VIIJ LA VIE ET LES CKUVRES
Histoire des Hôtelleries (Paris, Cherbuliez, i854). Ce sont là, je crois, tous les efforts qui furent jamais faits poui' attirer l'attention sur Roger de CoUerye. Il a pouitant laissé dans l'histoire une trace qui ne s'effacera pas ; il présente la plus singulière personnalité parmi les poètes du commencement du xvifi siècle , et sa vie comme son talent fournissent les plus utiles documents à la philosophie de l'histoire littéraire de ce temps. Il a créé un type national , un type cher à l'esprit f i ançois , celui qui représente le mieux cet esprit dans son état de calme et joyeux loisir. Il a créé le type de Roger Bontemps, on plutôt il s'est incarné dans ce type : il s'est introduit, pour aùisi dire , dans ce personnage traditionnel de Bon Temps , le symbole de la joie chez les vignerons de la Bourgogne, le mari de la Mère-Folle, et le grand-père de tous les allègres Loppinants de l'Infanterie Dijonnoise. Tous les suppôts de l'Abbé des fous d'Auxerre, tous les Bazochiens, Clercs du Chastelet, Enfants Sans Souci, Sots attendants , toute cette grande famille de philosophes sans chaussures et de gais meurt-de-faim, tous ces mignons festus et goguelus, acolytes de la Mère-Folle, tous étoient ses camarades, et tous ces fous, archifous, lunatiques, hétéroclytes , esventés, poètes de nature, et autres légitimes enfants du vénérable père Bon Temps, tous reconnurent lemidole dans la jovialité, la pauvreté sans tristesse de Roger de Collerye. Ils ajoutèrent à leur fiction traditionnelle son nom de baptême, Roger, et il est ainsi devenu Roger Bontemps, le Roger Bontemp? des chansons.
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Ainsi encore il se montre à nos yeux comme mi des ancêtres de ces poètes qu'on a appelés de nos jours les Bohèmes de la littérature. Il est bien le Bohème du xvi« siècle, lancé par la mauvaise fortmie au milieu d'une époque de transition, oscillant entre le passé et l'avenir, malheureux par là, mais par là aussi instructif et intéressant. Il se sent attiré en arrière par les traditions littéraires et morales du moyen âge; tout son talent, tout son caractère, la simplicité de son cœur et son naturel naïf le poussent vers les inspirations des Trouvères; mais leur littérature n'est plus admirée ni récompensée : Roger de CoUerye n'y trouve que la pauvreté et l'obscurité. Il regarde alors, lui aussi, là où vont les regards de tous , vers cette poésie nouvelle, pleine d'harmonie, de faux et étincelant éclat, de creuses et brillantes formules; il y découvre une poétique, des amours et des femmes que ne lui avoient pas montrés ses maîtres du moyen âge. Il laisse entrevoirie résultat de ces influences; il sul'it quelque peu les lois de ces nouvelles fonnules, et chaote çà et là les tristesses langoureuses de l'amour moderne. Mais son instinct se révolte; l'âge et la pauvreté le ramènent à la poésie leste de ses ancêtres, et il revient avec la vieillesse à cette autre tradition du moyen âge, la pensée de Dieu.
C'est là , pour qui l'a étudié à fond , le côté original de sa vie et de son talent; il nous enseigne le côté moral et littéraire de cette position que la Renaissance faisoit, dans le commencement du xvi'^ siècle, aux derniers disciples des Trouvères.
La Vie et les Œuvres
Pierre Roffet anuonce que maistre Roger de Collerye, «homme très sçavant,» dont il édite les œuvres, est natif de Paris. Comme cette publication eut lieu en i536, du vivant de l'auteur, on ne voit guère de motifs de révoquer en doute cette assertion. Goujet dit pourtaut qu'il est Anglois, et il se fonde sur ces vers : « Je suis Bon Temps qui, d'Angleterre
Suis ici venu de grant erre En ce pays de l'Auserrois.
-Mais il ne s'agit ici que d'une allégorie , quoiqu'il paa'oisse improbable qu'une importation angloise en pays étranger, en France surtout, ait jamais pu se présenter avec les qualités de Bon Temps. Je sais bien, d'autre part, que maistre Roger de Collerye ne se fût pas fait faute de se dire « natif de Paris » pour attirer l'attention des bourgeois de la Cité, et rien ne me force à croire que Pierre Roffet se fût fait scrupule de l'aider en cette hâblerie. En tous cas, Roger passa certainement la plus grande partie de sa vie à Auxerre, où il fut successivement secrétaire de monseigneur Jean Baillet, évéque à la fin du xv^ siècle ', et de monseigneur François le"" de Dinteville, qui mourut en i53i. Son successem-, François II de Diuteville, qui occupe un rang distingué
1. On ti'ouve le nom de Roger de Collerye au bas d'un acte de l'évêché d' Auxerre. en l'année i igi.
DE Roger de Collerye. \j
parmi les diplomates du temps de François I^r, trouva sans doute Collerye trop vieux d'âge et de littérature, et le renvoya. Cette place de secrétaire étoit, pour le poëte, une place littéraire plutôt qu'ecclésiastique ; pourtant, à une époque de sa vie qu'on ne peut préciser, il entra dans les ordres. Sa Aie passée s'accordoit mal avec la sainteté de son c-aractère. Il ne réussit jamais à obtenir une place importante.
