‹ Œuvres ophthalmologiques de Thomas YoungChapitre 1 sur 34 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

C'est avec un grand plaisir que j'accepte l'honneur de présenter aux confrères de la spécialité cette. traduction des mémoires de Thomas Young, relatifs à l'optique physiologique, -car je ne connais pas de lecture plus suggestive.

Ceux qui s'intéressent à l'histoire de l'ophtalmologie partageront notre admiration pour le savant qui, à vingt-sept ans, avait pénétré si avant dans les problèmes les plus difficiles de l'optique de l'œil. Leur surprise grandira encore quand ils verront avec quelle simplicité de moyens l'illustre Anglais allait droit au but, et résolvait des problèmes qui n'avaient même pas été posés par ses prédécesseurs.

De même que les littérateurs recherchent l'édition princeps d'un auteur, les hommes de science doivent remonter aux sources et lire les mémoires originaux, car les compilateurs n'ont pris, bien souvent, dans ces mémoires, que ce qui était à leur portée, laissant de côté précisément les parties les plus fortes, parce qu'elles devancent trop les connaissances des contemporains ou parce qu'elles sont inachevées.

Aux lecteurs qui, arrêtés par quelque passage difficile, voudraient consulter le texte anglais, je conseillerai de ne pas recourir à la réimpression Peacock, où l'éditeur, croyant faire mieux, a dénaturé les dessins originaux de l'auteur, qui, dans les Transactions, ont un

caractère bien plus marqué de vérité. L'auteur lui-même, en retouchant son œuvre, risque parfois de la gâter : je citerai, par exemple, la fig. 67 (p. 181) qui, dans les lectures de Young, présente un aspect symétrique et qui, dans le mémoire original, décèle l'asymétrie de l'œil de l'auteur dans le méridien horizontal. — Dans une réédition ou une traduction, des fautes peuvent se glisser, attribuables à la meilleure intention. Remarquez, par exemple, le doute exprimé à tort par le traducteur (p. 191) sur la différence trouvée par Young entre la réfraction centrale et la réfraction périphérique pendant l'accommodation : des observations qu'il a faites tout récemment démontrent que, loin d'être le résultat d'une erreur, cette différence est réelle et d'une très grande importance pour la théorie de l'accommodation.

Les mémoires de Young ont déjà fourni une ample moisson aux physiologistes, v. Helmholtz leur a emprunté, entre autres, la théorie des trois couleurs fondamentales, connue sous le nom de théorie Young- Helmholtz. — Donders y a pris, non moins loyalement, la formule de l'amplitude de l'accommodation, et bien d'autres idées, moins importantes, dont les auteurs plus récents ont attribué la paternité au physiologiste d' Utrecht.

Notre laboratoire a constamment vécu sur Th. Young. Pour pousser plus loin dans la direction marquée par ce savant, nous avons perfectionné les ophtalmomètres et les optomètres, auxquels les noms de nos collaborateurs, Schtoetz, Nordenson, Sulzer, Bull, resteront attachés1. Plus résolument encore que ses prédécesseurs, M. Tscherning s'est engagé dans cette même voie, et on comprendra le sentiment de reconnaissance qui lui a fait interrompre ses recherches personnelles pour mettre au jour la présente traduction des œuvres du Père de l'ophtalmologie moderne. On lui en saura d'autant plus de gré qu'il lui a fallu plus d'effort pour écrire dans une langue d'adoption, qui s'est parfois montrée un peu marâtre.

1 Les travaux exécutés au laboratoire d'ophtalmologie à la Sorboune paraissent dans le compte rendu annuel des travaux de la Société française d'ophtalmologie.

Au cours de cette publication, le traducteur s'est permis d'intercaler quelques commentaires des passages les plus obscurs et la description de ses principales expériences.

S'il a été beaucoup glané dans Th. Young, il reste encore à moissonner. C'est ainsi que, depuis l'impression de ce qui suit, M. Tscherning a acquis des vues bien plus nettes sur le mécanisme par lequel le cristallin se déforme, vues qu'il a exposées dans les Archives de physiologie (janvier 1894) et dans la Revue des sciences d'OLiviER (février 1894).

Grâce à ces dernières expériences, il paraît certain qu'au lieu de se produire par le mécanisme décrit par v. Helmholtz, la déformation du cristallin, nécessaire pour voir les objets voisins, résulte d'une traction exercée sur les bords de cette lentille, dont le milieu se bombe grâce à la dureté du noyau. Thomas Young avait déjà prouvé que la déformation se comporte ainsi et avait affirmé que ce changement de forme rend nécessaire la contraction pupillaire qui accompagne l'accommodation, mais cette partie de son mémoire n'avait pas arrêté l'attention de lecteurs tels qu'AaAGO et v. Helmholtz, et le mécanisme par lequel se produit la déformation lui avait échappé. M. Tscherning a donc fait faire un pas décisif à la théorie de l'accommodation.

S'il m'a été facile d'indiquer les principaux travaux issus de la lecture de notre auteur, il est plus malaisé de dresser la liste de ceux qui restent à faire. Je signalerai cependant, parmi les questions d'utilité pratique, dont la solution ne saurait se faire attendre, l'aplanétisation et l'achromatisation de l'œil humain et sa correction pour la vision indirecte, questions qu'il a soulevées et dont l'étude est facilement abordable par les procédés dont on dispose actuellement : je pense aussi que, dans un avenir rapproché, on arrivera à analyser des défauts optiques dont la correction s'obtiendra par des combinaisons autres que les verres sphéro- cylindriques et toriques, auxquels se restreint actuellement notre arsenal de lunettes. Puisse la lecture du présent volume être le point de départ d'un réveil d'activité dans les études d'optique physiologique, un peu abandonnées depuis vingt ans !

Cette préface passant sous les yeux de M. Tscherning, sa modestie m'interdit d'insister sur l'importance de ses travaux ; mais je reste libre d'exprimer toute la reconnaissance de l'auteur pour M. Potier, dont la lucidité et la bienveillance ont toujours été au service des travailleurs de bonne volonté.

A la Sorbonne, mars 1894

Emile Javal.

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