LIVRE PREMIER
Ou bien^ de même qu'un prisonnier ne se mettrait guère en peine s'il voyait qu'on démolît les murailles qui l'enferment^ et que même il s'en rejouirait dans l'espérance d'être bientôt délivré ; ainsi ^ si nous n'apercevions que la séparation des parties de notre corps lorsque nous nous brûlons ou que nous recevons quelque blessure^ nous nous persuaderions bientôt que notre bonheur n'est pas d'être renfermé dans un corps qui nous empêche de jouir des choses qui nous doivent rendre heureux^ et ainsi nous serions bien aises de le voir détruire.
11 s'ensuit de là que c'est avec une grande sagesse que l'auteur de l'union de notre âme avec notre corps a ordonné que nous sentions de la douleur quand il arrive au corps un changement capable de lui nuire ^ comme quand une aiguille entre dans la chair ou que le feu en sépare quelques parties^ et que nous sentions du chatouillement ou une chaleur agréable quand ces mouvements sont modérés^ sans apercevoir la vérité de ce qui se passe dans notre corps y ni les mouvements de ces fibrés dont nous venons de parler.
Premièrement^ parce qu'en sentant de la douleur et du plaisir^ qui sont des choses qui diffèrent bien davantage que du plus ou du moins , nous distinguons avec plus de facilité les objets qui en sont l'occasion; secondement^ parce que cette voie de nous faire connaître si nous devons nous unir aux corps qui nous environnent ou nous en séparer est la plus courte, et qu'elle occupe moins la capacité d'un esprit qui n'est fait que pour Dieu ; enfin , parce que la douleur et le plaisir étant des modifications de notre âme , qu'elle sent par rapport à son corps, et qui la touchent bien davantage que la connaissance du mouvement de quelques fibres qui lui appartiendraient, cela l'oblige à s'en mettre fort en peine, et fait une rmion très-étroite entre l'une et l'autre partie de l'homme. 11 est donc évident de tout ceci que les sens ne nous sont donnés que pour la conservation de notre corps, et non pour nous apprendre la vérité.
Ce que l'on vient de dire du chatouillement et de la douleur se doit entendre généralement de toutes les autres sensations , comme on le verra mieux dans la suite. On a commencé par ces deux sentiments plutôt que par les autres, parce que ce sont les plus vifs et qu'ils font concevoir plus sensiblement ce que l'on voulait duc.
DES SENS
Qest présentenieiil très-facile de faire voir que nous tombons en une infinité d'erreurs touchant la lumière et les couleurs, et généralement toucliant toutes les qualités sensibles, comme le froid, le chaud, les odeurs, les saveurs, le son, la douleur, le chatouillement ; et, si je voulais m'arrêter à rechercher en particulier toutes celles où nous tombons sur tous les objets de nos sens, des années entières ne suffiraient pas pour les déduire, parce qu'elles sont presque infinies. Ainsi ce sera assez d'en parler en général.
Dans presque toutes les sensations il y a quatre choses différentes, que Ton confond, parce qu'elles se font toutes ensemble et comme en un instant. C'est là le principe de toutes les autres erreurs de nos sens.
YI. La première est l'action de l'objet, c'est-à-dire dans la chaleur, par exemple , V impulsion et le mouvement des petites parties du bois contre les fîbi'es de la main.
La seconde est la passion de l'organe du sens , c'est-à-dire l'agitation des fibres de la main causée par celle des petites parties du feu, laquelle agitation se communique jusque dans le cerveau, parœ qu'autrement l'âme ne sentirait rien.
La troisième est la passion, la sensation ou la perception de l'àme, c'est-à-dire ce que chacun sent quand il est auprès du feu.
La quatrième est le jugement que l'âme fait que ce qu'elle sent est dans sa main et dans le feu. Or ce jugement est naturel, ou plutôt ce n'est qu'une sensation composée; mais cette sensation ou ce jugement naturel est presque toujours î^uivi d'un autre jugement libre, que Fâme a pris une si grande habitude de faire, qu'elle ne peut presque plus s'en empêcher.
Yoilà quatre choses bien différentes , comme l'on peut voir, lesquelles on n'a pas soin de distinguer et que l'on est porté à confondre à cause de l'union étroite de l'âme et du corps, la- (luelle nous empêche de bien démêler les propriétés de la matière d'avec celles de l'esprit.
11 est cependant facile de reconnaître que de ces quatre choses qui se passent en nous, quand nous sentons quelque objet, les deux premières appartiennent au corps, et que les deux autres ne peuvent appartenir qu'à l'âme, pourvu qu'on ait un pou médité sur la nature de l'âme et du corps, comme