Il avoit passé ses premières années à dépenser toutes les joies de sou existence. Roger de Collerye s'en alloit, non plus comme les vieux jongle irs, par les champs, les fêtes et les châteaux, mais il marchoit gaiement dans sa jeunesse, vêtu de léger, avec le rire à toutes dents. Parfois çà et là on entrevoit le mot de l'avenir, le signe du bohème et le point noir qui s'agrandira plus tard : la fuite momentanée des angelots d'or. On aperçoit à l'horizon Faulted' Argent et Plate-Bource,]es deux terribles ennemis de Roger Bon Temps, les deux personnifications redoutées de la misère qui l'attend : ils viennent inspecter le haut -de -chausses du bohème et sa bougette ; mais le moment où ils doivent le torturer est loin encore. Roger Bon Temps est dans sa fleur, c'est le roi des bons compagnons , le prince de toute jc)yeuseté. Tout ce qui rit , tout ce qui boit , tout ce qui chante va vers lui; tout esprit jovial, toute maison en fête sont ouverts à ce poëte sans soucis, n s'en va, par exemple , à Gurgy, paroisse voisine du château de Régennes ; ce sont ses plus heureux jours. 11 trouve là son grand ami et joyeux compère , monseigneur de Gurgy, celui qu'on appeloit
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Bacchiis dans les bonnes compagnies , au milieu des repues franches. Il s'abandonne alors à sa paresse bien-aimée; et, au milieu des pots et des gracieuses aventures, il est trop bon camarade pour ne pas prendre sa part des faciles défauts de son ami. Partout le bohème est bien reçu; il a même crédit, et au delà, chez maistre Huguet Tuillaut, l'hoste de la Monnoie, qui, «hommes d'église, jeunes, vieils et chenus , bien les reçoit comme homme de raison. » C'est là qu'il rencontre tous les jeunes clercs, basochiens futurs, qu'il retrouvera plus tard à Paris et pour qui il composera des Cris. C'est là qu'il règne et qu'on l'encense , là qu'il hante les suppôts de l'Abbé des fous d'Auxerre , dont il est le poète titré. Les commérages de la petite ville, la gazette orale, se prélassent à l'hôtel de la Monnoie, et Roger ramasse tout cela pour en faire des vers. Gare aux boulangers dont le pain ne sent que l'eau, gare aux usuriers plus « effrénés que pourceaux en la mangeoire ! » C'est là encore que viennent grimacer, comme Arlequin sur son théâtre, tous les événements drolatiques et malheureux de la journée, larcins joyeux, mariages bizarres, séductions grotesques. Lorsqu'ils auront germé quelque temps dans la tète de Roger, on les retrouvera en chansons et en mascarades, le i8 juillet, le jour où le son des cloches capitulaires aura annoncé qae monseignem' l'Abbé des fous d'Auxerre a été élu sous l'orme, en face de la cathédrale, ou le jour des Saints-Innocents , quand , après l'office du soir, on aura crié du haut de la chaire : La Feste aux Fous ! — Maistre Roger signoit ces joyeuses et implacables
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satires du signet de Débridegozier, et tout étoit dit. — C'est là ce qui reste au poëte du xvi« siècle de la liberté et de la licence du moyen âge .
Roger n' étoit pas toujours d'ailleurs dans la société de ces «happelopins ». Quand il étoit fatigué de prouver son «allégresse de mâchoires,» il s'esquivoit pour aller faire la montre de ses vers à quelques «gens d'honneur.» 11 avoitune société choisie de littérateurs de province; l'amour des rimes étoit alors entré dans la bourgeoisie , et la poésie, qu'on confondoit à cette époque avec la science de rhétorique , pouvoit facilement devenir une vertu bourgeoise. Les deux hommes importants de cette académie de hasard étoient sire Estienne Fichet , autrefois greffier de la gruyerie de Dijon, homme expert en rhétorique, et maistre Michel Armant, bourgeois de Dijon, notaire royal. Aux heures graves , il fréquentoit toute la société ecclésiastique qui s'agitoit au-dessous du siège épiscopal, monseigneur de Saint-Eurate, maistre Nicole Berault , maistre Jehan de Guj^olay et maistre Michel Caron, dont il convoitoit la cure. Enfin, dans les gi-ands jours, quand le bohème avoit écrit quelque épitre, ballade ou rondeau sérieux et quêteur en môme temps, il arboroit l'air solennel, la robe de cérémonie , et , cachant le bohème sous le poëte , il s'en alloit faire humble •sisite à noble dame Anthoinette Du ChesnaVj femme de messire Jacques de Giverlay, seigneur des Champolles. Peut-être aussi profitoit-il de sa figure calme et reposée pour aller se recommander à son illustre protecteur, le révérend
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père en Dieu M. Charles du Refuge, abbé de Moustier-la-Ce'le, près de Troyes*.
Jusque-là, tout étoit facile dans sa vie; c'étoit bien l'atmosphère où devoit toujours s'agiter la nature de Roger Bon Temps. Les amourettes qu'il avait rencontrées sur son chemin, au sortir de l'hôtel de la Monnoie ou dans la compagnie de son compère Bacchus , ne pesoient guère sur ses réflexions . Cependant, l'amour alloit venir abattre celte joie folle et ces pensées légères voltigeant autour des pots. Il alloit, avec sa douce pointure, lui ouvrir pour l'avenir la source-des larmes et lui fixer au cœur la plaie d'où couleront ces quelques tristesses que nous rencontrerons au milieu de la gaieté du bohème.
