‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 71 sur 214 · LIVRE DEUXlElME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXlElME

r immortalité de Fàme ^ quoiqu'il soit très-utile de savoir que ràme est immortelle. Cependant on ne craint point d'assurer qu'il y a eu plusieurs savants qui se sont mis plus en peine de savoir le sentiment d'Aristote sur ce sujet que la vérité de la chose en soi^ puisqu'il y en a qui ont fait des ouvrages exprès pour expliquer ce que ce philosophe en a cru^ et qu'ils n'en ont pas tant fait pour savoir ce qu'il en fallait croire.

Mais quoiqu'un très-grand nombre de gens se soient fort fatigué l'esprit pour résoudre quel a été le sentiment d'Aristote^ ils se le sont fatigué inutilement^ puisqu'on n'est point encore d'accord sur cette question ridicule. Ce qui fait voir que les sectateurs d'Aristote sont bien malheureux d'avoir un homme si obscur pour les éclairer^ et qui même affecte l'obscurité , comme il le témoigne dans une lettre qu'il a écrite à Alexandre.

Le sentiment d'Aristote sur l'immortalité de l'âme a donc été en divers temps une fort grande question^ et fort considérable ^nive, les personnes d'étude. Mais, atin qu'on ne s'imagine pas que je le dise en l'air et sans fondement, je suis obligé de rapporter ici un passage de La Cerda , un peu long et un peu ennuyeux, dans lequel cet auteur a ramàssé différentes autorités sur ce sujet, comme sur une question bien importante. Voici ses paroles sur le second chapitre de resurrectione carnis. de TertuUien :

Quœstio hœc in schoUs utrinque validis suspicionibus agitatur^ num animam immortalem ^ mortalemve fecerit Aristoteks. Et quidem philosophi aut ignobiles asseveraverunt Aristotelem posuisse nostros animos ab interitu alienos. Hi sunt e grœcis et latinis interpretibus Ammonius uterque, Olympiodorus ^ Philoponus^ Simplicius . Avicenna^uti memorat Mi~ randula lib. 4 de examine vanitatis cap. 9 ; Theodorus , Metochytes . Themistius , sanctus Thomas 2. contra g édites cap. 79. et phys. lect. 12. et prœterea 12. Metaph. lect. 3, et quodlib. 10. quœst, S. art. \; Albertus . tract . 2 , de anima cap. 20. et tract. 3. cap. 13; Mgidius lib. 3 de anima ad cap. 4; Dur andus in 2. dist. 18. quœst. 3; Ferrarius loco citato contra génies^ et latè Eugubinus lib. 9 , de perenni philosophia cap. 18. et quod pluris est. discipulus Aristotelis. Theophrastus . magistri mentem et are et calamo novisse penitus quipoterat.

In contrariam factionem abiere nonnuUi patres^ nec infimi

DE l'imagination. — 11^ PARTIE.

philosophi. Justims in sua Pamnesi , Origines in cpacaocpou , et ut fertur Nazianz., in clisp. contra Eunom ^ et Nyssenus lib. 2. de anima cap, 4^ Theodoretus de curandis Grœcorum affectibus lib. 3. (jalenus in historia philosophica. Pomponatins lib, de immortalitate animœ^ Simon Portius lib. de mente Immana, Cajetamis ^.de anima cap. 2. In eum sensum ^ ut caducum animum nostrum putaret Aristoteles^ sunt partim adducti ab Alexandro Aphodis auditore^ qui sic solitus erat intcrpretari Aristotelicam mentem; quamvis Eugubinus cap. 21 et 22 eum excuset. Et quidem unde coUegisse videtur Alexander mortalitatem nempe ex i2. Metaph. inde sanctus Thomas. Theodorus, Metochytes immortalitatem collegerunt.

Porro Tertullianum neutram hanc opinionem amplexum credo ; sed putasse in hac parte ambîguum Aristotelem. Itaque ita citât illum pro utraque. Nam cum hic ascribat Aristoteli mortalitatem animœ , tamen lib. de anima cap. 6 pro contraria opinione immortalitatis citât. Eadem mente fuit Plutarchus. pro utraque opinione advocans eumdem philosophum in lib. 5 de placitis philosoph. Nam cap. 1 mortcditatem tribuit , et cap. 25 immortalitatem. Ex Scholasticis etiam, qui in neutram partem Aristotelem constantem judicant. sed dubium et aîicipitem. sunt Scotus in 4^ dist. 43. quœst. % art. 2; Earveus quodlib. 1. quœst. 11 et sentent, dist. 1. quœst. 1; Niphus in opusculo De immortalitate animœ, cap. 1. et récentes alii interprètes ; quam mediam existimationem credo veriorem . sed scholii lex vetat ut auctoritatum pondère librato illud suadeam.

On donne toutes ces citations pour \ raies sur la foi de ce commentateur, parce qu'on croirait perdre son temps à les véi'ifier, et qu'on n'a pas tous ces beaux livres d'où elles sont tirées. On n'en ajoute point aussi de nouvelles^ parce qu'on ne lui envie point la gloire de les avoir bien recueillies , et que l'on perdrait encore bien plus de temps si on le voulait faire , quand on ne feuilletterait pour cela que les tables de ceux (|ui ont commenté Aristote.

