LONDON 1807. CHAR XXXVIII
L'intermédiaire par lequel nous faisons connaissance avec la plupart des objets qui nous entourent est l'œil, organe qui présente à l'observateur attentif un arrangement de différentes substances si exactement et si délicatement adaptées aux besoins de la vision, qu'on ne peut s'empêcher d'admirer à chaque instant la sagesse avec laquelle chaque partie est ajustée au reste et le tout arrangé de manière à concourir au même but. Les résultats si éloignés de ce que promet le simple aspect, concordent si bien, que c'est seulement après des recherches laborieuses qu'on est parvenu à comprendre la nature et les fonctions de cette merveilleuse construction, dont le mécanisme laisse loin derrière lui toute rivalité de l'art humain.
Description de l'œil. — L'œil forme un sphéroïde irrégulier, mais qui ne diffère pas beaucoup d'une sphère. Il est principalement constitué de substances transparentes, de différente densité optique, calculées de manière à réunir les rayons lumineux qui divergent de chaque point de l'objet, en un foyer sur sa surface postérieure, laquelle possède la faculté de transmettre à l'esprit l'impression de la couleur et de l'intensité de la lumière, ainsi que
l'idée de la situation du point focal, déterminée par la position angulaire de l'objet. (Tab. III. Fig. 101.)
La première réfraction a lieu à la surface antérieure de la cornée, la membrane transparente, qui fait saillie en avant de la sphère oculaire. Mais la cornée, qui est très près d'être d'épaisseur égale, ne produit elle-même que peu d'effet. Elle sert surtout à donner à Y humeur aqueuse, qui la remplit et la maintient tendue, une forme convenable. L'humeur aqueuse est en partie divisée en deux par l'uvée, ou l'iris, membrane de couleur différente chez les différents individus, et qui est perforée au milieu par la pupille. Immédiatement derrière l'iris et attachés à sa base, se trouvent les procès ciliaires, dont les sommets forment comme une courte frange en avant du cristallin. Ce dernier est formé par une substance bien plus réfringente que l'humeur aqueuse, et dont la densité augmente vers le milieu. Le reste de la cavité oculaire est rempli du corps vitré, liquide logé dans un tissu cellulaire, formé de membranes extrêmement fines. La rétine revêt le côté concave de la paroi postérieure de la cavité. A moitié transparente, elle est supportée par la choroïde, membrane noire ou brune, extrêmement opaque, qui forme la continuation de l'iris et des procès ciliaires. A l'endroit où la rétine se joint au nerf optique, la choroïde est nécessairement perforée, et une petite partie de la rétine est presque insensible à cet endroit. Le tout est entouré de la sclérotique, membrane opaque qui forme la continuation de la cornée.
Image rétinienne. — Après avoir passé par la cornée et traversé la pupille, les rayons lumineux sont rendus encore plus convergents par le cristallin et viennent se réunir en foyer sur la rétine. Ils forment ainsi une image qui, d'après les lois ordinaires de l'optique, est renversée, car les rayons centraux de tous les faisceaux se croisent un peu en arrière de la pupille. Il est facile d'observer cette image dans un œil mort, en mettant à nu la surface postérieure de la rétine. (Tab. III. Fig. 102.)
Avantages de la construction optique de l'œil. — Cet arrange-
ment des différentes substances réfringentes offre beaucoup d'avantages. Si la surface de la cornée avait été plus convexe, elle n'aurait pas, à elle seule, pu réunir les rayons latéraux d'un faisceau direct en un foyer parfait, à moins que sa courbure n'ait changé vers les bords, et, en ce cas, les faisceaux obliques auraient subi des aberrations plus fortes et n'auraient pas pu être réunis en foyers sur la rétine. Une deuxième réfraction accomplit ces deux fonctions d'une manière bien plus complète et a aussi l'avantage d'admettre une quantité de lumière plus grande. Ensuite, s'il y avait eu un changement brusque de densité aux surfaces cristalliniennes, une réflexion aurait eu lieu à chacune de ces surfaces, et la vue distincte d'un objet lumineux quelconque aurait été gênée par l'apparition d'un nuage lumineux ; cet inconvénient est écarté par l'augmentation graduelle de densité vers le milieu, qui a aussi pour effet de rendre le cristallin équivalent à une lentille de la même grandeur, mais bien plus réfringente. — La densité plus faible des parties latérales empêche en même temps l'aberration ordinaire des surfaces sphériques, qui produit une réfraction trop forte des rayons latéraux des faisceaux directs, et elle a pour effet de faire tomber le foyer des faisceaux obliques exactement ou presque exactement sur la surface concave de la rétine dans toute son étendue.