Roger de Collerye rencontra son amour, un uoble et digne amour, je pense. Quand il parle à celle qu'il aime , c'est toujours « sa treschère et plus que bien aimée, pleine de grâce et bonne renommée. » Il indique dans un acrostiche le nom « de cette fleur d'amoui- redolente,» Gilleberte de Beaurepaire, et c'est en son nom que se livre le combat littéraire qui agite l'esprit du poëte. La nouvelle manière de chanter la passion y attaque la vieille poésie amoureuse. C'est la lutte entre l'amour simple , facile, natm'el, point di-amatique ni déclamateur, et l'amour langom'eux , ce qu'on pourroit appeler
I. Voyez, F*g6 157, une Complainte sur la mort de co protecteur. Cette pièce figure avec plusieurs Rondeaux de Collerye dans les ilolz Dorez de Pierre Grosnet. Ce dernier paroît vouloir les citer uniquement comme des exemples, et nous n'avons rien vu là qui nous permît d'en contester la propriété Ji l'auteur que nous éditons.
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Vamonr-wusique et rhétorique. Ce dernier amoui étoit alOTS mis en vers parles pindariseurs, qui commençoient , comme dit Charles Fontaine, «à contre-miner l'italien en françois , » et il se trouvoit parfaitement représenté par les douze cents rondeaux armés de flèclies, quelques-uns d'ai-quebuses, que Maurice Seève adresse à Délie, «objet de la plus haute vertu. » Le pauvre Collerje sentit d'iustinct qu'il falloit parler à sa bien -aimée le langage <à la mode ; il rougit de son style « gras et rustique » et gauchit légèrement -sers l'école moderne. Il n'alla pas cependant jusqu'à l'exagération grotesque, il fit souvent un mélange assez gracieux des deux poétiques amoureuses, et le plus grand crime que j'aie à lui reprocher, c'est d'avoir voulu :< se plonger dans le lac des pleurs. » Il a pris la plume , dit-il, « pour rédiger les gracieusetés plus doulces que satm» qui sont eu sa maîtresse; mais il l'evient parfois à la vieille manière , et nous verrons de quelle leste et gentille façon il peint sa Gilleberte.
Pourtant trop souvent son amour se déroule eu ballades, épîtres et rondeaux, qui trahissent ses efforts contre son genre naturel, et nous expliquent avec quelle autorité la fadeur va s'imposer aux littérateurs à venir.
Son cœur s'élevoit avec ces nobles et gentilles amours; il lui falloit quelque nouvelle gloire à mettre aux genoux de Gillelierte. Marot étoit alors la splendeur poétique du roj^aume de France; il étoit le favori de cet amour qui « couvre sous ses aisles le cueur des damoyselles , » il avoit une mai-
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tresse « de la ligne des dieux. » C'étoit le grand écrivain de la cour, et il étoit de la race des vieux poètes françois : Collerye alloit vers lui d'instinct. C'étoit aussi une gloire que d'être connu et enregistré par un tel écrivain, l'astre qui attiroit les yeux de toutes les illustrations provinciales. Notre poète envoya donc une épitre à Marot pour le congratuler sur une ballade « trop plus que rose en doulceur rédolente. » Il n'étoit pas un homme obscur, et Marot lui répondit en lui envoyant son Epistre au roy pour avoir été volé. Ce fut une grande joie dans le cercle littéraire d'Auxerre ; messire Fichet se dit de plus en plus le disciple et escolier d'un homme si honoré, et Gilleberte fit un gracieux accueil à cette gloire nouvelle. Un commerce littéraire s'établit entre Marot et Roger. Collerye félicitoit Marot sur ses œuvres « à peu près déificques, » et surtout sur ce que «le roy ne manque <à bien remplir ta bource. » Cette dernière pensée resta longtemps dans l'esprit du poëte d'Auxerre , et ce fut son malheur. Pourquoi lui aussi n'iroit-il pas auprès de ce prince si généreux, dans « la cité de grand renom ? » Peut-être un jour la gloire lui souriroit comme au poëte de Cahors, et Gilleberte auroit de bien plus douces caresses pour le valet de chambre du roi que pour le secrétaire de révêque d'Auxerre !
