‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 76 sur 214 · UM\E DEUXIÈME · texte numérisé non relu

UM\E DEUXIÈME

un air libre et dégagé , que ses expressions sont pures et bieii choisies, qu'il se sert de figures qui flattent les sens et qui excitent les passions d'une manière imperceptible, quoiqu'il ne dise que des sottises et qu'il n'y ait rien de bon ni rien de vrai sous ces belles paroles, c'est, suivant l'opinion commune, un bel esprit, c'est un esprit fin, c'est un esprit délié. On ne s'aperçoit pas que c'est seulement un esprit mou et efféminé, qui ne brille que par de fausses lueurs et qui n'éclaire jamais, qui ne pei suade que parce que nous avons des oreilles et des yeux, et non point parce que nous avons de la raison.

Au reste. Ton ne nie pas que tous les hommes ne se sentent de cette faiblesse que l'on vient de remarquer en quelques-uns d'entre eux. 11 n'y en a point dont l'esprit ne soit touché par les impressions de leurs sens et de leurs passions, et, par conséquent, qui ne s'arrêtent quelque peu aux manières : tous les hommes ne diffèrent en cela que du plus ou du moins. Mais la raison pour laquelle on a attribué ce défaut à quelques-uns en particuher, c'est qu'il y en a qui ^ voient bien que c'est un défaut et qui s'appliquent à s'en corriger, au lieu que ceux dont on vient de parler le regardent comme une qualité fort avantageuse. Bien loin de reconnaître que cette fausse délicatesse est l'effet d'une mollesse efféminée et l'origine d'un nombre infini de maladies d'esprit, ils s'imaginent que c'est un effet et une marque de la beauté de leur génie.

II. On peut joindre à ceux dont on vient de pailer un fort grand nombre d'esprits superficiels qui n'approfondissent jamais rien et qui n'aperçoivent que confusément les différences des choses, non par leur faute, comme ceux dont on vient de parler, car ce ne sont point les divertissements qui leur rendent l'esprit petit, mais parce qu'ils l'ont naturellement petit. Cette petitesse d'esprit ne vient pas de la nature de l'âme, comme on pourrait se l'imaginer: elle est causée quelquefois par une grande disette ou par une grande lenteur des esprits animaux, quelquefois par l'inflexibilité des fibres du cerveau, quelquefois aussi par une abondance immodérée des esprits et du sang, ou par quelque autre cause qu'il n'est pas nécessaire de savoir.

11 y a donc des esprits de deux sortes : les uns remarquent aisément les différences des chf)ses, et ce sont les bons esprits;

DE l'imagination. —

11^ PAUTIE.

les autres imagiricnt et supposent de la ressemblance entre elles, et ce sont les esprits superficiels. Les pi-emiers ont le cerveau propre à recevoir des traces nettes et distinctes des objets qu'ils considèrent; et, parce qu'ils sont fort attentifs aux idées de ces ti aces, ils voient ces objets comme de près et rien ne leur échappe. Mais les esprits superficiels n'en re- (^oivent que des traces faibles ou confuses; ils ne les voient que comme en passant, de loin et foj t confusément, de sorte (ju'elles \(^iv paraissent semblables, comme les AÏsages de ceux que l'on regarde de trop loin, parce que l'esprit suppose toujours de la l'essemblance et de l'égalité où il n'est pas obligé de reconnaître de différence et d'inégalité, pour les raisons que je dirai dans le troisième livre.

La plupart de ceux qui parlent en public, tous ceux qu'on appelle grands parleurs , et "beaucoup môme de ceux qui s'énoncent avec beaucoup de facilité, quoiqu'ils parlent fort peu, sont de ce genre ; car il est extrêmement rare que ceux qui méditent sérieusement puissent bien expliquer les choses ([u'ils ont méditées. D'ordinaire ils hésitent quand ils entre- [)rennent d'en parler, parce qu^ils ont quelque scrupule de se servir de termes qui réveillent dans les autres une fausse idée. Ayant honte de parler simplement pour parler, comme font beaucoup de gens qui parlent cavalièrement de toutes choses, ils ont beaucoup de peine à trouver des paroles qui expriment bien des pensées qui ne sont pas ordinaires.

