‹ ŒuvresChapitre 24 sur 56 · PREMIÈRE MÉDITATION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE MÉDITATION

les corps ne nous éclairent pas , et nous ne sommes point à nous-mêmes notre raison et notre lumière.

1. 11 me semble que le plus grand bien que je possède présentement , c'est ma raison, et que si j étais à moi-même la cause de mes lumières et de mes connaissances, je serais en même temps la cause de la 'perfection de mon être. Je pourrais même être la cause de ma félicité : car, comme c'est le plaisir et la joie qui me rendent heureux et content , je trouve tant de satisfaction lorsque la lumière de la vérité se répand dans mon esprit, que celui qui m'éclaire est celui-là même qui me rend heureux.

2. Je sens que la lumière se répand dans mon esprit à proportion que je le désire, et que je fais pour cela un certain effort que j'appelle attention. Cet effort, qui certainement est de moi, est donc cause de la production de mes idées : ainsi je suis à moi-même ma raison et ma lumière. Et puisque les nouvelles découvertes produisent en moi du plaisir et de la joie, je suis la véritable cause de ma perfection et de mon bonheur.

3. Mais prends garde, mon esprit, ne té trompes-tu point? La lumière se répand en toi lorsque tu le désires , et tu en conclus que tu la produis. Mais penses-tu que tes souhaits soient capables de produire quelque chose? Le vois-tu clairement? Y a-t-il une liaison nécessaire entre tes désirs et leur accomplissement ?

4. Tu cours un peu trop vite. 11 y a peut-être un soleil1 pour les esprits, comme tu en vois un pour les corps. 11 y a peutêtre une lumière2 et une sagesse éternelle, une raison universelle, immuable, nécessaire, qui éclaire tous les hommes et qui les rend raisonnables. Si c'était une telle lumière qui t'éclairât, si celui qui renferme les idées de tous les êtres t'aimait tant que de se vouloir bien communiquer à toi à pro-

1 Sap. s, 6.

3 Joan. i, 9.

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portion de tes désirs, ne serais-tu pas bien misérable de tirer de sa bonté des raisons de ton ingratitude ? Ne serais-tu pas bien déraisonnable de juger que tes souhaits sont la cause véritable de tes lumières, à cause de la fidélité et de l'exactitude avec laquelle cette souveraine raison te donnerait ce que tu souhaites dans le moment que tu le souhaites?

5. Dès que tu veux penser à quelque objet, ridée de cet objet se présente à ton esprit : mais c'est peut-être une faveur que tu dois reconnaître d'autant plus volontiers qu'elle t'est plus promptement accordée ; c'est peut-être que les volontés de ton Dieu, qui sont immuables et toujours efficaces, s'accordent avec les tiennes, et qu'en cela elles font ce que tu veux et ce que tu penses faire. Tu fais véritablement un effort pour te représenter tes idées; ou plutôt tu veux , malgré la peine et la résistance que tu trouves, te les représenter. Mais cet effort que tu fais est accompagné d'un sentiment par lequel Dieu te marque ton impuissance et te fait mériter ses dons. Vois-tu clairement que cet effort soit une marque certaine de l'efficace de tes volontés ? Prends-y garde, cet effort est souvent inefficace, et tu ne vois point clairement qu'il soit efficace par lui-même.

6. Pourquoi juges -tu que tu es la cause de tes idées ? Sais-tu bien seulement ce que c'est qu'une idée? Sais- tu de quoi elle est faite? Rentre t-elle dans le néant dès que tu n'y penses plus, ou bien si elle s'éloigne de toi ? La fais-tu renaître ou la rappelles-tu , lorsque , désirant de la revoir, elle se représente à toi? Si tu la rappelles, par quelle puissance Fobliges-tu de revenir? Et si tu la produis de nouveau , par quelle puissance, par quelle adresse, sur quel modèle la rends-tu si semblable à elle-même.