Roger de Collerye partit pour Paris. Il y trouva la foule joviale des Basochiens, Clercs du Chàtelet, Enfants sans souci, tous ces joyeux pauvres qui traînoient la misère par les cheveux dans les farces, les jeux et sotties. Roger les reconnut bien : ils lui
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avaient offert jadis toutes lenrs folies^ leurs gros rires, leur seule foiiune, pour le payer de ses contes et de ses joyeux mots; mais ce n'étoit plus la gaieté qu'il lui falloit : il aroit été mordu par l'ambitioa, il vouloit la gloire , la fortune, et c'étoit à la cour du grand roi François qu'il pouvoit les chercher. Malheureusement pour Roger, la coui" regorgeoit de pcëtes. Il y avoit là d'abord tous les débris de l'école savante, qui avoient brillé sous Louis XII et survivoient à leurs vers équivoques, à leurs rimes batelées, à leurs fleuretons, à leurs chants royaux, — Jehan Bouchet, Charpentier, Crestin; puis leurs antiques ennemis, Marot, Pierre Gringore ; enfin et surtout l'école qui coustruisoit, avant la Pléiade, cette langue correcte, froide, ennuyeuse que Ronsard alloit réveiller, — les Pelletier, les Denizot, les Claude Chapuys. — Tout cela, aidé de quelques individualités peu faciles à classer, comme Bonaventure Des Periers et Mellin de Saint-Gelais, tout cela occupoit la cour. Il n'y avoit ni place ni oreilles poiir ce sauvage provincial, marqué au sceau de Plate-Bource , et s'en venant naïvement jeter dé petites épistres, de modestes rondeaux dans le guichet du Louvre, qui en étoit encombré. Marot n'étoit pas à la cour ce poëte déificque qu'il paroissoit à Auxerre ; il n'avoit pas pouvoir de protéger les autres, et il avoit fort à faire lui-même contre la jalousie de monseigneur le roi de Navarre. Les rêves apportés de la Bourgogne s'envolèrent donc, et aussi les écus qui les accompagnoieut comme répondants. Roger étoit entré dans la grande ville plus fier que le roi Salomon ; il trauioit après ses
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chausses poudreuses l'Ambition, la Gloire et la Fortune, parées de riches promesses, comme des épousées; mais, hélas! à chaque jour s'en alloit une pièce de leurs atours, et il fallut les congédier. 11 ne lui restoit guère alors de Gilleberte que l'oubli ; il avoit rencontré quelque autre amour, et ce devoit être un bien triste amour , car nous n'en connoissons que les plaintes. Un vilain lui enleva bientôt sa fleur Marguerite. Dès lors , rien ne le retenoit plus dans cette ville où il avoit appris à connoitre cette particulière, âpre et mystérieuse douleur qui naît des désappointements littéraires. C'étoit une dure chose pour lui que de quitter ainsi la terre promise de ses illusions. Pauvre poëte ! de tous ses rêves, il ne lui restoit plus que le regret de s'éloigner du cimetière Saint-Innocent, « où depuis longtemps il avoit eslu sa sépulture. » Triste et charmante pensée qui nous montre ce qu'étoient devenues toutes ces promesses de gloire et de fortune ! Elles avoient été choisir la tombe de leur poëte : c'étoit la seule et suprême joie qu'elles lui eussent jamais domiée. Pourtant Roger espère encore. Comme le font toutes les candides et malencontreuses natures, il espère en l'amitié, il attend quelque noble cœur. 11 resteroit bien volontiers dans la patrie des poètes heureux, s'il trouvoit, comme il le dit ingénument, quelque bon seigneur qui payât sa nourriture et sa vesture; mais il fut encore trompé, et il lui fallut retourner à Auxerre.
C'est alors qu'eut lieu sa transformation. Nous ne savons ce qu'étoit devenue Gilleberte ; peut-être
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avoit-elle -vieilli, peut-être avoit-elle trouvé la couronne de l'âge mûr féminin, quelqiie gras chaperon fourré, orné d'une chaîne d'or. Ce qui est certain, c'est qu'à cette époque , elle avoit disparu de la vie de Collerye , et avec elle l'amour. Alors tous les instincts du trouvère reparoissent, et son caractère se développe dans sa tendance normale. Roger Bon Temps s'étoit engourdi dans la tendresse, et toute sa nature s'étoit affadie. A l'aide de la misère et de l'âge mùr, Roger de Collerye reconquit son caractère; avec le souvenir de ses souffrances amoureuses et des poésies anciennes, il recomposa la femme des conteurs, du Roman de la Rose et des Cent Nouvelles nouvelles. Alors aussi revinrent les rondeaux lestes, l'obscénité naïve et bouffonne, le sentiment matériel, qui a été la principale idée de la vieille poétique amomeuse en son déclin. Je ne puis rien citer, et ce n'est pas le lieu de montrer les circonstances atténuantes de cette licence; mais elle est eu rapport avec le mépris de la femme , et ce mépris est en rapport avec l'idéal de femme que se faisoient les conteurs.
C'est- cet idéal qu'avoit retrouvé Roger Bon Temps et qu'il accablera de son indignation dans sa vieillesse. En attendant, il enterre joyeusement toutes les illusions de sa jeunesse sur i'amour désintéressé :
En faict d'amours , Ijeau parler u'a plus lieu , Car, sans argent, vous parlez en hébrieu.
C'étoit, en effet, le grand ennemi de son existence, l'argent ; toutes ses coquetteries à la fortune
XX La Vie et les Œuvres
ne pBfent jamais amener à sa portée le plus petit troupeau des moutons k la grand' laine ; il passa donc toute sa vie à voir fuir de son voisinage tout ce qui portoit sac d'écus, bourse pleine et la bongette au joyeux son. Aussi traite-t-il la fortune comme l'amour, et se garde-t-il de payer à la pauvreté le tribut de larmes qu'elle réclame de ses serviteurs. Il la raille finement dans son Dialogue des Abusés. Dans un autre dialogue, il se rappelle les bonnes habitudes de Villon, et termine ainsi :
Donc il est temps partir d"icy
Pour aller boire à Irency
Et engager robe et pourpoint.
