeur^ pourvu qu'il soit modéré.

Mais, si tous les particuliers paraissaient être ce qu'ils sont en effet, s'ils disaient franchement aux autres qu'ils veulent être les principales parties du corps qu'ils composent, et n'en être jamais les dernières, ce ne serait pas le moyen de se joindre ensemble. Tous les membres d'un corps n'en peuvent pas être la tête et le cœur ; il faut des pieds et des mains, des petits aussi bien que des grands, des gens qui obéissent aussi bien que de ceux qui commandent. Et si chacun disait ouvertement qu'il veut commander et ne jamais obéir, comme en effet chacun le souhaite naturellement , il est visible que tous les corps politiques se détruiraient, et que le désordre et l'injustice régneraient partout.

11 a donc été nécessaire que ceux qui ont le plus d'esprit et qui sont les plus propres à devenir les parties nobles de ce corps et à commander aux autres fussent naturellement civils, c'est-à-dire qu'ils fussent portés par une inclination secrète à témoigner aux autres, par leurs manières et par leurs paroles civiles et honnêtes, qu'ils se jugent indignes que l'on pense à eux, et qu'ils croient être les derniers des hommes, mais que ceux à qui ils parlent sont dignes de toutes sortes d'honneurs, et qu'ils ont beaucoup d'estime et de vénération pour eux. Enfin, au défaut de la charité et de l'amour de l'ordre, il a été nécessaire que ceux qui commandent aux autres eussent l'art de les tromper par un abaissement imaginaire qui ne consiste qu'en civilités et en paroles, afm de jouir sans envie de cette prééminence qui est nécessaire dans tous les corps. Car de cette sorte tous les hommes possèdent en quelque manière la grandeur qu'ils désirent : les grands la possèdent réellement, et les petits et les faibles ne la possèdent que par imagination, étant persuadés en quelque manière par les compliments des autres qu'on ne les regarde pas pour ce qu'ils sont , c'est-à-dire pour les derniers d'entre les hommes.

il est facile de conclure en passant de ce que nous venons de dire que c'est une très-grande faute contre la civilité que de parler souvent de soi, sui'tout quand on en parle avantageusement , quoique l'on ait toutes sortes de bonnes qualités , puisqu'il n'est pas pei mis de parler aux pei sonnes avec qui l'on converse comme si on les re^^ardait au-dessous de soi, si

LIVLIE QIJ ATlilÈiME.

ce n'est en quelques rencontres , et lorsqu'il y a des marques extérieures et sensibles qui nous élèvent au-dessus d'elles. Car enfin le mépris est la dernière des injures : c'est ce qui est le plus capable de rompre la société ; et naturellement nous ne devons point espérer qu'un homme à qui nous avons fait connaître que nous le regardons au-dessous de nous se puisse jamais joindre avec nous , parce que les hommes ne peuvent souffrir d'être la dernière partie du corps qu'ils composent.

L'inclination que les hommes ont à faire des compliments est donc très-propre pour contre-balancer celle qu'ils ont pour l'estime et l'élévation^ et pour adoucir la peine intérieure que ressentent ceux qui sont les dernières parties du corps politique. Et l'on ne peut douter que le mélange de ces deux inclinations ne fasse de très-bons effets pour entretenir la société.

Mais il y a une étrange corruption dans ces inclinations, aussi bien que dans l'amitié, la compassion, la bienveillance et les autres qui tendent à unir ensemble les hommes. Ce qui devrait entretenir la société civile est souvent cause de sa désunion et de sa ruine ; et , pour ne point sortir de mon sujet, il est souvent cause de la communication et de l'établissement de l'erreur.

II. De toutes les inclinations nécessaires à la société civile, celles qui nous jettent le plus dans Terreur sont l'amitié, la faveur, la reconnaissance , et toutes les incUnations qui nous portent à parler trop avajitageuscment des autres en leur présence.

Nous ne bornons pas notre amour dans la personne de nos amis, nous aimons encore avec eux toutes les choses qui leur appartiennent en quelque façon ; et comme ils témoignent d'ordinaire assez de passion pour la défense de leurs opinions, ils nous inclinent insensiblement à les croire, à les approuver, et à les défendre même avec plus d'obstination et de passion qu'ils ne font eux-mêmes ; parce qu'ils auraient souvent mauvaise grâce de les soutenir avec chaleur, et qu'on ne peut tj'ouver à redire que nous les défendions. En eux ce serait amour-propre, en nous c'est générosité.