Les remarques que Young fait ici ont une grande importance pour l'étude de la dioptrique oculaire.
Il fait d'abord remarquer que la cornée aurait dû être bien plus convexe pour produire à elle seule toute la réfraction oculaire , et comme l'aberration de sphéricité augmente avec le cube de la courbure, elle aurait en ce cas atteint des degrés très considérables ; pour obtenir une image à peu près bonne, il aurait alors été nécessaire de diminuer démesurément le diamètre pupillaire, ce qui aurait enlevé trop de lumière. — La répartition de la réfraction sur plusieurs surfaces de moindre courbure est du reste un des moyens qu'on emploie le plus souvent dans les instruments d'optique pour diminuer l'aberration de sphéricité. — On aurait bien pu diminuer l'aberration d'un faisceau direct par un aplatissement de la cornée vers les bords, mais un tel aplatissement — qui du reste existe en réalité — aurait produit une aberration énorme des faisceaux obliques, pour lesquels il serait préférable que le milieu fût plus aplati que la périphérie.
Malgré la répartition de la réfraction oculaire à ces différentes surfaces, l'aberration de l'œil aurait encore été très considérable, s'il n'y avait pas d'autres précautions prises. Je calcule que si les surfaces avaient été sphériques et l'indice du cristallin uniforme, l'aberration aurait été près de quatre dioptries, en prenant 5mm pour l'ouverture pupillaire. Autrement dit, un œil qui serait emmétrope pour des rayons centraux, aurait eu une myopie d'environ quatre dioptries pour les rayons périphériques du même faisceau. Mais c'est un fait qu'il existe un nombre assez grand d'yeux qui sont exempts d'aberration de sphéricité (ceux de Young et de Helmholtz par exemple), et quelques-uns ont même l'aberration surcorrigée (voir pag. 187). Cet effet est dû en partie à l'aplatissement périphérique de la cornée, mais surtout à la diminution d'indice vers la périphérie du cristallin ; le dernier de ces deux facteurs est de beaucoup le plus favorable aux faisceaux obliques.
Young croyait que la diminution d'indice vers la surface du cristallin allait jusqu'à rendre la différence d'indice entre cette dernière et l'humeur aqueuse à peu près nulle, de manière à ce qu'il n'y eût pas de réflexion aux surfaces cristalliniennes. Nous savons maintenant que ce n'est pas le cas : il se fait sur ces surfaces une réflexion, qui produit les images de Purkinje. Mais la conséquence en est aussi celle que Young prévoyait, à savoir, qu'une partie de la lumière réfléchie est de nouveau réfléchie à la surface antérieure de la cornée et revient vers la rétine. C'est cette lumière que j'ai désignée comme la lumière nuisible, et qui forme la cinquième et la sixième images catoptriques de l'œil, que j'ai décrites dernièrement (Revue générale des sciences 15 Décembre 1892). — Mais il va sans dire, que toutes ces images auraient été bien plus brillantes si l'indice du cristallin avait été uniforme, ce qui forme encore un avantage de sa structure spéciale.