C'est avec cette gaieté et ces louables dispositions que Roger sortoit de la jeunesse et entroit dans l'âge mûr. La bouteille est, en effet, la dernière maîtresse du bohème; il reconnaît alors que l'amour est uue passion pénible, une passion qu'il faut travailler, qui boude aux rouges trognes , comme l'indiquoit Olivier Basselin. Le vin est toujours là; gracieux ami, il ne connoit ni caprices ni coquetteries ; lèvres pâles, maigres lèvres, tristes lèvres, tout lui est bon à embrasser, et jamais il ne s'informe si le grand diable ne logeroit point en la bougette ; mais , hélas ! si le chemin d'Ireucy est court , les pourpoints sont rares pour le bohème , et les hôteliers sont malgracieux. Ce sont les entremetteurs du vin , et ils sont durs, ils n'ont point de pitié pour le dernier amour du pauvre trouvère. Aussi n'aura-t-il pas toujours sous la main l'oracle de la dive bouteille.
De Roger de Collerye. \xj
Ce sera alors que Faulte- d'Argent et Plate- Bource feront rage en sa demeure, car ils sont revenus, et revenus pour toujours. Ils sont assis à chacun des coins du foyer domestique, jouant avec l'esprit du pauvre homme, comme les diables des enlumiimres qui jouent à la paume avec les âmes des damnés . Ils lui font retourner tous les feuillets de leur martyrologe, depuis la piemière page en lettres d'or intitulée Festes, et où l'on voit danser, désespérées de joie, toutes les maîtresses de l'enfant prodigue, jusqu'à la dendère qui dit : Pillerie ou Suicide, avec la pendaison de Villon eu miniature ; puis ils se lèvent pour aller briser une tuile au toit , un carreau à la fenêtre , et lui montrer par l'ouverture quelque créancier farouche. Dans cette lutte qui s'établit ainsi entre la misère et la gaieté du bohème, sa gaieté ne céda pas ; il soutenoit l'assaut à l'aide de l'espérance : « Puisqu'après grant mal vient grant bien, disoit-il, d'avoir soulcy n'est que bagage; » et quand l'espérance s'en alloit, il prenoit à partie Plate-Bource ; il philosophoit avec lui, il crioit à son ennemi triomphant :
Or je veuil dire et soustenir Que d'engendrer mélancolie Il n'en peut jamais bien venir.
Roger n'est pourtant pas un de ces fanatiques disciples d'Épictète qui se laissent couper la jambe sans mot dire. Il crioit et crioit fort, il crioit à faire fuir toutes les misères de la ville, il crioit à rassembler tous les protecteurs de la province bour-
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guignonne; mais il crioit surtout parce que les plaintes sont l'évaporation naturelle du chagrin ^ qui, sans issue, devient le désespoir. Après tout, les pleurs sont la joie des cœurs douloureux; c'est une joie suprême et une fine volupté. Roger n'a connu que cette sorte de souffrance qui pique le corps, excite l'esprit, arrivant rarement jusqu'à l'âme. Toutes les combinaisons matérielles qui peuvent produire la souffrance font le siège de sa maigre échine : c'est le froid surtout qui est sa grande persécution, et son foyer n'est pas enfumé de gros tisons ; il ne fait feu que de vieils échalas ; son corps est consumé; il a peu mangé, encore moins humé; hélas! Faim le tient en ses lacs. Quand il veut diner, il n'a d'autres serviteurs que Mal-Prêt , lequel l'a accoutumé de souhaiter en vain les reliefs des prélats, et cet éternel Faulted'.\rgent qui le fait piteusement gémir. Au milieu des plaintes de Roger, il y a toujours une contraction fugitive et grimaçante; il ne peut s'empêcher de rire de son nez rouge.
Ce n'est là que le commencement de ses maux; tous les malheurs vont se dresser à la suite. Vient d'abord la maladie, « de quoy sa bource en a bien pis valu. » Puis c'est une cure qu'on lui avoit promise, et qu'il n'obtient pas ; ni sa conduite ni ses poésies, nous l'avons dit, ne permettoient qu'on lui accordât de si graves fonctions. Il porte ainsi la peine de sa jeunesse licencieuse; mais il n'en est pas encore amvé aux remords, et pour la première fois il sent monter un sentiment de colère dans sou cœur si doux et si facile. L'épreuve se continue
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cependant. Tous ses amis sont en la terre mis, et voici son unique protecteur, celui qui ne l'a jamais abandonné , monseigneur Charles du Refuge , qui meurt aussi. A ce coup, la douleur lui troubla l'esprit, et il fit sérieusement la plus grotesque oraison funèbre qui se puisse voir.
Il tâche ensuite de se recommander au successeur de ce refuge acceptable; mais une nuée de procureurs se précipitent à la rescousse de leurs chers enfants, Faulte- d'Argent et Plate- Bource. Il eut un procès qui dura trois ans , et qui pensa lui faire perdre l'esprit : « Durant ce temps, Povreté m'a couvé,» dit-il énergiquement. Enfin, l'amitié revient à lui, sa vie s'éclaircit, et sa gaieté reprend toute sa vigueur. Roger commence par reconquérir sa philosophie. Il se hasarde à chanter sou joyeux programme de la doctrine épicurienne :
Pour évader ceste grande chaleur Qu'on voit régner, et aux corps périlleuse. Besoin nous est faire chfere joyeuse , Boire souvent , et toujours du meilleur, etc.
Quelques pensées d'amour, les gracieuses pensées du temps jadis, refleurissent dans le cœur presque mort du poëte comme une seconde moisson de roses blanches airs dernières rougeurs du soleil d'automne. C'est bien l'amour trouvère; c'est aussi le dernier amour : le vieil hiver s'avance; il a chassé ce dernier rayon de soleil qui sembloit vouloir ressusciter les feuilles mortes. Faulte-d' Argent a repris son empire ; il pourchasse durement tous les échos de la jeunesse.
