LIVRE Cli5iQUlÈME
ouvrages que parce qu'ils ont rapport à ses pojfections^ et il les aime à proportion qu'ils y ont rapport; enfin c'est le même amour par lequel Dieu s'aime et les choses qu'il a faites. Aimer selon les règles de la vertu^ c'est aimer Dieu uniquement^ c'est aimer Dieu en toutes choses^ c'est aimer les choses à proportion qu'elles participent à la bonté et aux perfections de Dieu^ puisque c'est les aimer à proportion qu'elles sont aimables ; enfin c'est aimer par l'impression du même amour par lequel Dieu s'aime^ car c'est l'amour par lequel Dieu s'aime et toutes choses par rappoî't à lui qui nous anime lorsque nous aimons comme nous devons aimer. Nous aimons donc alors comme Dieu aime.
Il est donc évident que la connaissance de la vérité et l'amour réglé de la vertu font toute notre perfection ; puisque ce sont les suites ordinaires de notre union avec Dieu^ et qu'ils nous mettent même en possession de lui autant que nous en sommes capables en cette vie. L'aveuglement de l'esprit et le dérèglement du cœur font au contraire toute notre imperfection ; et ce sont aussi des suites de l'union de notre esprit avec notre corps ^ comme je l'ai pi ouvé en plusieurs endroits en faisant voir que nous ne connaissons jamais la vérité et que nous n'aimons jamais le vrai bien lorsque nous suivons les impressions de nos sens^, de notre imagination et de nos passions.
Ces choses sont évidentes. Cependant les hommes^ qui désirent tous avec ardeur la perfection de leur être^ se mettent peu en peine d'augmenter l'union qu'ils ont avec Dieu^ et ils travaillent sans cesse à fortifier et à étendre celle qu'ils ont avec les choses sensibles. On ne peut trop expliquer la cause d'un si étrange dérèglement.
La possession du bien doit naturellement produire deux effets dans celui qui le possède : elle doit le rendre plus parfait et en même temps plus heureux ; mais cela n^arrive pas toujours. 11 est impossible , je l'avoue, que l'esprit possède actuellement quelque bien et qu'il ne soit pas actuellement plus parfait; mais il n'est pas impossible qu'il possède actuellement quelque bien sans être actuellement plus heureux. Ceux qui connaissent le mieux la vérité et qui aiment davantage les biens les plus aimables sont toujours actuellement plus parfaits que ceux qui sont dans l aveuglement et dans le dérèglement, mais ils ne sont pas toujours
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actuelieineiil plus licuirux. Il en est do même du mal : il doit rendre imparfait et malheureux tout ensemble ; mais quoicju'il rende toujours les liommes plus imparfaits, il ne les rend pas toujours plus malheureux^ ou il ne les rend pas toujours malheureux à proportion qu'il les rend imparfaits. La \ertu est souvent dure et amère^ et le vice doux et agréable ; et c'est principalement par la foi et par Tespérance que les gens de bien sont véritablement heureux^ pendant que les méchants sont actuellement dans les plaisirs et dans les délices. Cela ne doit pas eti e^ mais cùla est. Le péché a causé ce désordre^ comme je viens de dire dans le chapitre précédent ; et c'est ce désordre qui est la principale cause non-seulement de tous les dérèglements de notre cœur, mais encore de Faveugiement et de l'ignorance de notre esprit.
C'est ce désordre qui persuade notre imagination que les corps peuvent être le bien de l'esprit ; car le plaisir, comme j'ai déjà dit plusieurs fois, est le caractère ou la marque sensible du bien. Or, de tous les plaisirs dont nous jouissons ici-bas, les plus sensibles sont ceux que nous nous imaginons recevok" par les corps. Nous jugeons donc sans beaucoup de réflexion que les corps peuvent être et qu'ils sont môme effectivement notre bien. Car il eSt très-difficile de combattre contre l'instinct de la natm e et de résister aux preuves de sentiment : on ne s'en avise même pas. On ne pense point au désordre du péché ; on ne fait pas réflexion que les coi-ps ne peuvent agir sur l'esprit que comme causes occasionnelles ; que l'esprit ne peut hnmédiatement ou par lui-môme posséder quelque chose de corporel, et qu'il ne peut s'unir à aucun objet que par sa connaissance et par son amour ; qu'il n'y a que Dieu qui soit au-dessus de lui et qui puisse le récompenser ou le punir par des sentiments de plaisir ou de douleur, qui puisse l'éclairer et le mouvoir, en un mot qui puisse agir en lui. Ces vérités, quoi(jue très-évidentes à des espi its attentifs , ne sont point si puissantes pour nous convaincre que l'expérience trompeuse de l'impression sensible.
