CHAPITRE ni
1. Que les persoaties d'^étude sont les plus sujettes à l'erreur. — II. Raisons pour lesquelles on aime mieux suivre l'autorité que de faire usage de son esprit.
î. Les différences qui se trouvent dans les manières de vivre des hommes sont presque infinies. Il y a un très-grand nombr e de différentes conditions^ de différents emplois, de différentes charges, de différentes communautés. Ces différences font que presque tous les hommes agissent pour des desseins tout différents, et qu'ils raisonnent sur de différents principes. Il serait même assez difficile de trouver plusieurs personnes qui eussent entièrement les mêmes vues dans une même communauté, dans laquelle les particuHers ne doivent avoir qu'un même esprit et que les mêmes desseins. Leurs différents emplois et leurs différentes liaisons mettent nécessairement quelque différence dans le tour et la manière qu'ils veulent prendre , pour exécuter les choses mêmes dont ils conviennent. Cela fait bien voir que ce serait entrepi'endre rimpossible que de vouloir expliquer en détail les causes morales de l'erreur; mais aussi il serait assez inutile de le faire ici. On veut seulement parler des manières de vivre qui portent à un plus grand nombre d'erreurs, et à des erreurs de plus grande importance. Quand on les aura expliquées , on aura donné assez d'ouverture à l'esprit pour aller plus loin; et chacun pourra voir tout d'une vue, et avec grande facilité, les causes très-cachées de plusieurs erreurs particulières , qu'on ne pourrait expliquer qu'avec beaucoup de temps et de peine. Quand l'esprit voit clair, il se plaît à courir à la vérité, et il y court d'une vitesse qui ne se peut exprimer.
DE L IMAGI NATION. —
11. L'emploi duquel il semble le plus nécessaire de parler ici, à cause qu'il produit dans l'imagination des hommes des changements plus considérables, et qui conduisent davantage à l'erreur, c'est l'emploi des personnes d'étude, qui font plus d'usage de leur mémoire que de leur esprit. Car l'expérience a toujours fait connaître que ceux qui se sont appliqués avec plus d'ardeur à la lecture des livres, et à la recherche de la vérité, sont ceux-là mêmes qui nous ont jetés dans un plus grand nombre d'erreurs.
Il en est de même de ceux qui étudient que de ceux qui voyagent. Quand un voyageur a pris pai' malheur un chemin pour un autre , plus il avance , plus il s'éloigne du lieu où il veut aller. 11 s'égare d'autant plus qu'il est plus diligent, et qu'il se hâte davantage d'arriver au lieu qu'il souhaite. Ainsi CCS désirs ardents qu'ont les hommes pour la vérité font qu'ils se jettent dans la lecture des livres où ils croient la trouver; ou bien ils se forment un système chimérique des choses qu'ils souhaitent de savoir, duquel ils s'entêtent, et qu'ils tâchent même par de vains efforts d'esprit de faire goûter aux autres , afin de recevoir l'honneur qu'on rend d'ordinaire aux inventem's de sys'tèmes. Expliquons ces deux défauts.
11 est assez difficile de comprendre comment il se peut faire que des gens qui ont de l'esprit aiment mieux se servir de l'esprit des autres dans la recherche de la vérité, que de celui que Dieu leur a donné. 11 y a sans doute infiniment plus de plaisir et plus d'honneur à se conduire par ses propres yeux que par ceux des autres; et un homme qui a de bons yeux ne s'avisa jamais de se les fermer, ou de se les arracher, dans l'espérance d'avoir un conductein*. Sapientis oculi in capite cjiis , stultus in tenebris amhulat K Pourquoi le fou marche-t-il dans les ténèbi es? C'est qu'il ne voit que par les yeux d'autrui, et que ne voir que de cette manière, à proprement parler, ce n'est rien voir. L'usage de l'esprit est à l'usage des yeux ce que l'esprit est aux yeux ; et de môme que l'esprit est infiniment au-dessus des yeux, l'usage de l'esprit est ac('ompagné de satisfactions bien plus solides, et qui le contentent bien autrement que la lumièi'e et les couleurs ne contentent la vue. Les hommes toutefois se servent toujours de leurs yeux pour se conduire , et ils ne se servent presque jamais de leur esprit pour découvrir la vérité.
• Fccl. 2, 14.
LIVIU: DlillXlÈME.
Mais il y H plusieurs causes qui contribuent à ce renversement d'esprit. Pi'emicrement^ la paresse naturelle des hommes qui ne veulent pas se donner la peine de méditer.
Secondement^ Fincapacité de méditer, dans laquelle on est tombé pour ne s'être pas appliqué dans la jeunesse, lorsque les Obres du cerveau étaient capables de toutes sortes d'inflexions.