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La maladie est revenue. Le poète a grand froid, et il est « tondu de près comme la brebiette ; » les années se succèdent, la vieillesse arrive; la misèi-e a suivi les années : Povreté l'a couvé. Enfin s'éveille eu lui la plus haute pensée de toute sa vie, la pensée de Dieu, qui va se développer parmi les repentirs de sa vieillesse : c'est cette grande pensée du Dieu sévère et consolateur en même temps qui constitue la grande différence entre le bohème descendant du moyen âge et toute la couvée de bohèmes que contient l'avenir. C'est ici seulement que nous pouvons comprendre la vie de Roger de Collerye, et que nous trouvons l'explication de cette gaieté que rien ne refroidit, de ces longues souffrances endurées sans désespoir; c'est ici que Dieu apparoit, et c'est Dieu qui est la raison de cette énergie morale. Les trouvères peuvent souffrir; mais la désespérance, le venin de la douleur, cette amère chose qui constitue l'aiguillon de la Mort sur cette terre, n'existent que rarement dans le moyen âge.
La vieillesse étoit donc venue pour Roger de Collerye, la vieillesse dans la solitude, la souffrance et la pauvreté ; mais en même temps il avoit tourné vers Dieu son visage ridé et lui demandoit presque gaiement encore les secours que les durs protecteurs de ce monde ne lui avoient point doimés. Il pensoit à toute cette vie passée à la poursuite de la gloire qui l'avoit méprisé, de la fortune qu'il n'avoit jamais pu atteindre ; il se rappeloit tous ses amis morts ou ingrats, et retrouvoit cette touchante doctrine du catholicisme : « Mais au bon
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Dieu tout vray amour haboude. » Alors son talent subit une dernière transfonnation : il conserva, comme dit Gringore , « les outils de ses vieils pères, » et il chanta , avec la naïveté et la simplicité antiques, ces vérités qu'il venoit de découvrir. C'est alors surtout qu'il comprit la chasteté et le sens de la philosophie trouvère au sujet des femmes : « Lubricité deffait et corrompt l'homme, » dit-il. Puis il résuma l'anathème chrétieu contre la volupté dans une malédiction d'un mouvement original :
Ah ! oui , Venus, tu portes la prison De folle amour, ô déesse damnée !
Le pauvre et pénitent vieillard rencontra ce que le jeime et actif bohème n'avoit pu trouver, une parcelle de gloire. Avant de mourir, il eut l'insigne honneur de lire sur le titre d'un in-S» imprimé à Paris, i536, par Pierre Roffet, cette superbe annonce : Les Œuvres de maistre Roger de Collerye , homme tressçavant , natif de Paris, secrétaire de feu 'M. d'Auxerre, lesquelles il composa dans sa jeunesse, contenant diverses matières pleines de grant récréation et passe-temps.
Telle a été la destinée du poëte qui résume le mieux les qualités et les défauts de l'école trouvère, au commencement du xvie siècle, et qui eu estresté, sous le nom de Roger Bon Temps, comme
xxvj La Vie et les Œuvres
la personnification populaire. Les poètes qui forment cette école s'obstinent au moyen âge, nous l'avons vu ; ils entretiennent une opposition continuelle contre l'école savante de ce temps, et, en posant ainsi la naïveté, la réalité, le naturel du langage , en face de cette gravité empesée, de cette rhétorique prétentieuse, de cette pédante et illogique immixtion d'une langue étrangère, ils ont abrégé ces jours d'épreuves et d'enfantement pénible qui dévoient accompagner la révolution littéraire de la Renaissance. Ils n'ont pas réussi à imposer à la poésie qui leur succède la variété , l'originalité, l'amour de la réalité qu'ils défendent comme qualités propres a l'esprit françois; ils sont vaincus par les traditions classiques , par la tendance généralisatrice et régularisatrice que va développer cette Renaissance ; mais il ne faut pas oublier qu'ils ont cette gloire d'être les défenseurs de la littérature et surtout de la langue nationales. Pourtant leur préoccupation du style, toute nécessaire qu'elle fût , les conduisit fatalement au défaut considérable de leur école, qui est le manque fréquent de réflexion et de profondeur : ils semblent, en effet, n'avoir d'autre but que de manier la langue; ils jouent avec elle pour la faire parader, pour lui faire produire ses plus vifs effets.
Il est donc logique de leur pardonner cette vivacité qui court à perte d'haleine, effleurant à peine la pensée, peu avare de chevilles, s'inquiétant médiocrement du sens, et abandonnant une réflexion à son malheureux sort au milieu d'une phrase parfois inachevée. Du reste, bien des traits
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particuliers distinguent ces écrivains de leurs maîtres les poètes d'autrefois. Ils commencent à se laisser séduire par la rhétorique et le convenu; ils ne peuvent plus arriver à la simplicité. Leur style n'est plus seulement Tapparence de leur pensée; il semble avoir contracté certains tics nerveux, comme s'il conservoit le caractère des choses qu'il dit ordinairement; et comme l'expression la plus ordinaire de cette école a été la gaieté , il se trouve souvent derrière les phrases calmes et tranquillement graves, dans les épitaphes, par exemple, une grimace involontaire qui simule l'ironie et critique le défunt dont on veut sincèrement et vulgairement faire l'éloge.
