‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 13 sur 214 · CHAPITRE iV · texte numérisé non relu

CHAPITRE iV

I. Des causes occasionnelles de l'erreur, et qu'il y en a cinq principales. — II. Dessein général de tout Touvrage, et dessein particulier du premier livre.

Nous venons de voir qu'on ne tombe dans l'erreur que parce que l'on ne fait pas l'usage qu'on devrait faii-e de sa liberté ; que c'est faute de modérer l'empressement et l'ardeur de la volonté pour les seules apparences de la vérité, qu'on se trompe, et que l'erreur ne consiste que dans un consentement de la volonté qui a phis d'étendue que la perception de l'entendement, puisqu'on ne se tromperait point si l'on ne jugeait simplement que de ce que l'on voit.

I. Mais^ quoiqu'il proprement parler il n'y ait que le mauvais usage de la liberté qui soit cause de l'erreur, on peut

DES SENS

dire néanmoins que nous avons beaucoup de facultés qui sont causes de nos erreurs , non pas causes véritables , mais causes qu'on peut appeler occasionneUes. Toutes nos manières d'apercevoir nous sont autant d'occasions de nous tromper. Car^ puisque nos faux jugements renferment deux choses^ le consentement de la volonté , et la perception de Fentendement^ il est bien clair que toutes nos manières d'apercevoir nous peuvent donner quelque occasion de nous tromper, puisqu'elles nous peuvent porter à des consentements précipités.

Or, parce qu'il est nécessaii'e de faire d'abord sentir à Tesprit ses faiblesses et ses égarements, afm qu'il entre dans de justes désii's de s'en délivrer, et qu'il se défasse avec plus de facilité de ses préjugés , on va tacher de faire une division exacte de ses manières d'apercevoir , qui seront comme autant de chefs à chacun desquels on rapportera dans la suite les différentes eri-eurs auxquelles nous sommes sujets.

L'âme peut apercevoir les choses en trois manières, par Y entendement 'pur par Y imagination ^ par les sens.

Elle aperçoit ^^di^Y entendement pur les choses spirituelles, les universelles , les notions communes , l'idée de la perfection , celle d'un être infiniment parfait , et généralement toutes ses pensées lorsqu'elle les connaît par la réflexion qu'elle fait sur soi. Elle aperçoit même par l'entendement pur les choses matérielles, l'étendue avec ses propriétés; car il n'y a que l'entendement pur qui puisse apercevoir un cercle et un carré parfait, une figin-e de mille côtés, et choses semblables. Ces sortes de perceptions s'appellent pures intellections . ou pures perceptions, parce qu'il n'est point nécessaire que l'esprit forme des images corporelles dans le cerveau pour se représenter toutes ces choses.

Par Y imagination , l'âme n'aperçoit que les êtres matériels, lorsqu'étant absents, elle se les rend présents en s'en formant des images dans le cerveau. C'est de cette manière qu'on imagine toutes sortes de figures, un cercle, un triangle, un visage, un cheval, des villes et des campagnes, soit qu'on les ait déjà vues ou non. Ces sortes de perceptions se peuvent appeler imaginations . parce que l'âme se représente ces objets en s'en formant des images dans le cerveau 3 et parce qu'on ne peut pas se former des images des choses spirituelles , il

s'ensiii que l'àme ne les peut pas imaginer; ce que Ton doit bien remarquer.

Enfin l'àme n'aperçoit par les sens que les objets sensibles et grossiers, lorsqu'étant présents ils font impression sur les organes extérieurs de son corps et que cette impression se communique jusqu'au cerveau, ou, lorsqu'étant al)sents, le cours des esprits animaux fait dans le cerveau une semblable impression. C'est ainsi qu'elle voit des plaines et des rochers présents à ses yeux , qu'elle connaît la dureté du fer, et la pointe d'une épée et choses semblables ; et ces sortes de sensations s'appellent sentiments ou sensations.

L'âme n'aperçoit donc rien qu'en ces trois manières ; ce qu'il est facile de voir si Fon considère que les choses que nous apercevons sont spirituelles ou matériëlles. Si elles sont spirituelles, il n'y a que l'entendement pur qui les puisse connaître ; que si elles sont matérielles, elles seront présentes ou absentes. Si elles sont absentes, l'âme ne se les représente ordinairement que par l'imagination ; mais si elles sont présentes , l'âme peut les apercevoir par les impressions qu'elles font sur ses sens; et ainsi nos âmes n'aperçoivent les choses qu'en trois manières , par Y entendement pur , par l'imagination et par les sens.

On peut donc regarder ces trois facultés comme de certains chefs auxquels on peut rapporter les erreurs des hommes et les causes de ces erreurs , et éviter ainsi la confusion où leur grand nombre nous jetterait infailliblement si nous voulions en parler sans ordre.

Mais nos inclinations et nos passions agissent encore trèsfortement sur nous ; elles éblouissent notre esprit par de fausses lueurs, et elles le couvrent et le remplissent de ténèbres. Ainsi nos inclinations et nos passions nous engagent dans un nombre infini d'erreurs lorsque nous suivons ce faux jour et cette lumière trompeuse qu'elles produisent en nous. On doit donc les considérer, avec les trois facultés de l'esprit, comme des sources de nos égarements et de nos fautes , et joindre aux erreurs des sens, de l'imagination et de l'entendement pur, celles que Toiî peut attribuer aux passions et aux inclinations naturelles. Ainsi l'on peut rapporter toutes les erreurs des hommes et leurs causes à cinq chefs, et et on les traitera selon cet ordre.

DES SE^S

JI. Premièrement , on parlera des erreurs des sens ; secondement, des erreurs de Vimagùiation ; en troisième lieu, des erreurs de V entendement pur ; en quatrième lieu , des erreurs des inclinations ; en cinquième lieu, des erreurs des passions ; enfin , après avoir essayé de délivrer l'esprit des erreurs auxquelles il est sujet, on donnera une méthode générale pour se conduire dans la recherche de la vérité.

III. Nous allons commencer à expliquer les erreurs dë nos sens , ou plutôt les erreurs où nous tombons en ne faisant pas Tusage que nous devrions faire de nos sens , et nous ne nous arrêterons pas tant aux erreurs particulières , qui sont presque infinies , qu'aux causes générales de ces erreurs et aux choses que Ton croit nécessaires pour la connaissance de la nature de Tesprit humain.

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