IIL Quoiqu'on honore infiniment les personnes de piété, les théologiens, les vieillards, et généralement tous ceux qui ont acquis avec justice beaucoup d'autorité sur les autres hommes, cependant on croit être obligé de dire d'eux qu'il arrive souvent qu'ils se croient infaillibles , à cause que le monde les écoute avec respect, qu'ils font peu d'usage de leur esprit })our découvrir les vérités spéculatives, et qu'ils condamnent tiop librement tout ce qu'il leur plaît de condananer, sans l'avoir considéré avec assez d'attention. Ce n'est pas qu'on t rouve à redire qu'ils ne s'appliquent pas à beaucoup de sciences qui ne sont pas fort nécessaires ; il leur est permis de ne s'y point appliquer, et même de les mépriser : mais ils n'en doivent pas juger par fantaisie et sur des soupçons mal fondés; car ils doivent considérer que la gravité avec la(]uelle ils parlent, l'autorité -(ju'ils ont acquise sur l'esprit des autres, et la coutume (ju'ils ont de confirmer ce (ju'ils disent par quelque

passage de la sainte Écriture^ jeLteront infailliblement dans Terrenr ceux qui les écoutent avec respect, et qui, n'étant pas capables d'examiner les choses à fond, se laissent surprendre aux manières et aux apparences.

Lorsque Terreur porte les livrées de la vérité, elle est souvent plus l'espectée que la vérité même, et ce faux respect a des suites très-dangereuses. Fessima resest errorum apotheosis; etpro peète intellectus hahenda est^ si vanis accédât veneratioK Ainsi, lorsque certaines personnes, ou par un fau^ zèle, ou par l'amour qu'ils ont eu pour leurs propres pensées , se sont servis de TÉcriture sainte pour établir de faux principes de physique ou de métaphysique, ils ont été souvent écoutés comme des oracles par des gens qui les ont crus sur leur parole , à cause du respect qu'ils devaient à l'autorité sainte; mais il est aussi arrivé que quelques esprits mal faits ont pris sujet de là de mépriser la religion, de sorte que, par un renversement éti'ange, l'Écriture sainte a été cause de l'erreur de quelquesuns, et la vérité a été le motif et l'origine de l'impiété de quelques autres. 11 faut donc bien prendre garde, dit l'auteur que nous venons de citer, de ne pas chercher les choses mortes avec les vivantes, et de ne pas prétendre par son propre esprit découvrir dans la sainte Écritui'e ce que le Saint-Esprit n'y a pas voulu déclarer. Et dimnovum, et humanorum malesana admixione . continue-t-il, non solum educitur philosophia fantastica^ sed etiam religio hœretica. Itaque salutare admodum est si mente sobria fidei tantum dentur, quœ fidei sunt. Toutes les personnes donc qui ont autorité sur les autres ne doivent rien décider qu'après y avoir d'autant plus pensé que leurs décisions sont plus suivies ; et les théologiens principalement doivent bien prendre garde à ne point faire mépriser la religion par un faux zèle ou pour se faire estimer eux-mêmes et donner cours à leurs opinions. Mais parce que ce n'est pas à moi à leur. dire ce qu'ils doivent faire, qu'ils écoutent saint Thomas, leur maître, qui, étant interrogé par son général pour savoir son sentiment sur quelques articles, lai répond, par saint Augustin, en ces termes 2:

a 11 est bien dangereux de parler décisivement sur des matières qui ne sont point de la foi comme si elles eîi étaient. Saint Augustin nous l'apprend dans le cinquième hvre de ses

' Le chancelier Bacon.

- Opusc. 9.

DE L*IMAGliNATïON. — II® PARTIE. 207

Confessions, Lorsque je vois , dit-il;, uu chrétien qui ne sait pas les sentiments des philosophes touchant les cieux^ les étoiles et les mouvements du soleil et de la lune , et qui prend une chose pour une autre ^ je le laisse dans ses opinions et dans ses doutes; car je ne vois pas que Tignorance où il est de la situation des corps et des difterents arrangements de la matière lui puisse nuire ^ pourvu qu'il n'ait pas des sentiments indignes de vous^ ô Seigneur î qui nous avez tous créés. Mais il se fait tort s'il se persuade que ces choses touchent la religion^ et s'il est assez hardi pour assurer avec opiniâtreté ce qu'il ne sait point. Le même saint explique encore plus clairement sa pensée sur ce sujets dans le premier livi-e de l'explication littérale de la Genèse en ces termes : Un chrétien doit hien prendre garde à ne point parler de ces choses comme si elles étaient de la sainte Écriture; car un infidèle qui lui entendrait dire des extravagances qui n'auraient aucune apparence de vérité ne pourrait pas s'empêcher d'en rire. Ainsi le chrétien n'en recevrait que de la confusion^ et Tintidèle en serait mal édifié. Toutefois ce qu'il y a de plus fâcheux dans ces rencontres n'est pas que l'on voie qu'un homme s'est trompé^ mais c'est que les infidèles que nous tâchons de convertir s'imaginent faussement^ et pour leur perte inévitahle, que nos auteurs ont des sentiments aussi extravagants ; de sorte qu'ils les condamnent et les méprisent comme des ignorants. 11 est donc^ ce me semble, bien plus à propos de ne point assurer comme des dogmes de la foi des opinions communément reçues des philosophes, lesquelles ne sont point contraires à notre foi, quoiqu'on puisse se servir quelquefois de l'autorité des philosophes pour les faire recevoir. Il ne faut point aussi rejeter ces opinions comme étant contraires à notre foi, pour ne point donner de sujet aux sages de ce monde de mépriser les vérités saintes de la religion chrétienne. »