Roger de Collerye a introduit son caractère propre dans les principes de son école, et c'est là toute son œuvre littéraire. Il est arrivé à ce résultat singulier, d'être imitateur et original en même temps, et il y est arrivé par une personnalité fort accusée, imie à un talent littéraire moins élevé. Il faisoit de la littérature avec les accidents de son existence , mais en prenant pour modèles la manière et les formules de ses voisins. C'étoit une sorte d'intelligence paresseuse qui acceptoit servilement le cadre et les couleurs d'autrui. Le bohème étoit original en ceci, qu'il mettoit son portrait sur les épaules et sur le pourpoint de son maître Coquillart. C'est ce dernier, en effet, dont les œuvres exercèrent sur lui la plus grande influence. Ce Coquillart avoit une sorte de génie coquet, allègre et séduisant, une intelligence maligne, observatrice des choses extérieures; c'étoit plutôt un peintre
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qu'iin écrivain, et son style toujours paré, haut en couleur, couroit avec unejoyeuseté infime, comme un jeune seigneur qui va montrer de nouveaux bijoux à ime nouvelle maîtresse. Ce laogage étoit si leste, et cette littérature s'arrétoit si gracieusement aux habits des choses, qu'elle devoit exercer la plus séduisante influence sur les amateurs de réalité extérieure. Goquillart avoit été, au temps de la jeunesse de Colierye, l'homme illustre de la Champagne et de la Bourgogne, et sa renommée n'avoit pas moins que son style ébloui le secrétaire de l'évèque d'Auxerrc. Pierre Gringore, qui cachoit dans cette langue incomplète du moyen âge. la profondeur de pensée d'un grand poëte, Gringore aussi avoit eu sur lui une certaine influence, mais plus tardive et moins prononcée. Enfin, il avoit été probablement hi'Ycé par les chansons normandes, qui étoient populaires alors, les chansons d'Olivier Basselin et de ses imitateurs, et nous verrous quelle trace cette poésie a laissée dans ses œuvres.
Roger de Colierye n'étoit donc qu'un imitateur ; mais il n'en étoit pas de l'imitation dans cette école comme dans les autres : c'est en effet ce qui constitue une différence importante entre les écoles où la convention l'emporte et celles oii la réalité est le principe dominant. L'imitation n'est pas dans ces dernières aussi déshonorante ni aussi médiocre. Les écoles réalistes procèdent par l'observation : ces observations tombent, je le sais bien, dans un cadre uniforme et dans des formules tyranniques; mais, comme toute observation a la personnalité pour point de départ, il y a toujours dans ce cadre et
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eutre ces tbrmulos une figure vraie, vivante et naturelle. C'est ce qui explique comment nous avons pu appeler Collerye un original imitateur. Du reste, il a bien des qualités ([ui lui sont propres ; et s'il n'approfondit pas l'émotion, s'il traduit le premier sentiment qui lui vient à l'esprit et au cœur, ce sentiment est toujours logique, et l'émotion sincèrement rendue. S'il porte le cachet de sa position dans le monde, si c'est un esprit décidément provincial et bourgeois, marchant terre à terre, là du moins il est franc et naturel. Il est maladroit quand il veut s'élever jusqu'à cette puissance de satire , à cette réalité brutale et inexorable des trouvères ; mais il a parl'aitement réussi dans cette partie de l'art naïf qui est la légèreté. Et cette naïveté n'est pas lourde et savamment triviale, c'est la véritable naïveté des couteurs , fine et pleine de bonhomie, simple de cœur, si je puis dire, et malicieuse, comme la naïveté des natures bonnes en même temps qu'intelligentes.
Il a mis au service de son talent un style vif, énergique, coloré, et pourtant naturel ; c'est incontestablement le plus grand mérite de sa poésie.
On trouvera dans ses œuvres des passages d'un cynisme parfois révoltant. Nul plus que nous ne l'en blâmera. Il faut pourtant rappeler, pour sa défense, que cette littérature brutale ne fait pas l'apologie du vice. Roger de Collerye et ceux de son école suivoient la tradition littéraire et philosophique des conteurs du moyen âge, francs railleurs, observateurs impitoyables, mais qui n'avoient ni recherches de débauches, ni systèmes démoralisateui's.
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pas plus que les imagiers qui sculptoient les gargouilles obscènes de nos vieilles cathédrales. Ces deux classes d'artistes, à les juger philosophiquenieut, poursuivoient un but identique. Les uns sculptoient l'extérieur du diable : ils lui donnoient, comme attributs, les instniments hideux et exagérés des passions humaines, et ils en concluoient comme sanction morale une effroyable laideur physique. Les autres, les trouvères, peignoient l'àme du diable, si je puis dire. Ils prenoient pour cela le cœur de la femme dépravée, qui était pour eux la représentation en même temps que l'instrument le plus commun de la puissance diabolique. Ils montroient comme attributs de cette puissance l'adultère, la dépravation facile, le dévergondage coquet, et ils en concluoient la laideur morale. C'est là, pour une grande part, la cause et l'idée philosophique de l'obscénité du moyen âge.
