‹ ŒuvresChapitre 55 sur 56 · EN QUEL SENS IL DOIT ÊTRE DÉSINTÉRESSÉ · texte numérisé non relu

EN QUEL SENS IL DOIT ÊTRE DÉSINTÉRESSÉ

Dieu se connaît parfaitement, ses attributs, ses perfections , toute sa substance , non -seulement selon ce qu'elle est en elle-même, ou prise absolument; mais aussi selon ce qu'elle est, prise relativement à toutes les créatures possibles, c'est-à-dire en tant qu elle est leur idée ou leur modèle éternel*

Dieu aime sa substance invinciblement parce qu'il se complaît en lui-même. C'est uniquement dans cet amour que consiste sa volonté. Ce n'est point une impression qui lui vienne d'ailleurs, ni qui le porte ailleurs. Il ne peut rien aimer que par la complaisance qu'il prend en lui-même, rien que par rapport à lui; parce qu'il ne trouve qu'en luimême la cause, pour ainsi dire, de sa perfection et de son bonheur.

Comme les créatures participent inégalement à son être, imitent inégalement ses perfections, ont plus ou moins de rapport à lui, il est évident qu'il les aime inégalement, puisqu'il n'aime rien que par l'amour qu'il se porte à luimême, que selon l'ordre immuable des perfections auxquelles ses créatures participent.

Cet ordre immuable est certainement la règle inviolable des volontés divines l. C'est la loi éternelle, mais c'est aussi la loi naturelle et nécessaire de toutes les intelligences. Car il est évident que Dieu ne peut pas donner à ses créatures une volonté pour tendre ou la sienne ne tend pas, pour ne pas aimer les choses à proportion qu'elles sont aimables , ou que selon le rapport qu'elles ont à sa substance qu'il aune invinciblement. Mien n'est donc juste, raisonnable, agréable à Dieu, que ce qui est conforme à l'ordre immuable de ses perfections.

1 Yoy. les Mèd* Chrét., méd. IV; Traité de Mor., ch, 1 ,

TRAITÉ DE L'AMOUR DE DIEU

Saint Augustin ne distingue point ordinairement la'chari té ou l'amour de Dieu de Famour de Ja justice ou de l'amour de Tordre; parce que l'idée de Dieu comme souveraine justice est plus propre à régler notre amour que toute autre idée de Dieu que l'imagination pourrait corrompre et par là nous faire illusion ; mais, puisque l'ordre dont je parle n'est que le rapport qu'ont entre elles les perfections divines tant absolues que relatives, il est clair que l'amour de l'ordre n est que Famour de Dieu, et de toutes choses par rapport à Dieu. Car aimer l'ordre, c'est aimer les choses selon le rapport qu'elles ont aux perfections divines : et c'est aimer Dieu considéré en lui-même plus que toutes choses , puisqu'il renferme en lui-même, et d'une manière infiniment parfaite, les perfections de toutes choses.

Si pour être juste il faut toujours vouloir ce que Dieu veut, c'est uniquement et précisément parce que Dieu veut toujours selon l'ordre immuable de ses perfections , et qu'il ne peut jamais se démentir. C'est à quoi il faut bien prendre garde. Car, lorsqu'on attribue à Dieu des volontés purement arbitraires ou indépendantes de cette loi, et qu'on s'imagine que c'est vertu que de s'y soumettre , on tombe dans l'erreur et dans le dérèglement. On fait Dieu injuste, c'est là Terreur; et le dérèglement consiste dans la conformité de sa volonté avec celle d'un Dieu imaginaire. La loi éternelle n'est point arbitraire, c'est l'ordre immuable des perfections divines. Dieu, par exemple, peut ôter à ses créatures l'être qu'il leur a donné librement ; mais le souverain domaine qu'il a sur elles ne lui donne pas droit de les traiter injustement. L'être est pure libéralité; mais le bien et le mal-être, le plaisir et la douleur, la récompense et la peine, doivent être réglés selon l'ordre immuable de la justice , que le juste juge aime invinciblement et par la nécessité de sa nature.

Comme Dieu n'agit que pour lui, il n'a fait les intelligences capables de connaître et d'aimer que pour le connaître et pour Faimer , que pour connaître la vérité et l'ordre , juger selon la vérité, aimer selon l'ordre; pour juger, en un mot, comme il juge , aimer comme il aime. La perfection de notre nature consiste donc à consulter la raison et à la suivre: j'entends cette souveraine raison qui éclaire tous les hommes , cette lumière intérieure qui nous fait distinguer le vrai du faux , le juste de l'injuste. Dieu veut certainement cette

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perfection de notre être, il vent que nous la voulions. Il le veut, dis-je, non d'une volonté purement arbitraire, mais par l'amour invincible qu'il a pour Tordre i minable. Cette inclination naturelle .jui nous reste encore après le péché pour la vérité et pour la justice, en un mot pour la raison, en est une bonne preuve. Elle se fait même encore sentir, cetle inclination, malgré la corruption de la nature; et nous en suivons toujours les impressions lorsqu'elle n'est point combattue par l'inclination que nous a\ons pour les plaisirs déréglés. C'est par l'amour qu'ont pour la justice ceux-là mêmes qui commettent des injustices , qu'ils aiment les justes , et qu'ils les préfèrent à ceux qui leur ressemblent. Tous les hommes ont donc quelque amour pour l'ordre immuable de la justice ; mais ils ne sont pas justes , parce que cet amour n'est pas dominant, et qu'ils ne veulent pas lui sacrifier ce qui actuellement leur plaît davantage.

Mais il faut bien remarquer qu'on ne peut aimer que ce qui plaît, ni haïr que ce qui déplaît. Si l'on aime l'ordre, c'est que la beauté de l'ordre plait ; si l'on aime les objets sensibles, c'est parce qu'ils plaisent. Il faut dire la même chose de ce qu'on hait. C'est qu'il est absolument impossible de rien vouloir, si rien ne nous touche; il est impossible que l'àme soit ébranlée, qu'elle reçoive quelque impression , quelque mouvement, si rien ne la frappe. Mais il y a plaisir et plaisir : plaisir éclairé, lumineux , raisonnable, qui porte à aimer la vraie cause qui le produit à aimer le vrai bien , le bien de l'esprit; plaisir confus qui excite de l'amour pour des créatures impuissantes , pour de faux biens, pour les biens du corps. Le premier nous faisant aimer ce que nous devons raisonnablement aimer, il nous rend plus parfaits aussi bien que plus heureux. Le deuxième nous corrompt, parce qu'il nous fait aimer ce que l'ordre nous déiend d'aimer Mais tout plaisir actuel, en tant que plaisir, nous rend en quelque manière heureux , quoiqu'il n'y ait que les plaisirs raisonnables qui rendent solidemenl heureux , et qui nous conduisent à la jouissance du sauver, in bien ; car les autres son. accompagnés de trouble, d'inquiétude, et de frayeur de la véritable misère dont ils seront éternellement sunis.