Renversement de l'image. — On s'est souvent occupé de la question de savoir pourquoi nous voyons les objets dans leurs positions naturelles, l'image rétinienne étant en réalité renversée ; on a eu tort, car la situation d'un foyer dans la partie supérieure de l'œil n'est certainement pas une raison pour admettre que l'objet correspondant ait une position élevée. Nous considérons comme partie inférieure d'un objet celle qui est la plus rapprochée du sol ; et comme l'image rétinienne d'un tronc d'arbre est en contact avec l'image du sol, on en conclut tout naturellement que le tronc même est en contact avec le sol réel. L'image des branches
étant plus éloignée de l'image du sol, nous en concluons nécessairement que les branches sont plus élevées que le tronc. Il est bien plus simple de comparer l'image du parquet avec l'image de nos pieds, qui est en contact avec elle, qu'avec la situation réelle de notre front, près duquel l'image se trouve en réalité, mais par un pur hasard, et avec laquelle il serait impossible de la comparer, au moins autant que nous basons notre jugement sur une sensation immédiate.
[L'influence de] l'instinct. — Nous sommes certainement à chaque instant obligés d'appeler l'expérience en aide pour corriger les erreurs d'un des sens par la comparaison avec les perceptions des autres. Il me semble que certains savants se sont trop avancés en déclarant que l'usage de tous nos sens est dérivé de l'expérience seule, sans vouloir admettre l'existence d'un instinct à côté d'elle. Sans autre preuve que leur propre imagination, ils ont nié l'observation, relatée par Galien, sur les instincts d'un chevreau, observation qui est trop digne de foi pour pouvoir être réfutée par une simple négation. Séparé de sa mère au moment de sa naissance, le petit animal courut un instant après vers quelques plantes vertes, qu'il se mit à flairer et puis à brouter et à avaler. Il n'est pas possible de se figurer comment l'expérience aurait pu mener le chevreau à se sentir tenté par la vue de sa nourriture, à faire agir ses muscles locomoteurs pour s'en rapprocher et la flairer, et comment l'odeur aurait pu l'amener à la mâcher, et le goût à l'avaler, s'il n'avait pas été pourvu de quelques instincts fondamentaux, dus à la même intelligence, qui a calculé l'ajustement de l'œil de manière à ce que le cristallin soit en état de produire une image parfaite de tous les objets environnants, et que la rétine ait la forme exacte qui convient pour recevoir l'image, qui s'y forme.
Il me semble que ces mots de Young peuvent encore trouver leur application aujourd'hui. Les théories empiristiques exercent nécessairement une grande attraction sur l'esprit, parce qu'elles essaient de donner une explication de faits devant lesquels les théories nativi-
stiques sont obligées de s'incliner avec un „ non possumus ". La grande influence qu'a eue v. Helmholtz sur la direction des études modernes d'optique physiologique, a également contribué à donner cours aux théories empiristiques. J'exposerai ailleurs quelques points, où il me semble que le grand physicien de Berlin a poussé un peu loin sa prédilection pour les théories empiristiques. — Depuis quelque temps on a essayé de modifier les théories empiristiques dans le sens Darwinien, en admettant que les qualités en question sont le résultat d'expériences faites, non par l'individu, mais par le genits. Il n'y a rien à mon avis qui empêche de se figurer que les choses se sont passées ainsi, mais il faut bien remarquer que, prises en ce sens, les théories empiristiques ne diffèrent guère des théories nativistiques, les qualités étant alors congénitales dans le même sens que, par exemple, la forme actuelle de nos organes ; et il y aura lieu de distinguer nettement entre ce qu'on peut supposer appris par l'individu même, et ce qui est dû à l'expérience du genus.
La sensibilité de la rétine. — Toute la surface de la rétine semble en général occupée par une telle image ; il n'y a cependant qu'une petite partie voisine de l'axe qui possède la faculté de transmettre des impressions distinctes de petits objets. Mais cette vision parfaitement distincte, limitée à une petite tache, nous est bien plus utile que ne le serait une vision passablement bonne, étendue sur un champ plus grand ; en effet, grâce aux muscles extérieurs, il est facile de changer la position de l'œil de manière à ce que l'image d'un objet quelconque, placé devant nous, puisse être amenée à l'endroit le plus sensible de la rétine.