Nous portons de l'affection aux autres hommes pour plusieurs raisons, car ils peuvent nous plaire et nous servir en différentes manières. La ressemblance des humeuis, des inclinations, des emplois, leur air, leurs manières, leur vertu.

DFS INCLINATIONS, Cic.

leurs biens, rtilleclion on l'eslime qu'ils nous témoignent, les services qu'ils nous ont l'endus ou que nous en espérons, et plusieurs autres l aisons particulières, nous déterminent à les aimer. S'il arrive donc que quelqu'un de nos amis, c'est-àdire quelque personne qui ait les mêmes inclinations, qui soit bien fait, qui parle d'une manière agréable, que nous croyions vertueux ou de grande condition, qui nous témoigne de l'affection et de l'estime, qui nous ait rendu quelque service ou de qui nous en espérions, ou enfin que nous aimions pour quelque autre raison particulière; s'il arrive, dis-je, que cette personne avance quelque proposition, nous nous en laissons incontinent persuader sans faire usage de notre raison. Nous soutenons son opinion sans nous mettre en peine si elle est conforme à la vérité, et souvent même contre notre propre conscience, selon l'obscurité et la confusion de notre esprit, selon la corruption de notre cœur, et selon les avantages que nous espérons tirer de notre fausse générosité.

Il n'est pas nécessaire d'apporter ici des exemples particuliers de ces choses, car on ne se trouve presque jamais une seule heure dans une compagnie sans en remarquer plusieurs, si l'on y veut faii eun peu de réflexion. La faveur et les rieurs, comme l'on dit ordinairement, ne sont que larement du côté de la vérité, mais presque toujours du côté des personnes que .w l'on aime. Cehii qui pclrle est obligeant et civil ; il a donc raison. Si ce qu'il dit est seulement vraisemblable, on le regarde comme vrai ; et si ce qu'il avance est absolument ridicule et impertinent, il deviendra tout au moins fort vraisemblable. C'est un homme qui m'aime, qui m'estime, qui m'a rendu quelque service, qui est dans la disposition et dans le pouvoir de m'en rendre, qui a soutenu mon sentiment en d'autres occasions : je serais donc un ingrat et un imprudent si je m'opposais aux siens et si je manciuais môme à lui applaudir. C'est ainsi qu'on se joue de la vérité, qu'on la fait servir à ses intérêts et qu'on embrasse les fausses opinions les uns des ijutres.

Un honnête homme ne doit point trouver à redire qu'on l'instruise et qu'on l'éclairé quand on le fait selon les règles de la civilité; et lors({ue nos amis se choquent de ce que nous leur représentons modestement qu'ils se trompent, il faut leur permettre de s'aimer eux-mêmes et leurs erreurs, puisse*

LIVRR QUATRIÈME.

qu'ils le veulent et qu'on n'a pas le pouvoir de leur commander ni de leur changer l'esprit.

Mais un vrai ami ne doit jamais approuver les erreurs de son ami^ car enfin nous devrions considérer que nous leur faisons plus de tort que nous ne pensons lorsque nous défendons leurs opinions sans discernement. Nos applaudi ssements^ ne font que leur enfler le cœur et les confirmer dans leurs erreurs; ils deviennent incorrigibles; ils agissent et ils décident enfin comme s'ils étaient devenus infaillibles.

D'où vient que les plus riches^ les plus puissants^ les plus nobles, et généralement tous ceux qui sont élevés au-dessus des autres, se croient fort souvent infaillibles, et qu'ils se comportent comme s'ils avaient beaucoup plus de raison que ceux qui sont d'une condition vile ou médiocre, si ce n'est parce qu'on approuve indifféremment et lâchement toutes leurs pensées ? Ainsi Tapprobation que nous donnons à nos amis leur fait croire peu à peu qu'ils ont plus d'espiit que les autres, ce qui les rend fiers, hardis^ imprudents, et capables de tomber dans les erreurs les plus grossières sans s'en apercevoir.

C'est pour cela que nos ennemis nous rendent souvent un meilleur service et nous éclairent beaucoup plus l'esprit par leurs oppositions que ne font nos amis par leurs approbations ; parce que nos ennemis nous obligent de nous tenir sur nos gardes et d'être attentifs aux choses que nous avançons, ce qui seul suffit pour nous faire reconnaître nos égarements. Mais nos amis ne font que nous endormir et nous donner une fausse confiance qui nous rend vains et ignorantsi Les hommes ne doivent donc jamais admirer leurs amis et se rendre à leurs sentiments par amitié, de même qu'ils Jie doivent jamais s'opposer à ceux de leurs ennenns par inimitié ; mais ils doivent se défaire de leur esprit flatteur ou contredisant pour devenir sincères* et approuver l'évidence et la vérité partout 011 ils la trouvent.