Il est donc certain que tous les hommes justes ou injustes aiment le plaisir pris en général, ou veulent être heureux,

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et que c'est le motif unique qui les détermine à faire généralement tout ce qu'ils font. Il est si vrai que tous les hommes aiment le plaisir , que s'ils s'en privent quelquefois, c'est ou pour en avoir davantage, ou pour éviter son contraire , la douleur ; ou enfin parce que l'inclination qu'ils ont pour la perfection de leur être s'y oppose, c'est-à-dire que la vue et l'amour de l'ordre immuable leur en donne de l'horreur. Car la grâce de Jésus Christ par laquelle on résiste aux plaisirs déréglés est elle-même un saint plaisir; c'est l'espérance et l'avant-goût du souverain plaisir. Celui qui est animé de l'amour de l'ordre a du moins quelque horreur des plaisirs qui se rapportent aux objets sensibles. Mais ôtez cette horreur, le voilà pris, supposé que la beauté de l'ordre ne le touche point , ne lui plaise point.

Tous les hommes veulent donc être heureux et parfaits; ou si l'on ne veut pas distinguer le bonheur d'avec la perfection, parce qu'en effet le vrai bonheur en est inséparable, tous les hommes veulent invinciblement être heureux. Le désir de la béatitude formelle ou du plaisir en général est le fond ou l'essence de la volonté , en tant qu'elle est capable d'aimer le bien. C'est cet amour-propre que ceux qui étudient le cœur humain conviennent qu'il est impossible de détruire, et qui est le principe ou le motif de tous nos mouvements particuliers. Il faut bien que l'amour de la béatitude soit une impression naturelle et commune à toutes les intelligences, puisqu'on découvre dans sa propre volonté qu'en cela tous les hommes se ressemblent : Beatos esse se velie omnes in corde suo vident, dit saint Augustin , tantaque est hac in re naturœ humanœ conspirât 10, ut non failatur homo qui hoc ex aimno suo de animo conjicit alieno. De Trinitate, lib. 13, cap. 20.)

S'il est donc vrai, comme le dit saint Augustin, que tous les hommes cherchent la béatitude dans tout ce qu'ils font de bien et de mal ; depellendœ miseriœ causa et acqutrendœ beatitudinis causa faciunt omnes qutdquid vel boni faciunt vel mali (in Ps 32 j ; si, comme il le dit encore ( De Trinitate, 13, 8) ^ l'amour de la béatitude est une impression du Créateur souverainement bon et immuablement heureux en lui-même; en un mot , si cet amour n'est que le mouvement naturel qu'on appelle volonté, il est clair qu on ne peut aimer Dieu que par l'amour de la béatitude , puisqu'on ne peut aimer que par sa volonté. Ainsi tout amour de Dieu est intéressé

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en ce sens que le motif de cet amour c'est que Dieu nous touche comme noire bien et que nous sommes convaincus qu'il n'y a que lui qui puisse remplir le cœur qu'il a fait pour lui. Ma s il ne faut pas confondre les motifs avec la fin. Notre volonté, l'amour de la béatitude est une impression de Dieu commune aux bons, aux méchants , aux damnés même ; la délectation <le la grâce par la ueiie nous le goûtons comme notre bien , et la beauté de l'ordre par laquelle il nous touche et nous réforme sur notre loi , viennent aussi de lui. Mais tout cela nous unit à Dieu eom ne à notre bien ; ce sont las motifs par lesquels nous tendons- à Dieu comme à notre fin.

Les saints contemplent les perfections divines ; la beauté de ces perfections leur plaît , c'est-à-dire que la vue ou la perception dont ces perfections les affectent est vive et agréable, car le plaisir n'est qu'une perception agréable Cette contemplation agréable est donc leur béatitude formelle ou les rend heureux. Mus cette contemplation est certainement inséparable des perfections contemplées , caria perception est inséparable de l'idée qui la cause, et ne peut se rapporter qu'à cette idée. Donc l'amour du plaisir est le motif qui fait aimer Dieu comme la (in ; c'est le motif qui fait aimer ce qui plaît ou ce qui produit la perception agréable Car enfin une perception sans idée n'est point une perception ; il n'y a point de plaisir iaus l'âme lorsque rien ne lui plaît. Le plaisir ou la perceptinn agréable se rapporte donc naturellement à l'idée (fui affecte l'âme agréablement , ou à ce que cette idée représente. Otez donc aux saints l'amour du plaisir ou de la perception agréable , vous otez l'amour de l'idée, et par conséq ;ent l'amour de Dieu ; car l'idée de Dieu ne peut être que Dieu, puisque lien de fini ne peut représenter l'infini Ainsi ôlez l'amour de la béatitude formelle , vous otez nécessairement l'amour de la béatitude objective ou l'amour de Dieu; c'est-à dire que si Dieu ne produit en vous le motif de son amour, il est impossible que vous l'aimiez comme votre fin, comme votre souverain bien

Il est vrai, dira-t-on, les saints ne peuvent aimer les perfections divines si leur beauté ne les touche point , si elle ne leur plaît nullement. Mais les saints ne les aiment point, e<4s perfections, à cause de ce plaisir qdi les rend formellement heureux. Leur amour est pur, et cet amour est intéressé, i. 46

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Ils aiment Dieu en lui même et pour lui-même , et nullement Dieu pour eux-mêmes. Ils s'oublient et se perdent, pour ainsi dire, dans la Divinité ; ils se rapportent uniquement à Dieu , et par la parfaite conformité de leur volonté avec la sienne ils se transforment de manière que Dieu est tout en eux et qu'ils ne sont rien.

Je ne prétends pas approuver ou réfuter tout ce qu'il y a de vrai et de faux dans ces propositions et de semblables, ni traiter à fond du quiétisme bon ou mauvais Le respect que j'ai pour ceux qui ont entrepris d'éelaireir cette matière ne me le permet pas , et le peu de connaissance et d'expérience que j ai des voies extraordinaires me le défend. Je prétends seulement expliquer ce que j'en pense, puisqu'un de mes amis m'y a malheureusement engagé dans son dernier ouvrage , malgré le dessein que j'avais pris de garder sur cela un profond silence ; je dois expliquer mes sentiments, puisqu'on ne les prend pas bien.