On voit donc, dans ce passage de LaCerda, que des personnes d'étude qui passent pour habiles se sont bien donné de la peine pour savoir ce qu' Aristote croyait sur l'immortalité de l'àme; et (ju'il y en a qui ont été capables de faire des li\res exprès sur ce sujet, connue Pomponace: carie principal but de cet auteur dans son livre est de montrer qu' Aristote a cru

que Fâme était mortelle. Et peut-être y a-t-ii des gens qui ne se mettent pas seulement en peine de savoii* ce qu'Aristote a cru sur ce sujet , mais qui regardent même comme une question qu'il est ti'ès-important de savoir^ si par exemple Tertullien y Plutarque ou d'autres ont cru ou non que le sentiment d'Aristote fût que l'âme était mortelle : comme on a grand sujet de le croire de La Gerda même, si on fait réflexion sur ia dernière partie du passage qu'on vient de citer, Vorro Te^tidlianum et le reste.

S'il n'est pas fort utile de savoir ce qu'Aristote a cru de l'immortalité de l'âme , ni ce que TertuUien et Plutarque ont pensé qu'Aristote en croyait , le fond de la question , l'immortalité de l'âme, est au moins une vérité qu'il est nécessaire de savoir. Mais il y a une infinité de choses qu'il est fort inutile de connaître, et desquelles par conséquent il est encore plus inutile de savoir ce que les anciens en ont pensé , et cependant on se met fort en peine pour deviner les sentiments des philosophes sur de semblables sujets. On trouve des livres pleins de ces examens ridicules ; et ce sont ces bagatelles qui ont excité tant de guerres d'érudition. Ces questions vaines et impertinentes, ces généalogies ridicules d'opinions inutiles, sont des sujets importants de critique aux savants. Ils croient avoir droit de mépriser ceux qui méprisent ces sottises, et de traiter d'ignorants ceux qui font gloire de les ignorer. Ils s'imaginent posséder parfaitement l'histoire généalogique des formes substantielles, et le siècle est ingrat s'il ne reconnaît leur mérite. Que ces choses font bien voir la faiblesse et la vanité de l'esprit de l'homme , et que lorsque ce n'est point la raison qui règle les études, non-seulement les études ne perfectionnent point la raison, mais même qu'elles l'obscurcissent , la corrompent et la pervertissent entièrement.

Il est à propos de remarquer ici que, dans les questions de la foi, ce n'est pas un défaut de chercher ce qu'en a cru par exemple saint Augustin ou un autre Père de l'Église , ni même de rechercher si saint Augustin a cru ce que croyaient ceux qui l'ont précédé; pai'ce que les choses de la foi ne s'apprennent que par la tj-adition , et que la raison ne peut pas les découvrir. La croyance la plus ancienne étant la plus vraie, il faut tâcher de savoir quelle était celle des anciens ; et cela ne se peut qu'en examinant le sentiment de plusieurs per-

DE l'IMAGIIN ATIO\ . —

PAEilE.

sonnes qui se sont suivies en difTérents temps. Mais les choses qui dépendent de la raison leur sont toutes opposées^ et il ne faut pas se mettre en peine de ce qu'en ont cru les anciens pour savoir ce qu'il en faut croire. Cependant je ne sais par quel renversement d'esprit certaines gens s'effarouchent ^ si l'on parle en philosophie autrement qu'Aristote ; et ne se mettent point en peine , si l'on parle en théologie autrement que l'Evangile^ les Pères et les conciles. Il me semble que ce sont d'ordinaire ceux qui crient le plus contre les nouveautés de philosophie qu'on doit estimer, qui favorisent et qui défendent môme avec plus d'opiniâtreté certaines nouveautés de théologie qu'on doit détester. Car ce n'est point leur langage que l'on n'approuve pas ; tout inconnu qu'il ait été à l'antiquité, l'usage l'autorise: ce sont les erreurs qu'ils répandent ou qu'ils soutiennent à la faveur de ce langage équivoque et confus.

En matière de théologie on doit aimer l'antiquité, parce qu'on doit aimer la vérité, et que la vérité se trouve dans l'antiquité ; il faut que toute curiosité cesse , lorsqu'on tient une fois la vérité. Mais en matière de philosophie on doit au contraii'e aimer la nouveauté par la même raison qu'il faut toujours aimer la vérité , qu'il faut la rechercher, et qu'il faut avoir sans cesse de la curiosité pour elle. Si l'on croyait qu'Aristote et Platon fussent infaillibles^ il ne faudrait peutêtre s'appliquer qu'à les entendre ; mais la raison ne permet pas qu'on le croie. La raison veut, au contraire, que nous les jugions plus ignorants que les nouveaux philosophes, puisque , dans le temps où nous vivons , le monde est phis vieux de deux mille ans, et qu'il a plus d'expérience que dans le temps d'Aristote et de Platon, comme on l'a déjà dit; et que les nouveaux philosophes peuvent savoir toutes les vérités que les anciens nous ont laissées , et en trouver encore plusieurs autres. Toutefois la raison ne veut pas qu'on croie encore ces nouveaux philosophes sur leur parole plutôt que les anciens. Elle veut au contraire qu'on examine avec attention leurs pensées , et qu'on ne s'y rende que lorsqu'on ne jKjurra plus s'empêcher d'en douter sans se préoccuper ridiculement de leur grande science ni des autres quahtés de eur espi'it.

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