7. Voici seulement ce qu'il y a de certain. Tu veux penser, par exemple , à un carré, et l'idée de ce carré se présente à toi : tout le reste t'est encore incertain. Tu peux donc juger que tes volontés sont ordinairement accompagnées de certaines idées , tu en es convaincu par le sentiment intérieur que tu as de ce qui se passe en toi. Mais par quelle raison jugeras-tu que tu en es véritablement la cause ? Prends garde! de quoi formeras-tu l'idée du carré ? la formeras -tu du néant ou des corps qui t'environnent? Si du néant, tu peux donc créer. Mais sur quel modèle ? Mais d'où as-tu ce modèle? Mais si tu as un moi Me que tu n'as pas fait, à quoi te servira

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ton idée que tu prétends avoir faite? Le modèle suffira , car c'est véritablement tonîmodèle, et non ton idée, qui f éclaire et que tu consultes. Laisse donc là ton idée prétendue, et reconnais que Fauteur de tes modèles est Fauteur de tes connaissances.

8. Tu penses peut-être que tu reçois ou que tu formes des corps qui t'environnent les idées que tu en as ? Mais n'écoute pas tes sens. Consulte ce que tu reconnais en toi de plus éclairé et de moins sujet à Terreur. Penses-tu que ces corps soient visibles par eux-mêmes ; qu'ils puissent agir en toi, et se représenter à toi ? Penses-tu qu'une figure puisse produire une idée, et un mouvement local un sentiment agréable ou désagréable?

9. Le corps le plus capable d'agir en toi est apparemment celui auquel ton esprit est immédiatement uni : car si ceux qui t'environnent agissent en toi, ils n'agissent que par lui. Dis-moi donc quelle est sa figure, sa grosseur, sa situation? Est-ce cette glande qu'on appelle pinéale, ou quelque autre partie voisine? Si ton corps ou la partie principale que tu animes dans ton corps ne peut se représenter à toi, comment cette partie pourra-t-elle par elle-même te représenter les corps qui t'environnent?

10. Mais peut-être diras-tu que c'est toi-même qui t'appliques aux corps de dehors; que tu te répands sur eux; que tu les pénètres, ou celui qui en a reçu l'impression, et que tu en extrais tes idées : car il n'y a point de chimères que tu ne formes, d'extravagances que tu ne soutiennes, de galimatias que tu ne sois prêt de dire pour défendre l'honneur de tes puissances imaginaires. Courage donc! répands-toi jusque dans les cieux par tes rayons visuels: ou si tu crains de te dissiper dans ces grands espaces, et de quitter le corps que tu animes, reçois avec soin l'impression ou l'éclat des étoiles; multiplie tes facultés et range-les par ordre pour la recevoir; divise-toi encore toi-même en deux parties, dont l une spiritualise les images de ces corps introduites et conduites jusqu'à elle par k premier des sens, et l'autre les reçoive parfaitement transformées eu idées. Courage! le voilà ta lumière à toi-même par ton adresse et par ta puissance : tu n'as besoin que de la présence des corps pour les voir. Te voilà philosophe parfait : car tu n'as point recours à Dieu pour expliquer les choses les plus difficiles. Mais , pauvre et su-

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perbe esprit, ton imagination te séduit. Ne sens-tu pas la faiblesse et la vanité de tes puissances ? ne vois-tu pas que ces deux intellects tant vantés ne sont que de pures fictions, et que les philosophes ne les ont imaginés que pour flatter leur orgueil et couvrir leur ignorance?

11. Interroge ta raison, consulte ta conscience, rentre en toi-même. As-tu quelque idée ou quelque sentiment intérieur de ces deux puissances et de ces autres facultés que tu donnes si libéralement ? Tu dois les sentir, si tu te les attribues ; tu dois les connaître, si tu t'en sers. Veux-tu juger sans examen; veux-tu sans raison te distinguer de toi-même? 11 ne faut dire que ce qu'on voit clairement; il ne faut s'attribuer que ce qu'on sent intérieurement. Autrement on devine au hasard, on s'élève en idée, on se grossit de vent, et l'orgueil et l'amour-propre fait de l'être de l'homme un composé fantastique de grandeurs et de puissances imaginaires.