Je crois donc que les plaisirs dont les saints sont touchés à la vue des perfections divines ne sont pas distingués de ces mêmes perceptions. Ces plaisirs ne sont, comme je viens de dire, que des perceptions, mais vives et agréables, de ces perfections, puisque tout sentiment agréable ou désagréable n'est que la perception d une idée qui affecte l'àme diversement Car il ne faut pas s'imaginer qu'une même idée touche toujours Tâme d'une même manière. Elle peut l'affecter d une infinité de perceptions toutes différentes, ce qui fait bien voir que les idées sont fort différentes des perceptions qu'on en a. Si je pense, par exemple , à ma main sans la voir ni la sentir, la perception que j'en aurai sera bien différente de celle que j'en aurais si je la regardais les yeux ouverts; et celle-ci différera de toutes celles que j'aurais , si je la mettais dans de l'eau chaude, froide, dans le feu, et le reste. Ainsi la couleur, la chaleur, la froideur, le plaisir que l'on sent dans sa main, ne sont autre chose que des perceptions de différents genres , et dont il y a plusieurs espèces ; perceptions . dis-je , produites toutes parla même idée, de la main actuellement présente à l'âme et agissant en elle par son efficace ; car toutes nos idées particulières ne sont que la substance de Dieu même en tant que relatives aux créatures, ainsi que j'ai expliqué ailleurs, et cette substance est efficace par elle-même. 11 n'y a que la substance de Dieu, dit

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saint Augustin, qui puisse agir immédiatement dans les esprits, les éclairer, les animer, les rendre heureux et parfaits. Insinuai it nobis animam humanam et mentem rationalem non vegetari t non beatificari , non illuminari , nisi ab ipsa substantiel Dei. (Tract. 23, in Joan.)

11 me parait dont , 1" que l'amour du plaisir en général devient naturellement l'amour de tel bien , lorsque l'idée de tel bien produit dans l ame la perception agréable par laquelle ce bien lui est rendu sensible; et qu'alors, si l'âme consent, si elle se repose dans ce plaisir, ce qu'elle ne doit jamais faire lorsque ce plaisir ne représente point clairement la vraie cause qui le produit , elle se repose dans ce bien dont elle a la perception. Elle aime ce bien non -seulement d'un amour naturel , mais encore d'un amour libre.

2° Que plus la perception est vive et agréable, plus aussi l'amour naturel est ardent ; plus l'âme est remplie de l'objet qui lui plaît, plus elle s'occupe de lui, plus elle s'oublie elle-même lorsqu'elle suit toute l'impression que le plaisir fait en elle:

3° Que lorsque la perception agréable représente à l'âme la cause véritable qui la produit, ce qui n'arrive jamais dans les plaisirs confus des sens qui se rapportent non à Dieu, qui en est la cause véritable, mais aux objets sensibles, l'âme doit aimer ce qui lui est présenté ; car alors c'est le vrai bien. Or l'amour est d'autant plus parfait qu'il est plus grand pour le vrai bien ; et l'on ne peut trop suivre les mouvements que produit en nous la délectation de la grâce, car cette délectation , se rapporte naturellement au vrai bien.

4° Le souverain bien, le bien de l'esprit, en un mot le vrai bien, doit et veut être aimé non d'un amour distinct, semblable à celui dont on aime les corps, mais d'un amour éclairé. De sorte que l'âme ne doit pas aimer davantage ce dont elle a des perceptions plus vives et plus agréables; souvent même elle ne doit nullement l'aimer. Elle ne doit s'abandonner au plaisir que lorsque ce plaisir est la perception vive et douce du vrai bien. Car il n'y a (pie lajouissance du M'ai bien qui nous rende solidement heureux, heureux et. parfaits. Maintenant l'amour de la félicité et de la perfection se combattent, parce que c'est le temps du mérite et que l'âme est en épreuve dans son corps. Ce qui nous plaît actuellement nous corrompt , nous dérègle, nous prive de la vraie

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félicité. C'est que tous nos plaisirs,, excepté ceux de la grâce, se rapportent aux objets sensibles, qui n en .sont point la vraie cause. Mais dans le ciel tout ce qui nous plaira nous perfectionnera; tons nos plaisirs seront purs et nons uniront à la vraie cause qui les produit. Plus nos plaisirs seront grands , plus aussi notre union avec Dieu sera étroite; plus notre transformation , pour ainsi parier , sera parfaite, plus Famé s'oubliera elle-même, plus elle s'anéantira, plus Dieu sera tout en elle.

Il faut remarquer que nous n'aimons point tant notre être que notre bien-être. Il n'y a point d'homme qui n'aimât mieux l'anéantissement de son êlre que d'être éternellement malheureux, quelque légère que fût sa douleur. On n'aime donc l'être que pour le bien être : Dieu nous a faits ainsi, afin que nous ne nous aimassions que pour lui , qui seul peut (aire notre bien-être. C'est apparemment pour cela qu'il ne nous a pas donné d'idée claire de notre âme, de peur que nous ne nous occupassions trop de son excellence. Car nous ne la connaissons que par sentiment intérieur, et nous ne connaîtrons clairement ce que nous sommes que lorsque la vue des perfections divines ne nous permettra pas de nous enorgueillir âe l'excellence de notre être.

D'où vient, par exemple, qu'un avare se pend, qu'un amant se donne la mort , lorsqu'ils sont pour toujours privés de ce qu'ils aiment? c'est qu'ils regardent la mort comme l'anéantissement de leur être , et qu'ils préfèrent le non-être à l'être privé du bien-être. D'où vient qu'un amant s'oublie si fort qu'il ne s'occupe que de l'objet qu'il aime? c'est qu'il ne trouve son bonheur que dans la jouissance de l'objet aimé. Donc , plus le plaisir est grand , moins l'amour qu'il produit est intéressé, ou moins il y a de retour sur soi ; plus on s'anéantit , on se perd , on se transforme dans l'objet aimé, on prend ses intérêts, on entré dans ses inclinations.

Si le plaisir que la raison trouble et que les remords inquiètent, si le plaisir confus ou dont on ne connaît point clairement la véritable cause, transforme l'âme dans l'objet aimé ; si notre cœur est dans notre trésor, comme le dii Jésus- Christ, que ne fait point dans les saints le plaisir éclairé, ce plaisir infiniment doux et paisible par lequel ils goûtent la substance même de la Divinité ? Peut-on concevoir une transformation plus parfaite, un amour plus pur ou avec

TRAITÉ DE L'AMOUR DE DIEU

moins de retour sur soi que celui des saints, eux qui connaissent clairement leur vide et l'impuissance de leur nature, et qui savent bien qu'ils ne sont à eux-mêmes ni leur lumière, ni leur vie, ni leur béatitude, mais une pure capacité du souverain bien? On ne peut donc trop suivre l'impression que produit en nous le plaisir , quand ce plaisir est éclairé, quand c'est la perception vive et agréable, non d'une créature impuissante, mais de la véritable cause qui le produit ; quand il se rapporte au vrai bien et qu'il nous unit à lui. La grâce de Jésus Christ est un saint plaisir ; c'est, comme la nomme saint Augustin (De spirit. et iitt., c, \), une sainte concupiscence, Est-ce qu'il faut lui résister , et ne pas suivre les mouvements qu'elle nous inspire? Est-ce que te consentement à cette grâce nous fait aimer Dieu d'une manière indigne de lui ?

