‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 36 sur 214 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

sensations, ou ce que nous sentons, par exemple, quand nous sommes auprès du feu, est une modification de notre âme par rapport à ce qui se passe dans le corps auquel elle est unie. Cette modification est agréable quand ce qui se passe dans le corps est propre pour aider la circulation du sang et les autres fonctions de la vie : on la nomme du terme équivoque de chaleur; et cette modification est pénible et toute différente de l'autre, quand ce qui se passe dans le corps est capable de Tincommoder ou de le brûler, c'est-à-dire quand les mouvements qui sont dans le corps sont capables d'en rompre quelques fibres , et elle s'appelle ordinairement douleur ou brûlure, et ainsi des autres sensations. Mais \oici les pensées ordinaires que l'on a sur ce sujet.

II. La première erreur est que l'on croit n'avoir aucune connaissance de ses sensations. Il se trouve tous les jours une infinité de gens qui se mettent fort en peine de savoir ce que c'est que la douleur, le plaisir et les autres sensations ; ils ne demeurent pas d'accord qu'elles ne sont que dans l'âme et qu'elles n'en sont que des modifications. 11 est vrai que ces sortes de gens sont admirables, de vouloir qu'on leur apprenne ce qu'ils ne peuvent ignorer; car il n'est pas possible à un homme d'ignorer entièrement ce que c'est que la douleur quand il la sent.

Une personne, par exemple, qui se brûle la main, distingue fort bien la douleur qu'elle sent d'avec la lumière , la couleur, le son, les saveurs, les odeurs, le plaisir, et d'avec toute autre douleur que celle qu'elle sent ; elle la distingue très-bien de l'admiration , du désir, de l'amour ; elle la distingue d'un carré , d'un cercle , d'un mouvement ; enfin elle la reconnaît fort différente de toutes les choses qui ne sont point cette douleur qu'elle sent. Or, si elle n'avait aucune connaissance de la douleur, je voudrais bien savoir comment elle pourrait connaître avec évidence et certitude que ce qu'elle sent n'est aucune de ces choses.

Nous connaissons donc, en quelque manière, ce que nous sentons immédiatement quand nous voyons des couleurs ou que nous avons quelque autre sentiment, et même il est trèscertain que, si nous ne le connaissions pas, nous ne connaîtrions aucun objet sensible ; car il est évident que nous ne pourrions pas distinguer, par exemple, l'eau d'avec le vin, si nous ne savions que les sensations que nous avons, de l'un

DES SEiNS.

sont différentes de celles que nous avons de Tautre^ et ainsi de toutes les choses que nous connaissons par les sens.

III. 11 esterai que, si on me presse, et qu'on me demande que j'explique donc ce que c'est que la douleur, le plaisir, la couleur, etc. , je ne le pourrai pas faire comme il faut par des paroles ; mais il ne s'ensuit pas de là que , si je vois de la couleur ou que je me brûle, je ne connaisse au moins, en quelque manière, ce que je sens actuellement.

Or la raison pour laquelle toutes les sensations ne peuvent pas bien s'expliquer par des paroles , comme toutes les autres choses , c'est qu'il dépend de la volonté des hommes d'attacher les idées des choses à tels noms qu'il leur plaît. Us peuvent appeler le ciel Ourmios^ Schamajim. etc., comme les Grecs et les Hébreux ; mais ces mêmes hommes n'attachent pas comme il leur plaît leurs sensations à des paroles , ni même à aucune autre chose. Ils ne voient point de couleur, quoiqu'on leur en parle , s'ils n'ouvrent les yeux ; ils ne goûtent point de saveurs s'il n'arrive quelque changement dans Tordre des fibres de leur langue et de leur cerveau. En un mot, toutes les sensations ne dépendent point de la volonté des hommes, et il n'y a que celui qui les a faits qui les conserve dans cette mutuelle correspondance des modifications de leur âme avec celles de leur corps. De sorte que si un homme veut que je lui représente de la chaleur ou de la couleur, je ne puis me servir de paroles pour cela ; mais il faut que j'imprime dans les organes de ses sens les mouvements auxquels la nature a attaché ces sensations ; il faut que je l'approche du feu et que je lui fasse voir des tableaux.

C'est pour cela qu'il est impossible de donner aux aveugles la moindre connaissance de ce que l'on entend par rouge , vert, jaune, etc. Car, puisqu'on ne peut se faire entendre quand celui qui écoute n'a pas les mêmes idées que celui qui parle , il est manifeste que les couleurs n'étant point attachées au son des paroles ou au mouvement du nerf des oreilles , mais à celui du nerf optique , on ne peut pas les représenter aux aveugles, puisque leur nerf optique ne peut être ébranlé par les objets colorés.

IV. Nous avons donc quelque connaissance de nos sensations. Voyons maintenant d'où vient que nous cherchons encoi e à les connaître et que nous croyons n'en avoir aucune connaissance. En voici sans doute la raison.

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