Nous devons aussi nous bien mettre dans Tesprit que la plupart des hommes sont portés à la flatterie ou à nous faire des compliments par une espèce d'inclination naturelle, pour paraître spirituels, pour attirer sur eux la bienveillance des autres, et dans l'espérance de quelque retour^ ou enfin par une espèce de malice et de raillerie; et nous ne devons pas

DES INCLINATIONS, Ctc. 427

nous laisser étourdir par tout ce que Ton peut nous dire. Ne voyons-nous pas tous les jours que des personnes qui ne se connaissent point ne laissent pas de s'élever l'un Tautre jusques aux nues la première fois même qu'ils se voient et qu'ails se parlent? et qu'y a-t-il de plus ordinaire que de voir des gens qui donnent des louanges hyperboliques et qui témoignent des mouvements extraordinaires d'admiration à une personne qui vient de parler en public, même en présence de ceux avec lesquels ils s'en sont moqués quelque temps auparavant? Toutes les fois qu'on se récrie, qu'on pâlit d'admiration, et comme surpris des choses que l'on entend, ce n'est pas une bonne preuve que celui qui parle dit des merveilles , mais plutôt qu'il parle à des hommes flatteurs, qu*il a des amis ou peut-être des ennemis qui se divertissent de lui. C'est qu'il parle d'une manière engageante, qu'il est riche et puissant; ou, si on le veut, c'est une assez bonne preuve que ce qu'il dit est appuyé sur les notions des sens confuses et obscures, mais fort touchantes et fort agréables, ou qull a quelque feu d'imagination, puisque les louanges se donnent à l'amitié, aux richesses, aux dignités, aux vraisemblances, et tjès-rarement à la vérité.

On s'attendra peut-être qu'ayant traité en généi-al des inclinations des esprits, je doive descendre dans un détail exact de tous les mouvements particuliers qu'ils ressentent à la vue du bien et du mal; c'est-à-dire que je doive expliquer la nature de l'amour, de la haine, de la joie, de la tristesse et de toutes les passions intellectuelles tant générales que particulières, tant simples que composées. Mais je ne me suis pas engagé à expliquer tous les différents mouvements dont les esprits sont capables.

Je suis bien aise que l'on sache que mon dessein principal, dans tout ce que j'ai écrit jusqu'ici de la recherche de la vérité , a été de faire sentir aux hommes leur faiblesse et leur ignorance, et que nous sommes tous sujets à l'erreur et au péché. Je l'ai dit, et je le dis encore, peut-être qu'on s'eu souviendra : je n'ai jamais eu dessein de traiter à tond de la nature de l'esprit ; mais j'ai été obhgé d'en dii e quelque chose pour expliquer les erieurs dans leur principe, pour les expliquer avec ordre, en un mot pour me rendre intelligible : et si j'ai passé les bornes que je me suis proposées, c'est que j'avais, ce me semblait, des choses nouvelles à dire qui me paraissaient de

LIVUE CIÎNQUIEME.

conséquence^ et que je croyais même qu'on ponn ait lire avec plaisir. Peut-être me suis-je trompé^ mais je devais avoir cette présomption pour avoir le courage de les écrire ; car le moyen de parler lorsqu'on n'espère pas d'être écouté î 11 est vrai que j'ai dit beaucoup de choses qui ne paraissent point tant appartenir au sujet que je ti*aite que ce particulier des mouvements de l'âme ; je Tavoue^ mais je ne prétends point m'obliger à rien lorsque je me fais un ordre. Je me fais un ordre pour me conduire^ mais je prétends qu'il m'est permis de toui ner la tete lorsque je marche, si je trouve quelque chose qui mérite d'être considéré. Je prétends même qu'il m'est permis de me reposer en quelques lieux à l'écart, pourvu que je ne perde point de vue le chemin que je dois suivre. Ceux qui ne veulent point se délasser avec moi peuvent passer outre; il leur est permis, ils n'ont qu'à tourner la page; mais, s'ils se fâchent, qu'ils sachent qu^il y a bien des gens qui trouvent que ces lieux que je choisis pour me reposer leur font trouver le chemin plus doux et plus agréable.

Page 1