Mais , dira-t on, il faut aimer Dieu pour Dieu. Je l'avoue , il ne faut pas aimer Dieu pour quelque autre bien que lui , car il n'y a que lui de vrai bien. Il faut l'aimer pour le posséder et jouir de lui. C'est notre souverain bien , c'est la fin où doivent tendre tous les mouvements dont il est la véritable cause.

Ce n'est pas répondre , continuera-t-on. Il faut aimer Dieu pour Dieu en ce sens qu'il ne faut aimer la béatitude formelle, c'est-à-dire qu'il ne faut vouloir être solidement heureux, par la jouissance de Dieu que parce que Dieu le veut. C'est en cela précisément que consiste le pur amour. Pourquoi voulezvous être heureux ? Répondez.

Ne me demandez pas pourquoi je veux être heureux , demandez-le à celui qui m'a fait. L amour de la béatitude est une impression naturelle : interrogez le Créateur Si elle était de mon choix , je pourrais vous répondre , parce que j'en saurais bien le motif. L'amour de la béatitude objective , l'amour de Dieu est de mon choix ; et tous ceux qui aiment Dieu peuvent bien dire pourquoi. C'est que voulant être solidement heureux, heureux et parfaits, ils croient, nonobstant les illusions que leur font maintenant les objets sensibles, qu'il n'y a (pie Dieu qui les puisse rendre tels ; car c'est pour cela <pie maintenant leur amour est méritoire. C'est qu'ils sont convaincus que la béatitude formelle est inséparable de l'objective; que la perception vive et agréable du bien, qui est la jouissance du bien , ne peut être sans la présence du

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bien; et que le mouvement de lame qu'excite cette perception, et qu'ils suivent volontiers , ne peut tendre que vers le bien dont elle est la perception.

Je puis cependant vous dire que Dieu veut que je veuille invinciblement être heureux y parce qu'il m'a fait libre , et qu'il ne pourrait ni me récompenser ni me punir, comme moi » je ne pourrais ni mériter ni démériter, si le plaisir et la douleur, la perfection ou la corruption de ma nature m'étaient indifférents Je puis vous dire qu'ayant nécessairement voulu que sa loi , l'ordre immuable , fût aussi la nôtre , il fallait non-seulement que la beauté de cette loi nous plût , mais encore que nous aimassions naturellement ce qui nous plait. Voilà pourquoi ceux qui se conforment à cette loi sont remplis de joie, et que le trouble et l'horreur saisissent ceux qui se révoltent contre elle. Tous veulent invinciblement être heureux ; mais les uns s'attendent que leur soumission sera récompensée, et les autres sont intérieurement menacés que leur révolte sera punie Ainsi le désir invincible de la félicité s'accorde parfaitement avec l'amour de la justice. 11 nous fait vouloir ce que Dieu veut que nous voulions ; et lorsqu'il est éclairé par la lumière de la raison , excité par la foi et la délectation de la grâce , il nous conduit à toute la perfection et à toute la félicité dont nous sommes capables.

La souveraine perfection , direz-vous encore , c'est de ne vouloir être ni heureux ni parfait. La perfection et la béatitude formelle sont créées ; il ne faut vouloir que le Créateur. Le désir de sa perfection propre est une avarice spirituelle ; celui de la béatitude formelle , de sa propre félicité , n'est qu'un amour propre tant de fois condamné parles saints. Ces désirs ne sont bons qu'à nous inquiéter. Lammr pur n'est qu'une entière conformité de notre volonté avec celle de Dieu. En doutez vous?

Non, je n'en doute pas , mais apparemment je ne l'entends pas comme vous l'entendez Otons les équivoques Je crois que la volonté de Dieu, qui est notre règle , n'est nullement celle qui permet le mal, car certainement Dieu ne veut pas positivement tout ce qu'il permet. Je dis plus , ce que Dieu veut n'est pas toujours la règle de ce que nous devons vouloir. Par exemple, Dieu veut cent justes cent fois davantage qu'un seul. Cependant je dois vouloir être juste préférablement à cent. Car, comme dit l'apôtre, il ne faut pas faire le mal afin

TRAITE DE L* AMOUR DE DIEU

qu'il en arrive du bien. Ce que Dieu veut que nous voulions, voilà précisément notre règle. Mais comment saurons-nous ce que Dieu veut que nous voulions à regard des choses qui ne sont point clairement marquées dans la loi écrite? Il y a, par exemple, des gens qui prétendent que c'est une propriété contraire à la charité parfaite ou au pur amour que de souhaiter davantage les dons de Dieu pour soi-même que pour un autre , et à plus forte raison que pour cent autres, par cette raison qu'il faut aimer son prochain comme soi-même. Ils prétendent que saint Paul a souhaité sérieusement d'être séparé de Jésus-Christ pour le salut de ses frères, et que, supposé , disent-ils , que Dieu le voulût , on doit vouloir sa damnation éternelle. Comment pourrons -nous donc éclaircir ces questions , et savoir précisément ce que Dieu veut que nous voulions , alin de conformer notre volonté à la sienne ? c'est ce qu'il faut examiner.

J'ai déjà dit que la volonté de Dieu n'était que l'amour qu'il se portait à lui même, que la complaisance qu'il avait dans ses divines perfections ; qu'il se connaissait parfaitement, et qu'il voulait être précisément tel qu'il est. Notre volonté sera donc entièrement conforme à la sienne , si nous l'aimons, si nous le voulons tel qu'il est, si les mouvements de notre volonté sont réglés sur l'ordre immuable de la justice. Le pécheur rie veut point que Dieu soit ce qu'il est ; s'il le veut puissant, il ne le veut point juste ; ou, s'il le veut juste, il voudrait bien qu'il fût impuissant, car personne ne veut être éternellement malheureux. Celui qui veut être heureux plus qu'il ne mérite de l'être par ses bonnes œuvres sanctifiées en Jésus-Christ n'aime point Dieu véritablement tel qu'il est, car il voudrait que Dieu voulût ce que l'ordre immuable de sa justice l'empêche de vouloir. Les saints dans le ciel, qui voient et qui aiment Dieu tel qu'il est , ne veulent pour eux que le degré de bonheur qui est écrit dans la loi divine. C'est pour cela qu'ils sont parfaitement contents, sans jalousie contre les autres, et même sans compassion pour les damnés; car, outre qu'ils aiment Dieu tel qu'il est, on ne désire jamais, lorsqu'on est sage, ce que l'on voit évidemment impossible.

Ceux donc qui ne veulent être heureux qu'autant qu'il est juste qu'ils le soient, qui travaillent de toutes leurs forces à l'acquisition des vertus, à régler toute leur conduite sur la

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loi divine , sachant bien que Dieu est juste et que c'est Tunique moyen d'augmenter leur bonheur, leur jouissance future du vrai bien, leur complaisance en lui, leur transformation , pour ainsi parler, dans la divinité; en un mot, ceux qui veulent Dieu tel qu'il est et qu'il agisse toujours en eux selon ce qu'il est , veulent Dieu comme Dieu se veut , ils aiment Dieu comme Dieu s'aime. On ne peut concevoir de volonté plus conforme à celle de Dieu que la leur. C'est donc en cela que consiste précisément le pur amour.