Lorsque nous considérons (juelcjue chose comme partie de nous-mêmes , ou (pie nous nous considérons comme partie de cette chose, nous jugeons que c'est notre bien d'y être unis ; nous avons de l'amour pour elle , et cet amour est d'autant plus grand (|ue la chose à laquelle nous nous considérons comme unis nous parait une partie plus considérable du tout
que nous composons avec elle. Or il y a deux sortes de preuves qui nous persuadent qu'une chose est partie de nous-mêmes : rinstinct du sentiment et l'évidence de la raison.
C'est par Finstinct du sentiment que je suis persuade que mon àme est unie à mon corps ou que mon corps fait partie de mon être : je n'en ai point d'évidence. Ce n'est point par la lumière de la raison que je le connais ; c'est par la douleur ou par le plaisir que je sens lorsque les objets me frappent. On nous pique la main , et nous en souffrons ; donc notre main fait partie de nous-mêmes. On déchire notre habita et nous n'en souflrons rien; donc notre habit n'est pas nous-mêmes. On nous coupe les cheveux sans douleui", on nous les arrache avec douleur. Cela embarrasse les philosophes; ils ne savent que décider. Mais leur embarras prouve que même les plus sages jugent plutôt par l'instinct du sentiment que par la lumière de la raison que telles choses font ou ne font point partie d'eux-mêmes. Car s'ils en jugeaient par l'évidence et la lumière de la raison^ ils connaîtraient bientôt que l'esprit et le corps sont deux genres d'être tout opposés^ que l'esprit ne peut s'unir au corps par lui-même^ et que ce n'est que par l'union que l'on a avec Dieu que l'âme est blessée lorsque le corps est frappé, comme j'ai dit ailleurs. Ce n'est donc que par l'instinct du sentiment qu'on regarde son corps et toutes les choses sensibles auxquelles on est uni comme parties de soi-même , je veux dire comme parties de ce qui pense et de ce qui sent en nous , parce qu'en effet on ne peut pas reconnaître par ré\'idence de la raison ce qui n'est pas , l'évidence ne découvrant jamais que la vérité.
Mais pour les choses intelligibles c'est tout le contrah'e, car c'est par la lumière de la raison que nous reconnaissons le rapport que nous avons avec elles. Nous découvrons par la vue claire de l'esprit que nous sommes unis à Dieu d'une manière bien plus étroite et bien plus essentielle qu'à notre corps; que sans Dieu nous ne sommes rien ; que sans lui nous ne pouvons rien , nous ne connaissons rien , nous ne voulons rien, nous ne sentons rien; qu'il est notre tout, ou que nous faisons avec lui un tout, si cela se peut dire ainsi, dont nous ne sommes qu'une partie infiniment petite. La lumière de la raison nous découvj-e mille motifs pour aimei* uniquement Dieu, et pour méprisej' les corps comme indignes de notre amour. Mais nous ne sentons point naturellement
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notre union avec Dieu. Ce n'est point par Tinstinct du sentiment que nous sommes persuadés que Dieu est notre tout, si ce n'est par la gi'àce de Jésus-Christ^ laquelle cause en certaines personnes ce sentiment , pour les aider à vainci*e le sentiment contraire par lequel ils sont unis au corps. Car Dieu, comme auteur de la nature^ porte les esprits à son amour par une connaissance de lumière et non point par une connaissance d'instinct ; et selon toutes les apparences ce n'est que depuis le péché qu'il ajoute comme auteur de la grâce l'instinct, la délectation prévenante à la lumière : à cause que notre lumière est maintenant beaucoup diminuée, qu'elle est incapable de nous porter à Dieu , et que l'effort du plaisir ou de l'instinct contraire l'affaiblit sans cesse et la rend inefficace.
Nous découvrons donc par la lumière de l'esprit que nous sommes unis à Dieu et au monde inteUigible qu'il renferme ; et nous sommes convaincus par le sentiment que nous sommes unis à notre corps, et par notre corps au monde matériel et sensible que Dieu a créé. Mais comme nos sentiments sont plus vifs, plus touchants , plus fréquents et même plus durables que nos lumières, il ne faut pas s'étonner que nos sentiments nous agitent, et réveillent notre amour poui" toutes les choses sensibles, et que nos lumières se dissipent et s'évanouissent sans produire en nous aucune ardeur pour la vérité.