12. Je te prie donc, quelle action produis -tu lorsqu'ayant les yeux ouverts tu vois ce qui t'environne? As-tu sentiment intérieur de l'action de ton intellect agissant? Quoi! tu ne sais et tu ne sens rien de ce que tu fais? Mais n'est-ce pas là une preuve évidente que tu ne fais rien? Tu exprimes du carré que tu vois ou de son image corporelle l'idée qui le représente, et tu ne connais ni ne sens Faction par laquelle tu fais cette expression merveilleuse ? Qui t'apprend donc que tu agis dans cette opération?

13. Mais, je te demande, quand t'aviseras-tu de faire tes expressions? car les images corporelles des objets, supposé qu'il y ait de telles images, ne sont point intelligibles : elles ne peuvent se représenter à toi. Agiras-tu sur ce qui t'est inconnu ? Mais qui t'avertira d'agir, qui réglera ton action? Multiplie donc encore tes facultés, si tu veux défendre ton pouvoir et ton indépendance.

14. Lorsque tu vois proche de toi un carré ou un cercle en différentes situations, les projections qui se font de ces tigures sur ton nerf optique sont toutes différentes, et par conséquent les images corporelles qui s'en forment dans ton cerveau ne peuvent pas être les mêmes : elles doivent ressembler à des parallélogrammes ou à des ellipses de toutes façons, et cependant tu ne vois toujours qu'un même carré ou un même cercle l. Par quelle adresse exprimes-tu des idées semblables

1 \ (»y Je deuxième Entretien sur la Métaphysique.

à ces figures, et tout à fait dissemblables aux images dont tu assures toutefois que tu les exprimes?

i§. Au contraire, lorsque tu vois sur un tableau certaines figures, tu t'en représentes qui leur sont tout à fait dissemblables; lorsque tu vois des ellipses, tu te représentes des cercles, et tu formes des idées intellectuelles de carrés sur des images corporelles de parallélogrammes. Comment te laissestu tromper par tes propres puissances , malgré toutes tes connaissances et tous les efforts de ta volonté ? Et comment exprimes-tu des idées qui ne ressemblent ni aux images dont tu les exprimes , ni même à l'objet qui envoie ces images prétendues?

16. Puisque ces puissances te trompent, ne t'en glorifie pas; et puisqu'elles sont contraires à tes volontés, ne les appelle point tes puissances. Elles ne sont point en ton pouvoir, si elles agissent en toi malgré toi. Ce n'est point toi qui agis par elles, puisqu'elles résistent à ton action, puisqu'elles agissent contre tes efforts , ou puisqu'elles agissent sans que tu y penses.

17. Tu demeureras peut-être d'accord que les idées des objets qui t'environnent se produisent en toi par une puissance que tu ne connais pas et qui ne t'appartient pas, pourvu que Ton t'accorde aussi que cette puissance ne produise tes idées que de ta propre substance; car tu veux trouver en toi toutes choses; et si tu sens bien que tu ne les renfermes pas toutes actuellement, tu prétends du moins les renfermer en puissance et dans leurs idées.

18. Mais , je te prie, peut-on tirer d'un être aussi limité que tu es les idées de tous les êtres; d'un être d'une seule espèce, les idées de toutes les espèces ; d'un être imparfait et déréglé, les idées que tu as de la perfection et de l'ordre? Trouveras-tu dans la mutabilité de ta nature des vérités nécessaires, dans l'inconstance de tes volontés des lois incapables de changement, dans un esprit de quelques jours des vérités et des lois éternelles?

4 9. Tu pénètres les cieux, tu perces les abîmes ; tu découvres le mouvement et la situation des astres, tu devines la qualité et la formation des métaux : tu te répands même au delà des cieux, car tu passes les bornes du monde que tu considères, et cependant tu t'imagines que tu renfermes en toimême tout ce que tu vois. Quoi ! penses-tu être assez grand

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pour renfermer en toi les espaces immenses que tu aperçois? Penses-tu que ton être puisse recevoir des modifications qui te représentent actuellement l'infini? Penses-tu même avoir assez d'étendue pour contenir en toi l'idée de tout ce que tu peux concevoir dans ce qu'on appelle un atome; car tu conçois clairement que la plus petite partie de la matière que tu imagines se pouvant divisera l'infini, elle renferme en puissance une infinité de figures et de rapports tous différents.

