‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 73 sur 214 · DE L'IMAG11NA.T10N · texte numérisé non relu

DE L'IMAG11NA.T10N

11*^ PABTIE.

I n illustre entre les savants, qui a fondé des chaires de géométrie et d'astronomie dans l'université d'Oxford, commence un livre qull s'est avisé de foire sur les huit premières propositions d'Euclide par ces paroles : ConsiUum meum^ auditores. si vires et vaktudo suffecerint. explicare definitiones . petitiones. communes sententias et octo priores propositiones pnmi libri Elementorum, cœtera post me venientibus relinquere ; et il le finit par celles-ci : Exsolvi per Dei gratiam. domini auditores, promissum, liberavi fldem meam. explicavi pro moduJo meo definitiones. petitiones, communes sententias et octo priores propositiones Elementonm Euclidis. « Hic annis fessus cyclos artemque repono. » Succèdent in hoc munus alii fortasse magis vegeto corpore. vivido ingenio. etc. Il ne faut pas une heuj-e à un esprit médiocre pour apprendre par lui-même,

par le secours du plus petit géomètre qu'il y ait^ les définitions, les demandes, les axiomes et les huit premières propositions d'Euclide : à peine ont-elles hesoin de quelque explication ; et cependant voici un auteur qui parle de cette entreprise comme si elle était fort grande et fort difficile. Il a peur que les forces lui manquent, si vires et valetudo suffecerint... Il laisse à ses successeurs à pousser ces choses, cœtera post me venientibus relinquere... Il remercie Dieu de ce que, par une grâce particulière, il a exécuté ce qu'il avait promis : Exsolvi per Bei gratiam promissum . Uberavi fidem meam. explicavi pro modulo meo S quoi? la quadrature du cercle? la duplication du cube? Ce grand homme a expliqué pro modulo suo les définitions, les demandes, les axiomes et les huit premières propositions du premier livre des Éléments d'Euchde. l*eut-être qu'entre ceux qui lui succéderont ^ il s'en trouvera qui auront plus de santé et plus de force que lui pour conti nuer ce bel ouvrage : Succèdent in hoc munus alii portasse magis vegeto corpore . vivido ingenio; mais pour lui il est temi)s (|u il se repose. Hic annis fessus cyclos artemque repono.

Euclide ne pensait pas être si obscur, ou dire des choses si extraordiuaii-es en composant ses Éléments, qu'il fût nécessaire de faire un livre de près de trois cents pages pour expliquer ses définitions 2, ses axiomes^ ses demandes et ses huit premières propositions. Mais ce savant Anglais sait bien relever la science d'Euclide ; et si l'âge le lui eût permis, et

• Pracicctiont's 13. in priocipium Elemeiilorum Euclidis. In-quarto.

qu'il eût continué de la môme force, nous aurions présentement douze ou quinze gros volumes sur les seuls éléments de géométrie , qui seraient fort utiles à tous ceux qui veulent apprendre cette science y et qui feront bien de l'honneur à Euclide.

Voilà les desseins bizarres dont la fausse érudition nous rend capables. Cet homme savait du grec, car nous lui avons robhgation de nous avoir donné en grec les ouvrages de saint Chrysostome. Il avait peut-être lu les anciens géomètres ; il savait historiquement leurs propositions, aussi bien que leur généalogie ; il avait pour l'antiquité tout le respect que Ton doit avoir pour la vérité. Et que produit cette disposition d'esprit? un commentaire des définitions de nom, des demandes, des axiomes et des huit premières propositions d'Euclide, beaucoup plus difficile à entendre et à retenir, je ne dis pas que ces propositions qu'il commente , mais que tout ce qu'Euclide a écrit de géométrie.

Il y a bien des gens que la vanité fait parler grec et même quelquefois d'une langue qu'ils n'entendent pas, car les dictionnaires , aussi bien que les tables et les lieux communs , sont d'un grand secours à bien des auteurs; mais il y a peu de gens qui s'avisent d'entasser leur grec sur un sujet où il est si mal à propos de s'en servir, et c'est ce qui me fait croire que c'est la préoccupation et une estime déréglée pour Euclide qui a formé le dessein de ce livre dans l'imagination de son auteur.

Si cet homme eût fait autant d'usage de sa raison que de sa mémoire, dans une matière où la seule raison doit être employée, ou s'il eût eu autant de respect et d'amour pour la vérité que de vénération pour l'auteur qu'il a commenté, il y a grande apparence qu'ayant employé tant de temps sur un sujet si petit, il serait tombé d'accord que les définitions que donne Euclide de l'angle plan et des lignes parallèles sont défectueuses , et qu'elles n'en expliquent point assez la nature, et que la seconde proposition est impertinente, puisqu'elle ne SjC peut prouver que par la troisième demande, laquelle on ne devrait pas accorder sitôt que cette seconde proposition, puisqu'en accordant la troisième demande , qui est que l'on puisse décrire de chaque point un cercle de l'intervalle qu'on voudra, on n'accorde pas seulement que l'on tire d'un point une ligne égale à une autre , ce qu'Euclide exécute par de

DB l'imagination.—

glands détours dans cette seconde proposition^ mais on accorde que Ton tire de chaque point un nombre infini de lignes de la longueur que Ton y eut.

