LIVRE
les ancieîis [)hiio&'.>plies et les éirasigers sont plus habiles que rioiis. Supposez de sembiables principes et concluez^ et vous formerez des jugements propres à faire naître la passion pour les langues^ lesquels , par conséquent, seront semblables à ceux que la même passion forme dans les philologues pour justifier leurs études.
Toutes les sciences les plus basses et les plus méprisables ont toujours quelque endroit qui brille à l'imagination, et qui éblouit tacilement l'esprit par l'éclat que la passion y attache, il est vrai que cet éclat diminue, lorsque les esprits et le sang se refroidissent et que la lumière de la vérité commence à paraiti-e ; mais cette lumière se dissipe aussi lorsque rimagination reprend feu, et nous ne faisons plus alors qu'entrevoir ces belles raisons qui prétendaient condamner notre passion.
Au reste, lorsque la passion qui nous anime se sent mourir, elle ne se repent pas de sa conduite. On peut dire au contraire qu'elle dispose toutes choses, ou pour mouiir avec honneur, ou pour revivre bientôt après; je veux dire qu'elle dispose toujours l'esprit à former des jugements qui la justifient. Elle contracte encore en cet état une espèce d'alliance avec toutes les autres passions qui peuvent la secourir dans sa faiblesse, la fournir d'esprits et de sang dans son intelligence, rallumer ses cendres et l'en faire renaître; car les passions ne sont point indifférentes les unes pour les autres. Toutes celles qui se peuvent souffrir contribuent fidèlement à leur mutuelle conservation. Ainsi, ks jugements qui justifient le désir qu'on a pour les langues ou pour telle autre chose qu'il vous plaira, sont incessamment sollicités et pleinement confirmés par toutes les passions qui ne lui sont point contraires.
Le faux savant se présente à lui-môme, tantôt comme environné de gens qui fécoutent avec respect , tantôt comme victorieux de ceux qu'il a terrassés par des mots incompréhensibles, et presque toujours comme élevé au-dessus du commun des hommes. H se flatte des louanges qu'on lui donne, des établissements qu'on lui propose, des recherches qu'on fait de sa personne. 11 tient à tous les temps, il s'étend à tous les pays; il ne se borne pas, comme les petits esprits, dans le temps présent, et, dans l'enceinte de sa ville, il se répand incessamment , et son épanchement fait son plaisir.
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Coiiibicn donc de passions se mêlent avec celle qn'il a pour la fausse érudition, lesquelles travaillent toutes à la justifier, et sollicitent chaudemefit des jugements en sa faveur!
Si chaque passion n'agissait (pie pour elle sans se mettj-e en peine des autres, elles se dissiperaient toutes incontinent après leur naissance. Elles ne pouiraient pas former assez de faux jugements pour leur subsistance, ni soutenir longtemps la vue de rimagination contre la lumière de la raison. Mais tout est réglé dans nos passions de la manière la plus juste qui se puisse pour leur mutuelle conservation. Elles se fortifient les unes les autres, les plus éloignées se secourent; et il suffit ([u'elles ne soient pas ennemies déclai'ées, pour suivi'e entre elles toutes les règles d'une société bien ordonnée.
Si la passion de désir se trouvait seule, tnus les jugements qu'elle formerait ne pourraient tendi'c (|u'à représenter la possession du bien comme possible ; car le désir d'amour, précisément comme tel, n'est produit que par le jugement que l'on fait que la jouislîance de quelque bien est possible. Ainsi ce désir ne pourrait former que des jugements sur la possibilité de la jouissance, puisque les jugements qui suivent et qui conservent les passions sont entièrement semblables à ceux qui les précèdent et qui les produisent. Mais le désir est animé par l'amour; il est fortifié par Tespérance, il est augmenté par la joie ; il est renou^ elé par la crainte ; il est accompagné de courage, d'émulation, de colère et de plusieurs autres passions qui forment à leur tour des jugements dans une variété infinie, lesquels i-e succèdent les uns aux autres et soutiennent ce désir qui les a fait naitre. 11 ne faut donc pas être surpris si le désir pour ime pure bagatelle, ou pour vnie chose qui nous est manifestement nuisible ou inutile, se justifie sans cesse contre la raison pendant phisieurs années ou pendant toute la vie d'un homme qui en est agité, puis.qu'il y a tant de passions qui travaillent à sa justification. Voici en peu de mots comment les passions se justifient, car il faut expliquer les choses par des idées distinctes.