20. Je t'accorde cependant que tu puisses recevoir actuellement en toi des modifications infinies; mais, quand tu penses à des espaces immenses, tu ne vois pas seulement des modifications infinies, tu vois une substance infinie : tu ne la vois donc pas en toi.

21. Réponds-moi. Tu vois clairement que l'hyperbole et ses asymptotes, et une infinité de lignes semblables, prolongées à l'infini, s'approchent toujours sans jamais se joindre : tu vois évidemment qu'on peut approcher à l'infini de la racine de 5, de 6, de 7, de 8, de 10, et d'une infinité de nombres semblables, sans pouvoir jamais la rencontrer; comment, je te prie, te modifieras-tu pour te représenter ces choses?

22. Comment, toi qui es un être particulier, te modifieraistu pour te représenter une figure en général? Comment, toi qui n'es pas tout être, mais seulement esprit, pourrais-tu voir en toi les corps ? Comment pourrais-tu voir en toi cent ou un centième; en toi qui ne peux ni te multiplier par cent, ni te diviser en cent? Conçois-tu que la modification d'un être particulier puisse être une modification universelle ; qu'on puisse découvrir des corps et les modifications des corps dans des êtres qui ne renferment que les propriétés des esprits; qu'on puisse diviser à l'infini les esprits, comme les corps, afin d'en multiplier les parties?

23. Ne conçois tu pas qu'un cercle en général ne peut être fait, et qu'il peut être connu? Ne sens-tu pas que les corps que tu vois sont entièrement distingués de toi ? Et ne comprends-tu pas que les nombres que tu compares entre eux et dont tu reconnais les rapports sont bien différents de tes modifications, que tu ne peux comparer entre elles, et dont tu ne peux découvrir aucun rapport?

21. Tu t'imagines qu'il est nécessaire que tes idées soient des manières d'être de toi, afin que tu les aperçoives aussi clairement que tu fais : et tu ne prends pas garde que tu ne

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comprends rien dans tes propres sensations, qui, certainement, sont des modifications de ta substance.

25. Sais-tu clairement ce que c'est que ton plaisir et ta joie, ta douleur et ta tristesse? Peux -tu comparer ces choses entre elles pour en reconnaître les rapports aussi clairement que tu connais que 6 est double de 3, et que le carré de la soutendante d'un angle droit est égal aux carrés des deux côtés? Si tu ne connais tes modifications que d'une manière fort imparfaite, pourquoi mets-tu tes idées de leur nombre, comme si sans cela tu ne pouvais les apercevoir aussi clairement que tu fais?

26. Tu sens tes modifications, et tu ne les connais pas : tu connais tes idées et les choses par leurs idées , et tu ne les sens pas : dès que tu veux Rappliquer à quelque idée, elle se représente à toi ; et quoique tu veuilles sentir du plaisir ou de la joie, tes volontés ne produisent rien en toi. Comment donc ne vois-tu pas la différence qu'il y a entre tes modifications et tes idées ?

27. Tu ne te modifies pas comme tu veux , et tu penses à ce que tu veux. D'où vient cela, si ce n'est que tu n'es pas fait pour te sentir ni pour te connaître, mais pour connaître la vérité qui ne se trouve pas en toi? Tu ne connais point clairement tes sensations, quoiqu'elles soient en toi et une même chose avec toi. D'où vient cela, si tu es ta lumière à toi-même, si ta substance est intelligible, si ta substance est lumière illuminante ; car je t'accorde qu'elle est lumière, mais lumière illuminée 1 ?

28. Sache donc que tu n'es que ténèbres, que tu ne peux te connaître clairement en te considérant, et que jusqu'à ce que tu te voies dans ton idée ou dans celui qui te renferme, toi et tous les êtres, d'une manière intelligible, tu seras inintelligible à toi-même. Tu reconnaîtras peut-être dans la suite de tes méditations la vérité de ce que je te dis présentement : convaincs-toi seulement que les idées par lesquelles tu aperçois les objets ne sont point des modifications de ta substance, puisque tu connais clairement tes idées, et que tu ne connais que par sentiment intérieur, et d'une manière fort confuse et fort imparfaite, tes propres modifications, et encore pour les autres raisons que je t'ai proposées.

1 S. Aug. Tract. 14, in Joan.

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