Il est vrai qu'ils aiment Dieu pour eux, en ce sens qu'ils veulent être heureux par sa jouissance.

Mais, \ leur fin dernière c'est Dieu, puisqu'ils ne tendent qu'à lui. Bien loin de s'arrêter à eux mêmes , comme le sage prétendu des stoïciens , ou aux objets sensibles , comme les épicuriens, ils reconnaissent le vide et l'impuissance des créatures.

2° Ils aiment Dieu pour Dieu, puisqu'ils le veulent pour luimême et qu'ils sont contents de jouir uniquement de lui.

3° Us s'aiment pour Dieu et se rapportent tout à lui, leur béatitude même , puisqu'ils ne prétendent, jouir de lui qu'autant qu'il le voudra; qu'il le voudra, dis-je, non d'une volonté purement arbitraire, inconnue, imaginaire , et dont le fràî Dieu n'est pas capable , mais d'une volonté toujours réglée sur Tordre immuable delà justice.

4° Ils ne veulent être heureux que pour la gloire de Dieu, puisqu'ils veulent que Dieu soit tel qu'il est et qu'il n'agisse en eux que selon ce qu'il est Car enfin Dieu ne se glorifie que d'être ce qu'il est et d'agir toujours selon ce qu'il est. Dieu ne peut agir que par sa volonté , qui n'est que l'amour qu'il porte à ses perfections, dans lesquelles il se complaît et dont il se glorifie. Dieu ne tire pas sa gloire de nos adorations et de nos louanges, mais nous y trouvons la nôtre , car notre véritable gloire c'est d'être tels que nous devons être.

Le motif de leur amour , c'est qu'ils veulent être heureux ; mais ce motif vient uniquement de Dieu , qui ne nous Ta donné qu'afin de nous porter vtrslui , qu'afm que nous Taimious comme notre fin. L'amour de la béatitude formelle est physique et nécessaire, et les commandements ne regardent que l'amour de choix, quv. l'amour libre, que ce qui dépend de nous. L'Ecriture sa'mte suppose toujours en nous l'amour de la béatitude formelle, c'est une vérité incontestable. Serait-

TRAITÉ DE LAWOUR DE DIEU

elle propre à corrompre les parfaits et à anéantir le pur amour?

La béatitude formelle est créée, mais l'amour de cette béat itude Test aussi. Tout cela vient du Créateur et ne dépend nullement de nous. Ce qui dépend de nous avec la grâce, c'est de bien placer notre amour, c'est d'aimer comme, souverain bien la cause qui nous rend capables d'aimer. Notre perfection est aussi créée ; mais comme elle consiste à suivre la raison , à aimer l'ordre , c'est-à-dire à aimer Dieu sur toutes choses, et toutes choses selon le rapport qu'elles ont avec Dieu , c'est assurément aimer Dieu que d'aimer sa perfection, ou du moins c'est aimer pour Dieu et selon Dieu.

A l'égard du prochain, il faut l'aimer comme soi-même, en ce sens qu il faut l'aimer comme on se doit aimer soimême , c'est-à-dire qu'il faut lui s uhaiter le souverain bien et faire ce qui dépend de nous afin qu'un jour il en jouisse avec nous ; car Dieu est un bien commun à tous les esprits , tous peinent jouir de lui sans rien diminuer à notre égard de son abondance.

Mais si on pouvait supposer que tel don de Dieu utile pour notre salut . car je ne parle pas des biens temporels , ne nous serait pas donné s'il n'était donné à cent autres , il me paraît certain qu'on devrait se vouloir ce don plulôt qu'à cent mille autres, par cette raison qu'il faut aimer Dieu de toutes ses forces infiniment plus que toutes choses , et que ce n'est pas l'aimer ainsi que de préférer le salut de tous les hommes au sien. Car on ne peut aimer Dieu parfaitement comme son souverain bien, si Ton ne jouit de lui, si sa substance ne nous affecte et ne nous plaît. C'est pour cela qu'on n'accomplira parfaitement le précepte de L'amour de Dieu que dans le ciel. L'ordre veut que tout le mouvement que Dieu imprime sans cesse en nous se termine à lui ; Dieu ne nous a faits que pour lui , nous devons donc vouloir notre salut préférablement à celui de tous les autres; car nous ne voulons, nous n'aimons que par noire volonté, et non par la volonté des autres. C'est amour propre si on le veut, mais éclairé et conforme à l'ordre ; conforme non à ce que Die i veut en général, mais à ce que Dieu veut que nous voulions chacun en particulier.

Cent hommes, dira-t-on , loueront Dieu plus qu'un seul. Ainsi c'est préférer son salut à la gloire de Dieu. Hé bien, je

TRAITÉ DE L'AMOUR DE DIEU

le veux encore, mais à une gloire étrangère, aune gloire qui n'est point la règle et la fin des volontés divines,, à une gloire que Dieu ne veut pas que je préfère à sa véritable gloire. Dieu ne tire sa véritable gloire que de lui-même. Il veut bien que tous les esprits l'adorent et le louent, car cela est conforme à l'ordre immuable de la justice ; mais il est si peu vraisemblable que cette gloire soit la règle et la fin de sa conduite , que le glus grand nombre des hommes le blasphémera éternellement. Ne marque-t-il pas par là que lui qui ne peut agir que pour sa gloire , ne la tire pas, cette véritable gloire , des louanges qu'on lui donne? Dieu se complaît dans ses attributs, il se glorifie de les posséder, voilà sa gloire. SU agit, il le fait toujours d'une manière qui porte le caractère des attributs dont il se glorifie, en cela il trouve sa gloire. Que les hommes blasphèment contre la Providence ; elle porte le caractère de la divinité ; Dieu ne la changera donc pas ; il nese démentira pas pour leur plaire et s'attirer leurs louanges, parce que ce n'est pas d'eux mais uniquement de lui-même qu'il tire sa gloire : en deux mots, c'est que Dieu veut être ce qu'il est, et agir toujours selon ce qu'il est; c'est uniquement en cela qu'il met sa véritable gloire : or celui qui veut posséder le souverain bien et ne veut être heureux dans cette jouissance qu'autant que l'ordre de la justice le demande, veut Dieu tel qu'il est et qu'il n'agisse en lui que selon ce qu'il est. Donc il veut la gloire de Dieu et sa véritable et solide gloire ; il veut , il aime Dieu comme Dieu se veut et comme il s'aime; mais supposé qu'il fût damné comme tel, la divinité ne lui plaisant plus , il serait impossibte qu'il l'aimât et qu'il se complût en elle.