Il est facile de constater le défaut de sensibilité de l'entrée du nerf optique, en plaçant deux bougies de manière à ce que la distance de chacune d'elles à l'œil soit environ quatre fois plus grande que la distance qui les sépare ; en dirigeant l'œil droit vers la bougie qui se trouve à gauche, la bougie droite se perd en un nuage faiblement lumineux, son image rétinienne tombant sur l'endroit où la sensibilité fait défaut.
Le foyer de l'œil; l'accommodation. Lorsque l'attention n'est pas dirigée vers un objet spécial, le pouvoir réfringent de l'œil est ajusté pour dépeindre nettement des objets situés à une certaine distance, qui diffère pour les différents individus, et qui en général
augmente avec l'âge. En ouvrant les yeux subitement, sans préparation spéciale, on trouvera que ce sont seulement les objets éloignés qui paraissent aussi distincts qu'on puisse les voir ; mais sous l'influence de la volonté l'œil peut s'accommoder à distinguer nettement des objets rapprochés jusqu'à une certaine limite. A l'âge de 40 ou 50 ans le pouvoir réfringent de l'œil commence en général à diminuer, mais si sa force est trop grande, il arrive quelquefois que ce défaut persiste jusqu'à un âge très avancé sans changement. Il semble aussi qu'après l'âge de 50 ou 60 ans, la faculté de changer le foyer de l'œil est toujours très affaiblie, quelquefois même complètement perdue.
Le changement du cristallin pendant V accommodation. — Le changement par lequel l'œil s'accommode à différentes distances a été pendant longtemps un sujet de recherches et de disputes, mais je crois la question actuellement tranchée : le changement est dû à une augmentation de la convexité du cristallin, produite par une cause interne. — Deux espèces d'arguments conduisent à cette conclusion. Les uns, négatifs, sont dérivés de l'impossibilité d'imaginer un autre changement qui pourrait produire l'accommodation, sans dépasser les limites données par les dimensions réelles de l'œil. On a aussi soumis l'œil à divers examens qui auraient certainement révélé l'existence d'un changement d'un autre nature, s'il existait. On a pu, par exemple, plonger l'œil dans l'eau, ce qui neutralise complètement l'effet de la cornée, sans qu'il en résultât aucune diminution du pouvoir accommodatif. On a aussi fixé l'œil, préalablement dirigé vers le nez, de manière à rendre absolument impossible un changement appréciable de sa longueur. D'autres arguments, positifs ceux-là, prouvent directement un changement de forme du cristallin. On les déduit de phénomènes particuliers concernant la réfraction et l'aberration de l'œil dans ses différents états, et qui montrent que les surfaces du cristallin, à peu près sphériques en état de repos, prennent, pendant l'accommodation, une autre forme, qu'on est en état de déterminer. La seule objection qui ait été faite contre cette conclusion, se base
sur l'existence d'un faible pouvoir accommodatif qu'on a cru avoir constaté dans un œil dont on avait extrait le cristallin. Le fait n'a pas été suffisamment prouvé, et l'accommodation apparente n'était guère considérable. Même s'il était prouvé qu'un œil privé du cristallin fût capable d'un faible changement, on ne peut pas en conclure qu'il pourrait exécuter un changement cinq ou dix fois plus grand.
Ce qui précède est un résumé du mémoire sur le mécanisme de l'œil. La preuve directe dont il est question consiste dans la surcorrection de l'aberration de sphéricité que Young avait constatée pendant l'accommodation (Voir page 180 — 81).
Fondions de l'iris. — Par ses variations l'iris sert à arrêter une partie de la lumière qui a traversé la cornée, lorsque son intensité serait trop grande. — Au jour, la pupille est donc généralement petite ; son ouverture, plus grande pendant la nuit, prête à l'œil une apparence plus brillante. — L'iris arrête les rayons qui rencontreraient des parties incapables de les réfracter régulièrement, et sa contraction pendant le regard de près diminue la confusion que produisent les cercles de diffusion lorsque l'œil ne peut pas s'accommoder complètement. Même dans un œil parfait, une contraction de la pupille accompagne presque toujours la diminution de la longueur focale ; on s'en aperçoit facilement en se rapprochant de plus en plus d'une glace et en observant la grandeur pupillaire, à mesure qu'on se rapproche de l'image. Il est difficile d'indiquer une raison de ce changement de la grandeur pupillaire, dans les limites de la vision distincte, à moins d'admettre que les parties marginales du cristallin prennent une forme irrégulière pendant l'accommodation. — L'iris est en outre d'une utilité tout à fait spéciale, en écartant telles parties des faisceaux lumineux latéraux qui, en rencontrant la cornée très obliquement, seraient trop réfractées — et en laissant seulement une partie plus petite et plus directe traverser la pupille.