La plupart des hommes sont si néghgents et si déraisonnables , qu'ils ne font point de discernement entre la parole de Dieu et celle des hommes lorsqu'elles sont jointes ensemble ; de sorte qu'ils tombent dans l'erreur en les approuvant toutes deux, ou dans l'impiété en les méprisant indifféremment. 11 est encore bien facile de voir la cause de ces dernières erreurs et qu'elles dépendent de la liaison des idées expliquées dans le chapitre V ; et il n'est pas nécessaire de s'arrêter à l'expliquer davantage.

IV. Il semble à propos de dire ici quelque chose des chimistes y et généralement de tous ceux qui emploient leur temps à faire des expériences. Ce sont des gens qui cherchent la vérité : on suit ordinairement leurs opinions sans les examiner. Ainsi leurs erreurs sont d'autant plus dangereuses qu'ils les communiquent aux autres avec plus de facihté.

Il vaut mieux sans doute étudier la nature que les livres ; les expériences visibles et sensibles prouvent certainement beaucoup plus que les raisonnements des hommes, et on ne peut trouver à redire que ceux qui sont engagés par leur condition à l'étude de la physique tâchent de s'y rendre habiles par des expériences continuelles, pourvu qu'ils s'appliquent encore davantage aux sciences qui leur sont encore plus nécessaires. On ne blâme donc point la philosophie expérimentale ni ceux qui la cultivent, mais seulement leurs défauts.

Le premier est que, pour l'ordinaire, ce n'est point la lumière de la raison qui les conduit dans l'ordre de leurs expériences : ce n'est que le hasard ; ce qui fait qu'ils n'en deviennent guère plus éclairés ni plus savants après y avoir employé beaucoup de temps et de bien.

Le second est qu'ils s'arrêtent plutôt à des expériences curieuses et extraordinaires qu'à celles qui sont les plus communes. Cependant il est visible que les plus communes étant les plus simples , il faut s'y arrêter d'abord avant que de s'appliquer à celles qui sont plus composées et qui dépendent d'un plus grand nombre de causes.

Le troisième est qu^ils cherchent avec ardeur et avec assez de soin les expériences qui apportent du profit, et qu'ils négligent celles qui ne servent qu'à éclairer l'esprit.

Le quatrième est qu'ils ne remarquent pas avec assez d'exactitude toutes les circonstances particulières, comme du temps, du lieu, de la qualité des drogues dont ils se servent, quoique la moindre de ces circonstances soit quelquefois capable d'empêcher l'effet qu'on en espère. Car il faut observer que tous les termes dont les physiciens se servent sont équivoques, et que le mot de vin , par exemple , signifie autant de choses différentes qu'il y a de différents terroirs , de diflérentes saisons, de diftérentes manières de faire le vin et de le garder; de sorte qu'on peut même dire, en général, qu'il n'y en a pas deux tonneaux tout à fait semblables ; et qu'ainsi, quand lui physicien dit : Pour fane telle expérience, prenez du vin, on

DE l'iMAGINATIOIN, —

111^ PàllTIE.

ne sait que très-confusément ce qu'il veut dire. C'est pouiquoi il faut user d'une très-grande circonspection dans les expériences, et ne descendre point aux composées que lorsqu'on a bien connu la raison des plus simples et des plus ordinaires.

Le cinquième est que d'une seule expérience ils en tirent trop de conséquences. 11 faut, au contraire, piesque toujours, plusieurs expériences pour bien conclure mie seule chose, quoiqu'une seule expériencepuisseaider à tirer plusieurs conclusions.

Enfin la plupart des physiciens et des chimistes ne considèrent que les effets particuMers de la nature : ils ne remontent jamais aux premières notions des choses qui composent les corps. Cependant il est indubitable qu'on ne peut connaître clairement et distinctement les choses particulières de la physique si on ne possède bien ce qu'il y a de plus générai, et si on ne s'élè\e même jusqu'au métaphysique. Entin ils manquent souvent de courage et de constance; ils se lassent à cause de la fatigue et de la dépense. Il y a encore beaucoiq) d'autres défauts dans les personnes dont nous venons de parler, mais on ne prétend pas tout dire.

Les causes des fautes qu'on a remarquées sont le peu d'appUcation, les propriétés de l'imagination expliquées dans le chapitre Y de la première partie de ce Uvre, et dans le chapitre 11 de celle-ci, et surtout de ce qu'on ne juge de la différence des corps et du changement qui leur arrive que par les sensations qu'on en a, selon ce qu'on a expliqué dans le premier livre.

ÏUOISIÈ3IE PARTIE.

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