On fait ordinairement cette objection contre ce que je viens d'établir, savoir, que tout amour de Dieu est nécessairement intéressé , en ce sens que le plaisir en esl le motif, en prenant le plaisir généralement pour la modification de l'âme, pour la perception agréable qu'excite en elle tout ce qui plait. Celui qui aime véritablement son ami l'aime, dit-on, sans aucun retour sur soi, sans qu'il en reçoive ou qu'il en espère aucun avantage. L'amitié sincère est parfaitement désintéressée, serait-il possible que la charité parfaite ne le fût pas ?

Je réponds qu'on se trompe fort de croire que l'amitié soit désintéressée dans le sens crue je prétends que la charité ne

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l'est pas , car si on y prend garde on verra le contraire. Si Ton aime quelqu'un uniquement parce qu'on le croit homme de bien , c'est parce qifon a toujours quelque amour pour la justice , et que cet amour se répand sur celui que l'on croit juste. Or la beauté de la justice ne se fait aimer que parce qu'elle plait naturellement à tous les hommes, quoique ordinairement elle ne leur plaise pas tant que les objets sensibles qui les touchent, plus vivement Que si notre ami nous parait injuste et déraisonnable, nous ne pouvons alors l'aimer que parce qu'il nous aime, qu'il prend ou qu'il a pris nos intérêts ; et il est visible que notre amitié est fondée sur ce que nous nous aimons nous-mêmes et que l'ingratitude nous déplaît; enfin, si nou> l'aimons à cause de ses manières ou telles qualités qu'on voudra, c'est assurément parce que ces qualités nous plaisent. Souvent on aime les gens sans pouvoir dire pourquoi, parce qu'on n'a pas fait de réflexion sur le motif qui a excité l'amour, mais en y pensant on le découvre , ce motif

Mais il n'en est pas de même de l'amour de Dieu que de l'amitié qu'on a pour ses amis : on doit aimer Dieu seul comme son bien , car il est certain qu'il a seul la puissance de nous rendre heureux. Or il est clair que tout mouvement de la volonté conforme à un jugement vrai est un mouvement droit et agréable à Dieu , puisque c'est un mouvement qui exprime le jugement que Dieu porte de lui-même. Mais il ne faut nullement aimer son ami comme son bien , comme ayant quelque puissance véritable d'agir en nous ; car toutes les créatures sont à cet égard également impuissantes , et tout mouvement de la volonté conforme à un faux jugement est un mouvement déréglé.

Cependant, si nous supposons que cet ami a quelque espèce de pouvoir de nous rendre heureux, et qu'il le juge ainsi lui-même, il trouvera sans doute fort mauvais que nous ne nous adressions pas à lui dans le besoin que nous en avons , surtout s'il peut nous secourir sans qu'il lui en coûte rien , ou sans qu'il fasse rien qui soit contraire à ce qu'il se doit à lui-même, parce que notre conduite à son égard exprimerait un jugement contraire à celui qu'il porte de ses qualités, dans les nielles je suppose qu'il a de la complaisance. Il aurait quelque sujet de croire que nous ne voudrions pas lui avoir une nouvelle obligation de l'aimer, et cela le choquerait sans doute.

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Mais s'il croyait voir dans notre cœur que nous l'aimons véritablement , ou il jugerait que quelque orgueil secret serait le principe de notre réserve à son égard , et que nous méprisons le bien qu'il pourrait nous procurer, ce qui ne lui plairait nullement s'il en jugeait autrement que nous, et s'il était, comme Dieu l'est , la cause du mouvement que nous a irions pour ce bien Or le désir d'être heureux est un motif dont Dieu seul est la cause ; plus le plaisir est grand , plus la perception de la substance divine est vive et agréable; plus aussi l'âme s'unit à Dieu , plus elle est , pour ainsi dire , forcée de l'aimer. Si nous sommes raisonnables, nous ne désirons d'être touchés de ce saint plaisir , nous ne voulons jouir de la béatitude qu'autant que l'ordre de la justice le demandé , qu'autant que Dieu nous le peut accorder , sans rien faire contre ce qu'il se doit à lui-même ; ou plutôt nous voulons en cela qu'il n'agisse que selon ce qu'il est, qu'il agisse en Dieu, mais en Dieu souverainement bon et immuable nent heureux, comme le dit saint Augustin. Donc, si nous prétendons aimer Dieu sans qu'il nous plaise , sans goûter qu'il est bon , ou du moins sans l'espérance ferme que nous le posséderons un jour avec plaisir, c'est-à-dire par des perceptions vives et douces que sa substance produira dans notre àme , nous prétendons l'impossible. Nous réduisons la charité ou le pur amour de Dieu à un jugement spéculatif des perfections divines ; car on ne peut aimer Dieu d'un amour d'union , ni même d'un amour de complaisance , si sa substance ne nous touche , ou que l'on n'espère qu elle nous touchera agréablement, si elle ne nous plaît effectivement. On ne peut prendre de part à la joie de son ami que par le plaisir qu'on reçoit aussi bien que lui ; on ne peut aimer sans motif, et tout motif n'est qu'une modification de soi-même, une perception agréable d'un objet qui plaît, duquel on jouit ou dont on espère de jouir. La perception que les saints ont de Dieu dans le ciel est claire et agréable ; en tant que claire , ils le connaissenl , ils l'estiment ils en jugent; en tant qu'agréable, ils l'aiment. C'est confondre les choses que de prétendre que la perception, en tant que claire , d'un objet en lui-même et sans rapport à nous, soit le motif de notre amour, comme de prétendre qu'en tant qu'agréable elle le doive être de nos jugements Je dis d'un objet considéré en lui-même et sans rapport à nous; car la perception claire d'un objet par rapport à nous, ou comme

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capable de nous rendre heureux, est le seul moMf auquel nous devions nous rendre Le plaisir est le motif de l'amour; mais il ne faut jamais aimer que Dieu , que celui qu'on voit clairement en être la véritable cause.

De tout ce que je viens de dire il s'ensuit : 1° que l'amour de Dieu , même le plus pur, est intéressé en ce sens qu'il est excité par l'impression naturelle que nous avons pour la perfection et la félicité de notre être ; en un mot, pour le plaisir pris en général, ou pour les perceptions agréables qui se rapportent à la vraie cause qui les produit et qui nous la font aimer.

2° Que l'amour pur est l'amour de Dieu tel qu'il est, juste aussi bien que puissant , sage, etc. ; car c'est ainsi que Dieu s'aime : et cet amour est d'autant plus ardent que Dieu, précisément tel qu'il est, et non tel que l'imagination le peut représenter, nous plaît davantage, puisque c'est le plaisir ou la perception douce et paisible que les saints ont des perfections divines qui fait qu'ils s'oublient pour ne s'occuper que de lui.