On conçoit mieux le sens de la dernière phrase, en se figurant un œil privé de cristallin, et dont l'iris se trouverait dans un plan passant
par le centre de courbure de la cornée. Dans un tel œil, tous les faisceaux obliques seraient centraux, et ne subiraient par conséquent pas de réfraction astigmate. Le même effet se produit dans l'œil humain, mais à un degré moindre, parce que l'iris est situé en avant du point nodal.
Optomètre. — On peut déterminer le pouvoir réfringent de l'œil d'une manière très convenable au moyen d'un instrument auquel j'ai donné le nom d' optomètre, nom que le docteur Porterfield a employé le premier, à peu près dans le même sens. Lorsque deux ou plusieurs portions de rayons du même faisceau traversent des parties de la pupille séparées les unes des autres, elles ne se réunissent sur la rétine que lorsque la mise au point est parfaite. Lorsqu'on regarde, à travers deux petits trous ou fentes, un petit objet pour lequel l'œil n'est pas accommodé il paraît donc double, et si l'objet est une droite dirigée vers l'œil, chacun de ses points paraît double, excepté celui qui se trouve à la distance de la vision distincte ; de façon qu'on voit deux lignes qui se croisent en ce point. On peut donc déterminer la distance focale par un simple coup d'œil dans l'optomètre. On peut allonger l'échelle au moyen d'une lentille, ce qui permet d'obtenir l'effet d'une ligne plus longue, sans rendre l'instrument plus encombrant.
Myopie et Presbytie. — Lorsque le pouvoir réfringent de l'œil est trop grand pour permettre une vue distincte des objets éloignés, la pupille est souvent large, et on peut alors diminuer la confusion de l'image en clignant des paupières. A cause de cette habitude un tel œil est dit myope. On peut augmenter la divergence des rayons au moyen d'une lentille concave, qui forme une image virtuelle aussi voisine que l'exige la vision parfaite. — Un œil presbyte exige au contraire une lentille convexe, qui produit une image virtuelle, située au delà de l'objet. Il arrive souvent que non seulement on rend les rayons moins divergents, mais même qu'on les fait converger vers un foyer situé derrière l'œil, pour rendre la vue distincte. — Comme les presbytes ont habituellement une
pupille très petite, ils ne prennent pas souvent l'habitude d'en couvrir une partie en clignant des paupières.
Vision simple. — Lorsque les deux images du même objet se forment sur des points correspondants des deux rétines, elles apparaissent comme une seule à notre esprit ; si au contraire elles tombent sur des points non correspondants, l'objet paraît double. On peut dire qu'en général tous les objets situés à la même distance apparaissent ou tous simples ou tous doubles, tant que les yeux gardent la même position. — Les axes optiques, ou, autrement dit, les directions de rayons, tombant sur les deux points de vision parfaite, se rencontrent [en état de repos] à une distance très grande, étant presque parallèles. Lorsqu'on regarde un point voisin, on les fait converger vers ce point par l'action des muscles externes de l'œil. Dans les yeux normaux, le pouvoir réfringent change en même temps, de manière à former une image distincte d'un objet, situé à cette distance. Chez beaucoup de personnes cette correspondance entre la direction des axes et la distance focale des yeux est invariable ; quelques-uns peuvent peut-être la varier à un degré très faible et il y a des personnes chez lesquelles l'accord est imparfait. — Mais chez la plupart, les deux yeux semblent invariablement liés ensemble quant au changement du pouvoir réfringent, et cela malgré la grande différence de pouvoir réfringent des deux yeux [en repos], qu'on rencontre quelquefois.