Toute passion agite le sang et les esprits. Les esprits agités sont conduits dans le cerveau par la vue sensible de l'objet ou par la force de Timagination, d'une manièiv propi'e à former des traces profondes qui représentent cet objet. Ils plient et rompent même (pielquefois par leurs cours impétueux les libres du cerveau, et l'imagination en demeure longtemps
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salie et corrompue ; car les plaies du cerveau ne se reprennent pas aisément^ ses traces ne se ferment pas à cause que les esprits y passent sans cesse. Les traces du cerveau n'obéissent point à l'âme ^ elles ne s'effacent pas lorsqu'elle le souhaite ; elles lui font au contraire violence^ et l'obligent même à considérer sans cesse les objets d'une manière qui l'agite et qui la trouble en laveur des passions. Ainsi les passions agissent sur l'imagination , et Timagination corrompue fait effort contre la raison en lui représentant à toute heure les choses, non selon ce qu'elles sont en elles-mêmes afin que l'esprit prononce un jugement de vérité ç, mais selon ce qu'elles sont par rapport à la passion présente afin qu'il porte un jugement qui la favorise.
Les passions ne corrompent pas seulement Fimagination et l'esprit en leur faveur^ elles produisent encore dans le reste du corps toutes les dispositions nécessaires à leur conservation. Les esprits qu'elles agitent ne s'arrêtent pas dans le cerveau, ils se portent, comme j'ai dit ailleurs, vers toutes les autres parties du corps. Ils se répandent principalement dans le cœur, dans le foie , dans la rate, et dans les nerfs qui environnent les principales artères. Enfin ils se jettent dans les parties , quelles qu'elles soient , qui peuvent fournir les esprits nécessaires à la conservation de la passion qui domine. Mais lorsque ces esprits se répandent ainsi dans toutes les parties du corps, ils y détruisent peu à peu tout ce qui peut résister à leur cours, et ils y font un chemin si glissant et si rapide que le plus petit objet nous agite infiniment et nous porte par conséquent à former des jugements qui favorisent les passions. C'est ainsi qu'elles s'établissent et qu'elles se justifient.
Si l'on considère maintenant quelle peut être la constitution des fibres du cerveau , l'agitation et l'abondance des esprits et du sang dans les différents sexes et dans les différents âges, il sera assez facile de connaître à peu près à quelles passions certaines personnes sont plus sujettes, et, par conséquent, quels sont les jugements qu'elles forment des objets. Et pour en donner quelque exemple , je dis que l'on peut connaître à peu près par l'abondance au par la disette des esprits que l'on remarque dans différentes personnes, qu'une même chose leur étant également pi oposée et également expliquée , plusieurs formeront sur elle des jugements d'espérance et
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de joie , loi sque les autres en formeront de crainte et de tristesse.
Car ceux qui ont abondance de sang et d'esprits , comme sont ordinairement les jeunes gens^ les sanguins et les bilieux , concevant aisément de l'espérance à cause du sentiment secret qu'ils ont de leur force ^ ils croiront ne trouver aucune opposition à leurs desseins qu'ils ne puissent surmonter ; ils se repaîtront d'abord de l'avant-goût du bien dont ils espèrent de jouir, et ils formeront toutes sortes de jugements propres à justiflei'leur espérance et leur joie. Mais les autres qui ont disette d'esprits agités^ comme les vieillards, les mélancoliques et les phlegmatiques ^ étant portés à la crainte et à la tristesse, à cause que leur âme se croit faible, parce qu'elle est dénuée d'esprits qui exécutent ses ordres ; ils formeront des jugements tout contraires, ils s'imagineront des difficultés insurmontables afui de justifier leur crainte, et ils s'abandonneront à l'envie, à la tristesse, au désespoir, et à certaines espèces d'aversions dont les faibles sont les phis susceptibles.