‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 97 sur 214 · LIVRE ÏEOlSlfe^E · texte numérisé non relu

LIVRE ÏEOlSlfe^E

leur nature el leur essence^ et voyons ce qui peut cire dans râme capable de lui représenter toutes choses.

Toutes les choses que l'âme apei'çoit sont de deux sortes : ou elles sont dans l'âme ^ ou elles sont hors de l'âme. Celles qui sont dans l'âme sont ses propres pensées , c'est-à-dire toutes ses différentes modifications; car par ces mots^ pensée, manière dépenser^ ou modification de l'âme, j'entends généralement toutes les choses qui ne peuvent être dans Tâme sans qu'elle les aperçoive par le sentiment intérieur qu'elle a d'elle-même: comme sont ses propres sensations, ses imaginations , ses pures intellections , ou simplement ses conceptions, ses passions mêmes et ses inclinations naturelles. Or notre âme n'a pas besoin d'idées pour apercevoir toutes ces choses de la manière dont elle les aperçoit, parce qu'elles sont au dedans de l'âme, ou plutôt parce qu'elles ne sont que l'âme même d'une telle ou telle façon ; de rnême que la rondeur réelle de quelque corps et son mouvement ne sont que ce corps figuré et transporté d'une telle ou telle façon.

Mais pf)ur les ch oses qui sont hors de l'âme, nous ne pouvons les apercevoir que par le moyen des idées, supposé que ces choses ne puissent pas lui être intimement unies. Il y en a de deux sortes : de spirituelles et de matérielles. Pour les spirituelles, il y a quelque apparence qu'elles peuvent se découvrir à notre âme sans idées et par elles-mêmes : car, encore que l'expérience nous apprenne que nous ne pouvons pas immédiatement et par nous-mêmes déclarer nos pensées les' uns aux autres, mais seulement par des paroles ou par d'autres signes sensibles auxquels nous avons attacihé nos idées , on pourrait dire que Dieu l'a ordonné ainsi pour le temps de cette vie seulement, afin d'empêcher les désoidres qui arriveraient présentement si les hommes pouvaient se faire entendre comme il leur plairait. Mais lorsque la justice et l'ordre régneront , et que nous serons délivrés de la captivité de notre corps, nous pourrons peut-être nous faire entendre par l'union intime de nous-mêmes, ainsi qu'il y a quelque apparence que les anges peuvent faire dans le ciel. De sorte qu'il ne semble pas absolument nécessaire d'admettre des idées pour représenter à l'âme des choses spirituelles, parce qu'il se peut faire qu'on les voie par ellesmêmes, quoique d'une manière fort imparfaite.

3e n'examine pas ici comment deux esprits peuvent s'unir l'un

DE L'ESPKIT pur. — PARTIK.

d l'autre, et )i'ils peuvent de cette manière se découcrir mutuellement leurs pensées. Je crois cependant qu'il n'y a point de substance purement intelligible que celle de Dieu ; qu'on ne peut rien découvrir avec é vidence que dans sa lumière, et que l'union des esprits ne peut les rendre mutuellement visibles. Car^ quoique nous soyons très-unis avec nous-mêmes, nous sommes et nous serons inintelligibles à nous-mêmes jusqu'à ce que nous voy ions en Dieu et c/u'il nous présente à nous-mêmes l'idée parfaitement intelligible qu'il a de notre être renfermé dans le sien. Ainsi, quoiqu'il semble que j'accorde ici que les anges puissent par eux-mêmes manifester les uns aux autres et ce qu'ils sont et ce qu'ils pensent, ce que dans le fond je ne crois pas véritable , j'avertis que ce n'est que parce que je n'en veux pas disputer ; '^urvu que l'on m'abandonne ce qui est incontestable , savoir, qu'on ne peut voir les choses matérielles par elles-mêmes et sans idées *.

J'expliquerai dans le chapitre septième le sentiment que j'ai sur la manière dont nous connaissons les esprits^ et je fei'ai voir qu'à présent nous ne pouvons les connaître entièrement par eux-mêmes quoiqu'ils puissent peut-être s'unir à nous. Mais je parle principalement ici des choses matérielles, qui certainement ne peuvent s'unir à notre âme de la façon qui lui est nécessaire afin qu'elle les aperçoive ; parce qu'étant étendues , et l'âme ne l'étant pas^ il n'y a point de l apports entre elles. Outre que nos âmes ne sortent poiiit du corps pour mesurer la grandeur des cieux^, et par conséquent elles ne peuvent voir les corps de dehors que par des idées qui les représentent. C'est de quoi tout le monde doit tomber d'accord.

II. Nous assurons donc qu'il est absolument nécessaire que les idées que nous avons des corps et de tous les autres objets que nous n'apercevons point par eux-mêmes viennent de ces mêmes corps ou de ces objets ; ou bien que notre âme ait la puissance de produire ces idées ^ ou que Dieu les ail produites avec elle en la créant, ou qu'il les produise toutes les fois qu'on pense à quelque objet , ou que l'âme ail en elle-même toutes les perfections qu'elle voit dans ces corps , m enfin qu'elle soit unie avec un être tout parfait , et qui

' Col article est en italiques , parce qu'on le peut passer, et qu'il est difficile fie l'enlencli c si l'on ne sait ce que je pense <ic l'âme et de la nature des idées-.

renferme généralement toutes les perfections intelligibles ou toutes les idées des êtres créés.

Nous ne saurions voir les objets que de Tune de ces manières. Examinons quelle est celle qui paraît la plus vraisemblable de toutes sans préoccupation^ et sans nous effrayer de la difficulté de cette question. Peut-être que nous la résoudrons assez clairement, quoique nous ne prétendions pas donner ici des démonstrations incontestables pour toutes sortes de personnes, mais seulement des preuves très-convaincantes pour ceux au moins qui les méditeront avec une attention sérieuse ; car on passerait peut-être pour téméraire si l'on pai^lait autrement.

Page 1