En troisième lieu, le peu d'amour qu'on a poui'les vérités abstraites, qui sont le fondement de tout ce que l'on peut connaître ici-bas.
En quatrième lieu , la satisfaction qu'on reçoit dans la connaissance des vraisemblances , qui sont fort agréables et fort touchantes, parce qu'elles sont appuyées sur les notions sensibles.
En cinquième lieu, la sotte vanité qui nous fait souhaiter d^être estimés savants, car on appelle savants ceux qui ont le plus de lecture. La connaissance des opmions est bien plus d'usage pour la conversation, et pour étourdir les esprits du commun, que la connaissance de la véritable philosophie ([u'on apprend en méditant.
En sixième lieu, parce qu'on s'imagine sans raison que les anciens ont été plus éclairés que nous ne pouvons l'être, et qu'il n'y a rien à faire où ils n'ont pas réussi.
En septième lieu, parce qu'un faux respect mêlé d'une sotte curiosité fait qu'on admire davantage les choses les plus éloignées de nous, les choses les plus vieilles, celles qui viennent de plus loin, ou de pays plus inconnus, et même les livres les plus obscurs. Ainsi on estimait autrefois Héi aclite pour son obscurité K On recherche les médailles anciennes, quoique rongées de la rouille , et on garde avec grand soin la lanterne et la pantoufle de quelque ancien, quoique mangées de vers; leur antiquité fait leur prix. Des gens s^appliquent à la lecture des rabbins , parce qu^ils ont écrit dans une langue étrangère très-corrompue et très-obscure. On estime davantage les opinions les plus vieilles, paixe qu'elles sont les plus éloignées de nous. Et sans doute, si Nembrot avait écrit l'histoire de son règne, toute la politique la plus fine et même toutes les autres sciences y seraient contenues, de même que quelques-uns trouvent qu'Homère et Virgile avaient une connaissance parfaite delà nature. 11 faut respecter l'antiquité, dit-on ^ Quoi!
' Clarus ob obscuram linguam. Lucrèce.
2 Veritas tilia temporis , non auctoritatis.
DE l'imagination. —
Aristole, Platon, Épiciire, ces grands hommes se seraient trompés? On ne considère pas qu'Aristote^ Platon^ Épicure étiiient hommes comme nous^ et de même espèce que nous; et de plus, qu'au temps ou nous vivons, le monde est plus âgé de deux mille ans, qu'il a plus d'expérience, qu'il doit être plus éclairé /et que c'est la vieillesse du monde et l'expérience qui font découvrir la vérité.
En huitième lieu, parce que lorsqu'on estime une opinion nouvelle et un auteui* du temps , il semble que leur gloire efface la nôtre, à cause qu'elle en est trop proche ; mais on ne craint rien de pareil de l'honneur qu'on rend aux anciens.
En neuvième lieu , parce que la vérité et la nouveauté ne peuvent pas se trouver ensemble dans les choses de la foi ; car les hommes, ne voulant pas faire de discernement enti^e les vérités qui dépendent de la raison et celles qui dépendent de la tradition, ne considèrent pas qu'on doit les apprendre d'une manière toute différente : ils confondent la nouveauté avec l'erreui', et l'antiquité avec la vérité. Luther, Calvin et les autres ont innové, et ils ont erré. Donc Galilée, Harvey, Descartes se trompent dans ce qu'ils disent de nouveau. L'impanation de Luther est nouvelle, et elle est fausse : donc la circulation d'Hai'vey est fausse puisqu'elle est nouvelle. C'est pour cela aussi qu'ils appellent indifféremment du nom odieux de novateurs les hérétiques et les nouveaux philosophes. Les idées et les mots de vérité et d'antiquité, de fausseté et de nouveauté, ont été liés les uns avec les autres : c'en est fait, le commun des hommes ne les sépare plus, et les gens d'espiit sentent môme quelque peine à les bien séparer.
En dixième lieu, parce qu'on est dans un temps auquel la science des opinions anciennes est encore en vogue , et qu'il ti'v a que ceux qui font usage de leur esprit qui puissent, [)arla force de leur raison, se mettre au-dessus des méchantes coutumes. Quand on est dans la presse et dans la foule, il est difficile de ne pas céder au torrent qui nous emporte.
En dernier heu, parce ([ue les hommes n'agissent que par intérêt: et c'est ce qui fait que ceux même qui se détrompent et qui reconnaissent la vanité de ces sortes d'études ne laissent pas de s'y appliquer, parce que les honneurs, les dignités et même les bénéfices y sont attachés, et (}ue ceux qui y excellent les ont toujoui s plutôt que ceux qui les ignorent.
Toutes ces raisons font, ce me semble, assez comprendre