‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 24 sur 214 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

(le l'autre on tâche d'enfiler la bague ^ ou de toucher de travers et à la hauteur environ de ses yeux le bâton avec celui que Ton tient à sa main ; et on sera surpris de ne pouvoir peut-être faire en cent fois ce que l'on croyait très-facile. Si Ton quitte même le bâton et qu'on veuille encore enfiler de travers la bague avec quelqu'un de ses doigts , on y trouvera quelque difficulté , quoique l'on en soit tout proche.

Mais il faut bien remarquer que j'ai dit qu'on tâchât d'enfiler la bague ou de toucher le bâton de travers^ et non point par une ligne droite de notre œil à la bague ; car alors il n'y aurait aucune difficulté^ et même il serait encore plus facile d'en venir à bout avec un œil fermé que les deux yeux ouverts^ parce que cela nous réglerait.

Or^ 1 on peut dire que la difficulté qu'on trouve à enfiler une bague de travers n'ayant qu'un, œil ouvert, vient de ce que l'autre étant fermé, l'angle dont je viens de parler n'est point connu. Car il ne suffit pas pour connaître la grandeur d'un angle, de savoir celle de la base et celle d'un angle que fait un de ses côtés sur cette base ; ce qui est connu par l'expérienee précédente. Mais il est encore nécessaire de connaître l'autre angle que fait l'autre côté sur la base , ou la longueur d'un des côtés, ce qui ne se peut exactement savoir qu'en ouvrant l'autre œil. Ainsi l'âme ne se peut servir de sa géométrie naturelle pour juger de la distance de la bague.

La disposition des yeux qui accompagne l'angle formé des rayons visuels qui se coupent et se rencontrent dans l'objet, est donc un des meilleurs et des plus universels moyens dont l'âme se serve pour juger de la distance des choses. Si donc cet angle ne change point sensiblement, quand f objet est un peu éloigné, soit qu'il s'approche ou qu'il se recule de nous, il s'ensuivra que ce moyen sera faux, et que l'âme ne s'en pourra servir pour juger de la distance de cet objet.

Or il est très-facile de reconnaître que cet angle change notablement, quand un objet qui est à un pied de notre vue est transporté à quatre : mais s'il est seulement transporté de quatre à huit, le changement est beaucoup moins sensible; si de huit à douze, encore moins; si de mille à cent mille, presque plus; enfin ce changement ne sera plus sensible, quand même on le porterait jusque dans les espaces imaginaires. De sorte que s'il y a un espace assez considérable entre

DES SENS

A et l'àme ne pourra point par ce moyen connaître si l'objet est proche de B ou de D.

C'est pour cette raison que nous voyons le soleil et la lune comme s'ils étaient enveloppés dans les nues^ quoiqu'ils en soient étrangement éloignés ; que nous croyons naturellement que tous les astres sont dans une égale distance^ et que les comètes sont stables et presque sans aucun mouvement sur la fin de leur cours. Nous nous imaginons même que les comètes se dissipent entièrement au bout de quelques mois^ à cause qu'elles s'éloignent de nous par une ligne presque droite ou directe à nos yeux, et qu'elles vont ainsi se perdre dans ces grands espaces, d'oà elles ne retournent qu'après plusieurs années, ou même après plusieurs siècles ; car il y a bien de l'apparence qu'elles ne se dissipent pas dès qu'on cesse de les voir.

Pour expliquer le second moyen dont l'âme se sert pour juger de la distance des objets, il faut savoir qu'il est absolument nécessaire que la figure de l'œil soit différente, selon la différente distance des objets que nous voyons ; car lorsqu'un homme voit un objet proche de soi, il est nécessaire que ses yeux soient phis longs que si l'objet était plus éloigné : parce qu'afîn que les rayons de cet objet se rassemblent sur le nerf optique, ce qui est nécessaire afin qu'on le voie distinctement, principalement parce que l'objet est peu éclairé, il faut que la distance d'entre ce nerf et le cristallin soit plus grande.

11 est vrai que si le cristallin devenait plus convexe quand l'objet est proche, cela ferait le même effet que si l'œil s'allongeait; mais il n'est pas croyable que le cristallin puisse facilement changer de convexité; et l'on a, d'un autre côté, une preuve assez vraisemblable que l'œil s'allonge ; car l'anatomie apprend qu'il y a des muscles qui environnent l'œil par le miUeu, et l'on sent l'effort de ces muscles qui le pressent, et qui l'allongent apparemment quand on veut voir quelque chose de fort près.

Mais il n'est pas nécessaire de savoir ici de quelle manière cela se fait; il suffit qu'il arrive du changement dans l'œil, soit parce que les muscles qui l'environnent le pressent, soit parce que les petits nerfs qui répondent aux Ugaments ci- Uaires, lesquels tiennent le cristallin suspendu entre les autres humeurs de l'œil', se lâchent pour augmenter la convexité (hi ciistallin, ou se roidisscnt pour ia diminuer; soit

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