Il est vrai qu'il y a bien des gens qui sont persuadés que Dieu est leur vrai bien , qui l'aiment comme leur tout, et qui désirent avec ardeur d'augmenter et de fortifier Tunion qu'ils ont avec lui. Mais il y en a très-peu qui sachent avec évidence que ce soit s'unir avec Dieu, selon les forces naturelles , que de connaître la vérité ; que ce soit une espèce de possession de Dieu même que de contempler les véritables idées des choses, et que ces vues abstraites de certaines vérités générales et immuables qui règlent toutes les vérités pai ticulières, soient des efforts d'un esprit qui s'attache à Dieu et qui quitte le corps. La métaphysique, les mathémati(|ues pures, et toutes les sciences univeiselles qui l'èglenL ii^t (pii renferment les sciences particulières, comme l'être universel renferme tous les êtres particidieis, paraissent chimériques presque à tous les honmies, aux gens de bien comme à ceux qui n'ont aucun amour pour Dieu. De sorle que je iroscrais
LÎVRE CINQUIÈME,
piesque dij c que rapplication à ces sciences est rapplication de l'esprit à Dieu , la plus pure et la plus parfaite dont on soit naturellement capable ^ et que c'est dans la vue du monde intelligible qu'elles ont pour objets, que Dieu même connaît et produit ce monde sensible ^ duquel les corps reçoivent la \ie comme les esprits vivent de l'autre.
Ceux qui ne suivent que les impressions de leurs sens et que les mouvements de leurs passions ne sont pas capables de goûter la vérité parce qu'elle ne les^ flatte pas ^ et les gens de bien qui s'opposent sans cesse à leurs passions lorsqu'elles leur présentent de faux biens ^ n'y résistent pas toujours lorsqu'elles leur cachent la vérité^ ou lorsqu'elles la leur rendent méprisable ; parce qu'on peut être homme de bien sans être fort éclairé. 11 n'est pas nécessaire pour être agréable à Dieu de savoir exactement que nos sens , notre imagination et nos passions nous représentent toujours les choses autrement qu'elles sont; car enfin l'on ne voit pas que Jésus-Christ et les apôtres aient eu dessein de nous détromper de beaucoup d'ei reurs que M. Descartes nous a découvertes sur cette matière.
11 y a bien de la différence entre la foi et l'intelligence ^ entre l'ÉvangUe et la philosophie. Les hommes les plus grossiers sont capables de foi^ et il y en a très-peu qui soient capables de la connaissance pure des vérités évidentes. La foi représente aux simples Dieu comme le créateur du ciel et de la terre , et cela suffit pour les porter à l'aimer et à le servii*. La raison ne les considère pas seulement dans ses ouvrages , Dieu était ce qu'il est avant qu'il fût créateur ; elle tâche de l'envisager dans lui-même , ou par cette grande et vaste idée d'être infiniment parfait laquelle il renferme. Le Fils de Dieu^ qui est la sagesse du Père^ ou la vérité éternelle^ s'est fait homme ^ et s'est rendu sensible pour se faire connaître aux hommes charnels et grossiers. Il les a voulu instruire par ce qui les aveuglait; il les a voulu porter à son amour et les détacher des biens sensibles pai' les mêmes choses qui les captivaient. Agissant avec des fous^ il s'est servi d'une espèce de folie pour les rendre bages. Ainsi les gens de bien et ceux qui ont le plus de foi n'ont pas toujours le plus d'intelligence. Us peuvent connaître Dieu par la foi^ et l'aimer par le secoui s de la grâce^ sans savoir qu'il est leur tout de la manière dont les philosophes peuvent l'entendre, et sans penser que la connaissance abstraite de la véiité soit une espèce d'union avec
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lui. Il ne tant donc pas être surpris s'il y a si peu de personnes qui travaillent à foi tilier l'union naturelle qu'ils ont avec Dieu par la connaissance de la vérité^ puisqu'il est nécessaire pour cela de combattre sans cesse contre les impressions des sens et des passions d'une manière bien différente de celle qui est familière aux personnes les plus \ertueuses ; car les plus gens de bien ne sont pas toujoui-s persuadés que les sens et les passions sont trompeurs en la manière que nous avons expliquée dans les livres précédents.
11 n'y a que les sentiments ou les pensées auxquelles le corps a quelque part qui causent immédiatement les passions, parce qu'il n'y a que l'ébranlement des libres du cerveau qui excite quelque émotion particulière dans les esprits animaux. Ainsi il n'y a que les sentiments qui convainquent sensiblement que l'on tient à certaines choses pour lesquelles ils excitent de l'amoui'. Or Ton ne sent point l'union naturelle qu'on a avec Dieu lorsqu'on connaît la vérité ; on ne pense pas même à lui ; car il est et opère en nous d'une manière si secrète et si insensible que nous ne nous en apercevons pas. L^union que nous avons naturellement avec Dieu n'excite donc point notre amour pour lui. Mais il n'en est pas de même de l'union que nous avons avec les choses sensibles. Tous nos sentiments prouvent cette union : les corps nous frappent la vue lorsqu'ils agissent en nous, leur action n'a rien de caché. Notre propre corps nous est même plus présent que notre esprit, et nous le considérons comme la meilleure partie de nousmêmes. Ainsi l'union que nous avons avec notre corps, et par notre corps à tous les objets sensibles , excite en nous un amour violent qui augmente cette union, et qui nous rend dépendants des choses qui sont infiniment au-dessous de nous.