3° Qu'ainsi l'amour de Dieu uniquement comme puissant ou bienfaisant, en prenant ce mot selon les idées vulgaires, ne justifié pas C'est l'amour de Dieu humainement débonnaire, et non de Dieu tel qu'il est . 11 n'y a que celui qui aime Dieu tel qu'il est qui soit juste. Et la réciproque est vraie ; il n'y a que le juste qui puisse aimer Dieu tel qu'il est ; car certainement on ne peut aimer que son bien/et Dieu ne peut être le bien de celui qui n'est pas juste : car, quoique Dieu soit puissant et bienfaisant , il est juste ; et comme il agit toujours selon ce qu'il est, il ne peut pas user de sa puissance pour récompenser l'injustice qu'on lui rend 11 est le bien des bons et le mal des méchants Cum electo ekctus eris , et cum perverso perverterîs l. Cependant l'amour de Dieu comme bienfaisant nous dispose fort à l'amour de Dieu tel qu'il est; car. puisqu'on aime souvent ses bienfaiteurs j \ isque dans leurs vices , il faut être bien ingrat et bien déraisonnable pour ne pas aimer Dieu tel qu'il est , surtout lorsqu'on est convaincu que sans cela il n'est pas possible qu'il nous comble de bienfaits.

4° Mais que l'amour de Dieu comme notre véritable béatitude objective, comme la cause de notre perfection aussi bien

* Psal, 17.

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que de notre félicité , comme notre lumière , notre loi inviolable , la cause de notre justice 9 nous rend certainement agréables à Dieu lorsque cet amour est dominant Car l'amour de Tordre qui fait notre perfection est l'amour de Dieu tel qu il est , et de toutes choses selon le rapport qu'elles ont avec lui ; à proportion qu'elles sont aimables. Mais pour aimer l'ordre il faut qu'il nous plaise. On ne peut être solidement heureux et être déraisonnable avoir le cœur déréglé. Pour l'être véritablement , il ne suffît pas que Dieu nous donne des perceptions vives et agréables d'un faux bien, qui se rapportent à une créature impuissante et que la raison nous défend d'aimer, il faut se plaire dans la jouissance du vrai bien, et savoir même que cette jouissance sera éternelle, parce que notre volonté étant parfaitement conforme à celle de Dieu, il aura toujours la bonté de se com nuniquerà nous.

5° Qu'un homme juste et qui a le pur amour ne doit et ne peut même accepter sérieusement sa damnation. Il ne le doit point , car étant juste il commettrait une injustice contre luimême en consentant à celle d'un Dieu imaginaire ; et dont le vrai Dieu est incapable, puisque le vrai Dieu est juste et qu'il ne peut vouloir ou agir q ie selon ce qu'il est Et personne ne peut accepter sa damnation , si ce n'est que l'on trouve plus de plaisir actuel , ou que l'on soit certain que Ton en aura davantage dans cette acceptation , qu'on ne craindrait de douleur dans une damnation en idée et qui ne fait point actuellement de mal ; car , quand deux choses sont proposées pour en faire choix , on peut bien suspendre son consentement , puisqu'on est libre; mais lorsqu'on se détermine , on ne peut le faire que pour ce qui nous plaît le plus, ou pour ce qui nous déplaît le moins actuellement , ou pour ce dont on espère plus de plaisir. Je prends toujours plaisir dans la signification la plus étendue. 11 y a bien de l'apparence que ceux même qui s'imaginent accepter véritablement leur damnation ne tachent de le faire que pour assurer leur salut, que parla crainte mêmed'offenser Dieu et d'être damnés. Ils croient peut-être que pour assurer leur salut et éviter la damnation il est nécessaire de vouloir l'accepter. Ainsi l'amourpropre qu'ils veulent détruire, au lieu de les régler, leur fait illusion.

6° Que cependant un homme juste doit et peut accepter son anéantissement , supposé que Dieu le voulût. Cette sup-

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position , quoique impossible en un sens , ne détruit point l'idée du vrai Dieu, comme fait celle de la damnation du juste ; parce que l'être est pure libéralité, mais le bien et le mal-être doivent être réglés par la justice Les justes devraient donc accepter leur anéantissement , parce qu'ils seraient injustes de ne pas conformer leur volonté à celle du vrai Dieu ; et ils le pourraient, parce qu'il n'y a que le désir d'être heureux ou de n'être pas malheureux qui soit invincible. L'être précisément comme tel , sans le bien et le mal-être actuel ou futur, parait fort indifférent à la volonté ,* car , sans quelque espérance ou quelque crainte d'une autre vie , et sans la douleur actuelle qu'on souffre à se donner la mort , il y a bien de l'apparence que tous ceux-là se la procureraient qui sont actuellement misérables et pleinement convaincus qu'ils ne seront jamais délivrés de leurs misères.

7° Qu'Adam, après son péché , sachant qu'il méritait une éternité malheureuse, devait mais ne pouvait plus aimer Dieu tel qu'il est : puisque Dieu , qui était son bien et sa tin , ne pouvait plus l'être, mais uniquement son mal ou la cause véritable de ses éternelles douleurs. Il ne devait plus être capable que de désespoir, qui produit nécessairement le désir de n'être plus Mais la connaissance du médiateur ayant produit en Adam l'espérance que Dieu deviendrait son bien, alors il a pu l'aimer tel qu'il est.

8° Qu'en supposant néanmoins que Dieu lui eût rendu l'amour dominant de l'ordre il aurait pu aimer Dieu vengeur et déterminé à le punir, pourvu néanmoins que la beauté de la justice ou l'horreur de l'injustice fût un motif plus fort et plus vif que la douleur; c'est-à-dire que l'ordre immuable de la justice lui plût davantage , ou que l'injustice lui fit plus d'horreur que la douleur acluelle. C'est en ce sens que j'ai dit ailleurs que ceux qui voient Dieu tel qu'il est l'aimeraient au milieu des plus grandes douleurs ; et que ce n'est pas V aimer comme il mérite de l'être, que de l'aimer seulement à cause qu'il est le seul qui puisse causer en nous des sentiments agréables. L'objection à laquelle je répondais déterminait le mot de plaisir aux plaisirs confus et sensibles. Et quand je dis ici qu'on ne peut rien aimer que ce qui plaît , je prends le mot de plaisir dans toute son étendue. Au reste, je n'examinais pas dans les Conversations chrétiennes la. question dont il s'agit. Pour s'instruire de mon sentiment là-dessus , il fallait

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plutôt lire le Traité de morale que j'ai fait , ou du moins le chapitre VIII. Ce traité regarde bien plus la question dont on dispute, et il est plus nouveau que les Conversations , que j'ai composées il y a plus de vingt ans. On doit croire que les auteurs sont moins ignorants à cinquante ans qu'à trente ou quarante, et que les efforts qu'ils doivent faire pour avancer dans la connaissance de la vérité ne sont pas entièrement inutiles. Mais de plus il ne faut pas s'imaginer que tout ce que dit un auteur ce soit véritablement son sentiment. Car on dit bien des choses par préjugé ou sur la foi des autres, et parce qu'elles paraissent d'abord vraisemblables , surtout quand ce qu'on dit ne regarde qu'indirectement le sujet qu'on traite. 11 y a dans mes livres cent endroits contraires au sentiment qu'on a voulu m'attribuer On peut dire avec vérité qu'on n'a de sentiment déterminé qu'à l'égard des questions que l'on a sérieusement examinées. Et tous ces passages qu'on entasse pour se prévaloir de l'autorité des autres ne prouvent pas même que ceux que l'on cite aient eu véritablement l'opinion qu'on leur attribue. On pourrait souvent prouver le contraire par d'autres passages des mêmes auteurs; et peut-être que s'ils revenaient au monde , ils nous diraient de bonne foi qu'ils n'ont jamais examiné la matière sur laquelle on prétend décider par leur autorité.