Mais le dessein de la plupart des commentateurs n'est pas d'éclaircir leurs auteurs et de chercher la vérité ; c'est de faire montre de leur érudition et de défendre aveuglément les déiauts mêmes de ceux qu'ils commentent. Ils ne parlent pas tant pour se faire entendre ni pour fîiire entendre leur auteur^ que pour le faire admirer et pour se faire admirer eux-mêmes avec lui. Si celui dont nous parlons n'avait rempli son livre de passages grecs^ de plusieurs noms d'auteurs peu connus, et de semblables remarques , assez inutiles pour entendre des notions communes, des définitions de nom et des demandes de géométrie, qui aurait lu son livre ? qui Taurait admiré ? et qui aurait donné à son auteur la quaUté de savant homme et d'homme d'esprit ?

Je ne crois pas que l'on puisse douter, après ce que Ton a dit , que la lecture indiscrète des auteurs ne préoccupe souvent l'esprit. Or, aussitôt qu'un esprit est préoccupé, il n'a plus tout à fait ce qu'on appelle le sens commun ; il ne peut plus juger sainement de tout ce qui a quelque rapport au sujet de sa préoccupation; il en infecte tout ce qu'il pense; il ne peut même guère s'appliquer à des sujets entièrement éloignés de ceux dont il est préoccupé. Ainsi un homme entêté d'Aristote ne peut goûter qu'Aristote ; il veut juger de tout par rapport à Aristote ; ce qui est contraire à ce philosophe lui paraîtra faux ; il aura toujours quelque passage d'Aristote à la bouche ; il le citera en toutes sortes d'occasions et pour toutes sortes de sujets : pour prouver des choses obscures et que personne ne conçoit ; pour prouver aussi des choses très-évidentes et desquelles des enfants mêmes ne pourraient pas douter; parce qu'Aristote lui est ce que la raison et l'évidence sont aux autres.

De même, si un homme est entêté d'EucUde et de géométrie, il voudra rapporter à des lignes et à des propositions de son auteur tout ce que vous lui direz. 11 ne vous parlera que par rapport à sa science : le tout ne sera plus grand que sa partie que parce qu'Euclide l'a dit; et il n'aura point de honte de le citer pour le prouver, comme je l'ai remar([ué quel(|uerois. Mais cela est encore bien plus ordinaire à ceux ([ui suivent d'autres auteurs ([ue ceux de géométrie, et on

trouve très-fréquemment dans leurs livres de grands passages grecs ^ hébreux, arabes, pour prouver des choses qui sont dans la dernière évidence.

Tout cela leur arrive à cause que les traces que les objets de leur préoccupation ont imprimées dans les fibres de leur cerveau sont si profondes qu'elles demeurent toujours entrouvertes, et que les esprits animaux, y passant continuellement, les entretiennent toujours sans leur permettre de se fermei'; de sorte que, l'âme étant contrainte d'avoir toujours les pensées qui sont liées avec ces traces, elle en devient comme esclave, et elle est toujours troublée et inquiétée, Iprs même que, connaissant son égarement, elle veut tâcher d'y remédier. Ainsi elle est continuellement en danger de tomber dans un très-grand nombre d'erreurs , si elle ne demeure toujoiu's en garde et dans une résolution inébranlable d'observer la règle dont on a parlé au commencement de cet ouvrage, c'est-à-dire de ne donner un consentement entier qu'à des choses entièrement évidentes.

Je ne parle point ici du mauvais choix que font la plupart du genre d'étude auquel ils s'appliquent. Cela se doit traiter dans la morale, quoique cela se puisse aussi rapporter à ce qu'on vient de dire de la préoccupation. Car, lorsqu'un homme se jette à corps perdu dans la lecture des rabbins et des livres de toutes sortes de langues les plus inconnues et par conséquent les plus inutiles, et qu'il y consume toute sa vie, il le fait sans doute par préoccupation et sur une espérance imaginaire de devenir savant, quoiqu'il ne puisse jamais acquérir par cette voie aucune véritable science. Mais comme cette application à une étude inutile ne nous jette pas tant dans l'erreur qu'elle nous fait perdre notre temps pour nous remplir d'une sotte vanité, on ne parlera point ici de ceux qui se mettent en tête de devenir savants dans toutes ces sortes de sciences basses ou inutiles, desquelles le nombre est fort grand et que l'on étudie d'ordinaire avec trop de passion.

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