En résumé, nous le répétons, ce qui a attiré notre attention sur Roger de CoUerye , c'est moins encore l'importance littéraire que la valeur historique de ses œuvres. Toute sa vie jette une grande lumière sur ce point obscur de notre histoire, qui est la lutte littéraire et morale contre la Renaissance. Il n'a sans doute pas su conquérir un poste supérieur au milieu des accidents de cette révolution de notre littérature, mais il est placé de manière à nous en indiquer quelques importants détails : il nous instruit à la manière des chœurs antiques, qui, par leurs gestes, leurs plaintes, par leurs larmes souvent, par des interjections simples, sans grande harmonie et prétentions poétiques, en-
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seignoient aux spectateurs ceux des événements du drame qui se passoient dans la coulisse. Nous avons vu comment il se trouvoit entre deux poétiques, et aussi entre deux sortes de femmes complètement différentes , comment il subit pour un temps l'entraînement de la nouveauté, mais en revenant bientôt à la femme et à la poétique du moyen âge. Nous l'avons ensuite trouvé pauvre et misérable, expiant ses instincts littéraires qui n'étoient plus à la mode, portant la peine de l'époque de transition où il étoit né, mais consolé par la pensée de Dieu. Là encore nous recoimoissons la destinée des poètes de ce temps. Roger de Collerye se trouvoit comme eux au milieu du combat que se livroient Tlndifférence et la Foi sur le seuil de l'âge moderne.
Il peut donc ainsi nous indiquer la position intellectuelle et niorale où dévoient se trouver les derniers poètes trouvères au commencement de la Renaissance, la lutte intime qrd devait se passer en eux, et en même temps il représente fidèlement à nos yeux certains côtés d'une école littéraire originale pour nous, école dédaignée, inconnue, mais qui renferme pourtant des qualités exclusivement francoises.
La partie bibliographique de cette préface ue comporte pas de grands développements. Il n'existe qu'une édition des œuvres de Collerye, l'édition de i536, dont nous avons déjà parlé, et de cette
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édition deux exemplaires restent seuls connus. L'un appartient à la bibliothèque de la rue Richelieu, où il est classé sous le n» 4,478 Y; il est relié en maroquin rouge, avec le timbre aux fleurs de lis sur les plats; il est incomplet : la fin du second Rondeau, le troisième, le quatrième, le cinquième et le commencement du sixième ont été remplacés à la plume; la fin de la troisième Complainte et la première Ballade manquent complètement. L'autre exemplaire est complet, parfaitement conservé, richement relié par Bauzonnet; il fait partie de la bibliothèque de M. le baron Jérôme Pichon. A la fin du siècle dernier, on connoissoit encore quatre exemplaires de ces poésies : celui de la Bibliothèque du Roi, qui y étoit signalé par l'abbé Le Beuf dès 17^7 ; celui qui étoit relié avec l'Hecatoniphile, et qui, venant de l'abbé de Rothelin, se retrouvoit à la vente du baron d'Heiss, 1765; un troisième, relié en veau fauve, vendu à la vente du duc de La Vallière, 1783; un quatrième, relié en maroquin rouge, et vendu chez Gaignat, 1769. Ce dernier appartient maintenant à M. le baron J. Pichon, à qui je dois ces renseignements et à qui je suis heureux de témoigner ici ma cordiale reconnoissance pour la courtoisie parfaite avec laquelle il a bien voulu me communiquer ce volume et me faire part des observations de son ingénieuse et sûre érudition. On m'avoit annoncé qu'il y avoit à Auxerre un manuscrit des œuvres de notre poëte, et que le manuscrit de Bayeux qui renferme les chansons de Basselin et de Le Hoiix contenoit aussi quelques chansons de CoUerye.
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M. Quautin, archiviste d'Anxerre, et M. Lambert, bibliothécaire de Baveux, ont bien voulu me faire tenir la certitude que ces renseignements étoient erronés. Je les remercie de grand cœur pour l'obligeance qu'ils ont mise en cette affaire. J'ai donc été forcé de consulter uniquement l'édition de Pierre Roffet. Elle est remarquable par l'incorrection , le manque de soin et d'intelligence avec lesquels elle a été faite. Plusieurs phrases sont rendues inintelligibles, beaucoup de vers sont tronqués, beaucoup de mots sont mal lus, mal compris, mal écrits, omis ou changés de place; la ponctuation, rare d'ailleurs, paroit mise au hasard, et l'orthographe prend fréquemment des allures étranges même pour cette époque. Je suppose que Pierre Roffet n'a pas donné grand soin à cette édition des œuvres d'un homme devenu obscur, à qui son éloignement, ses poésies passées de mode et sa pauvreté ne donuoient ni la possibilité ni le droit de se montrer exigeant. Si nous ajoutons à ce manque de soin un manuscrit difficile à lire, la lutte constante entre l'orthographe de la province bourguignonne et l'orthographe des imprimeurs parisiens, lutte qui se résumoit eu des compromis fréquents et des concessions réciproques, nous arriverons facilement à nous rendre compte des bizarreries d'une telle édition. Ou conçoit que pour tirer un bon parti de ces matériaux, il eût fallu un devin plutôt qu'un hiterprète; je me suis pouiiant permis le moins de changements qu'il m'a été possible, j'ai respecté le texte partout où il n'y avoit pas faute évidente, j'ai laissé aussi à l'orthographe cette variété qui
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est un des signes des temps où l'on est en lutte, en révolution, où tout porte le cachet d'une époque de transition, la grammaire et les formules d'art comme les idées et les mœurs.
CD. D'HÉRIGAULT.