9° 11 suit encore des principes que j 'a tâché d'établir : que l'indifférence pour sa béatitude, pour sa perfection et pour son bonheur est non se lement impossible, mais qu'il est très-dangereux d'y prétendre, parce que cela ne peut qu'inspirer une nonchalance infinie pour son salut, qu'il faut opérer , comme dit l'apôtre , avec crainte et tremblement Cette indifférence par laquelle on prétend détruire entièrement l'amour propre ne le combat qu'en apparence. C'est une victoire imaginaire qui nous flatie d'autant plus qu'elle nous coûte moins. 11 est vrai que pour en venir là il a fallu bien combattre contre la raison et contre l'impression naturelle que Dieu met en nous pour la béatitude. Elle coûte beaucoup cette victoire prétendue par cet endroit là ; mais il n'en coûte peut-être à Famour-propre corrompu rien de ce qui le flatte le plus.

10° Que ces états de sécheresse dans lesquels on n'a point de goût pour la vertu sont fort dangereux; il serait impossible alors de résister aux tentations si l'on n'était soutenu du

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moin» par une secrète horreur du péché; car le dégoût du vice nous touche quelquefois aussi vivement et plus vivement que le goût de la vertu ; eela,dis-jer serait impossible , puisqu il n'est pas possible de persévérer dans le bien sans la grâce de Jésus Christ ; car, selon saint Augustin T les secours de la grâce de Jésus-Christ ne consistent que dans de semblables sentiments. 11 n'y a que la lumière et le sentiment qui déterminent nos diverses volontés : la lumière est la grâce du Créateur, et le sentiment est celle du Réparateur. L'état des sécheresses est le plus méritoire , mais il n'est pas le plus sûr.

il° Qu'il faut travailler de toutes ses forces à l'acquisition des vertus, à sa 'propre perfection , par le désir même qu'on a pour son bonheur futur; sachant bien que, Dieu étant juste, c est une nécessité que 1 un soi réglé sur 1 autre. 11 faut que ce désir d être heureux , dont 1 abus fait les voleurs et les avares, nous rende avares de cette avarice spirituelle que quelques gens condamnent comme contraire à la volonté de Dieu, llœc e$f voluntas Dei sànctifkutio vestra, dit saint Paul. Estute perfecti sicut Pater vester cœlestis perfeetus est , dit Jésus Christ même On ne peut trop désirer sa perfection. Mais il ne faut pas s'imaginer qu'on la puisse acquérir sans le secours de Jésus-Christ , sans ces grâces de lumière vive et de sentiment par lesquelles la beauté de 1 ordre nous touche et Je désordre nous fait horreur ; car il faut que l'amourpropre soit éclairé , et en mémo temps vivement touché par les vrais biens, afin de pouvoir les aimer.

12° Enfin il s'ensuit que cette proposition, « 11 ne faut souhaiter sa béatitude que parce que Dieu le veut, » est du moins équivoque; car elle est fausse en ce sens qu'elle suppose qu'il dépende de nous de vouloir être heureux , ou que nous puissions avoir des motifs préalables au désir de la béatitude, par lesquels nous puissions la vouloir ou ne la vouloir pas , elle qui est le principe de tous nos désirs. C'est à peu près comme si l'on disait qu'il ne faut être que parce que Dieu ie veut. Le motif du désir naturel que nous avons pour la béatitude est en Dieu, qui en est l'auteur, et nullement en nous Mais cette proposition. e$i vraie en ce sens que, voulant être solidement heureux dans la jouissance du souverain bien, nous devons nous contenter du degré de jouissance qui nous sera prescrit dans la loi éternelle, parce que ce plus petit degré remplit suffisamment le désir naturel que

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nous avons pour la béatitude ; qu'aimant Tordre, nous avons un motif de nous y conformer, et que, lorsqu'on a sujet d'être content, et qu'on est sage et éclairé, on ne désire point ce qui est non-seulement injuste, mais absolument impossible. Mais présentement que nous sommes en état de mériter par notre coopération à la grâce, plus nous aimons Dieu, plus nous devons aspirer à la plus haute perfection , parce qu'en effet plus le bonheur des saints est grand, plus ils jouissent parfaitement de Dieu , plus aussi leur amour est ardent et leur transformation parfaite.

N'en voilà que trop, ce me semble, pour prouver que je ne suis pas dans le sentiment qu'on a voulu m'attribuer, et que ce n'est pas sans raison que je ne veux pas m'y rendre. En effet, prévenu comme je le suis d'estime et d'amitié pour l'auteur de la Connaissance de soi-même , il me fallait de bonnes raisons , ou du moins que je crusse telles , pour m eloigner de ce qu'il pense sur l'amour désintéressé. Mais si cet écrit suffit pour faire connaître mes sentiments sur cela et sur quelques autres questions qui y ont rapport, je doute fort qu'il soit suffisant pour en convaincre les autres ; car, outre qu'il est trop court et qu'il suppose bien de^ choses prouvées ailleurs, la matière est plus obscure et plus difficile qu'on ne croit. Comme nous ne connaissons notre âme et ses facultés que par le sentiment intérieur que nous avons de nous-mêmes, il est impossible de les définir clairement, ni par conséquent de conserver l'évidence dans ses raisonnements. Je prie ceux qui ne sont pas de mon sentiment de prendre garde surtout à ne pas juger de Dieu par eux mêmes, et à ne le pas croire capable de vouloir rien contre Tordre immuable de la justice. Nous humanisons souvent la divinité , et nous lui attribuons souvent des desseins et une conduite semblable à la nôtre; c'est là une source féconde d'erreurs. La volonté de Dieu est toujours conforme à Tordre, parce qu'il ne peut démentir ses attributs et qu'il se glorifie de les posséder; il veut invinciblement être tel qu'il est; il veut aussi que nous le voulions nous-mêmes et que nous l'aimions tel qu'il est, et non tel qu'il nous plaît de supposer qu'il soit.

ENTRETIEN

D'UN PHILOSOPHE CHRÉTIEN

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