Jugement de la distance. — Dans certaines limites ces mouvements nous permettent de juger la distance d'un objet avec beaucoup d'exactitude ; et en dehors de ces limites le degré de netteté ou de confusion de l'image peut encore guider notre jugement. Nous jugeons les distances beaucoup moins bien avec un œil qu'avec deux, puisque nous sommes alors privés de l'assistance que nous fournit ordinairement la connaissance de la situation relative des deux axes optiques. Si, après avoir fermé un œil, on essaie de passer le doigt ou une baguette courbe, venant de côté, à travers un anneau, on réussit rarement du premier coup. — Un autre facteur, qui guide souvent notre jugement de la distance, c'est la
connaissance de la grandeur réelle de l'objet dont nous observons la grandeur angulaire ; et d'un autre côté, notre connaissance de la distance, réelle ou imaginaire, d'un objet influe souvent sur notre jugement de sa grandeur réelle. La quantité de lumière absorbée par la couche d'air interposée, et l'intensité de la teinte bleue qu'elle communique aux objets, fournissent aussi des éléments à notre calcul inconscient. C'est ainsi que le brouillard augmente la distance apparente et par conséquent la grandeur qu'on attribue à un objet inconnu. — Pour juger la distance nous faisons aussi attention au nombre et à l'étendue des objets interposés : une église lointaine paraît plus éloignée, lorsqu'elle est située dans une contrée boisée ou accidentée, que lorsqu'elle se trouve dans la plaine. La distance d'un objet vu sur la mer paraît, au contraire, plus petite qu'elle ne l'est en réalité. La ville de Londres est certainement plus grande que celle de Paris, mais la différence semble au premier moment plus grande qu'elle ne l'est en réalité, probablement à cause de la fumée produite par le charbon, qu'on brûle à Londres.
Grandeur apparente du soleil et de la lune ; perspective aérienne. — Le soleil, la lune et les étoiles sont beaucoup moins lumineux près de l'horizon que lorsqu'ils sont plus élevés, à cause de la perte de lumière bien plus grande due à l'absorption par la couche plus épaisse de l'atmosphère que les rayons traversent alors. On observe aussi une quantité plus grande d'objets, placés à peu près dans la même direction ; nous sommes donc forcés de nous les figurer plus éloignés, et comme l'angle sous lequel ils paraissent reste le même, ils semblent plus grands. — Pour des raisons analogues la forme apparente du ciel étoile sans nuages est celle d'une voûte aplatie, dont le sommet nous paraît bien plus rapproché que les parties horizontales. Une constellation paraît également plus grande près de l'horizon qu'au zénith. (Tab. III. Fig. 103.)
[Illusions produites par] la peinture. — Notre faculté de pouvoir juger la distance réelle des objets est un obstacle à l'illusion
que les peintres s'efforcent de produire. Quelques-uns des effets que produisent les objets situés à différentes distances peuvent cependant être imités dans une peinture plane. En supposant l'œil accommodé à une distance donnée, on peut représenter tous les objets situés à d'autres distances avec les mêmes contours diffus, qu'auraient leurs images rétiniennes. Si l'on néglige cet artifice, on obtient un effet dur et désagréable. — La géométrie descriptive fournit des règles pour imiter la grandeur apparente et la situation relative des objets, de manière à être parfaitement d'accord avec la réalité, et on peut encore améliorer la représentation de la distance en tenant compte de la perspective aérienne, c'est-à-dire de la perte de lumière et de la teinte bleuâtre que communique l'interposition d'une couche d'air plus ou moins épaisse entre nous et les différentes parties du paysage.
Les panoramas. — On ne peut certainement pas arranger un tableau de manière à ce que la distance focale des yeux et la direction des axes oculaires soient pareilles à ce qu'exigent les objets réels ; mais nous pouvons placer le tableau de manière à ce qu'aucun de ces critériums ne puisse nous aider beaucoup à découvrir l'illusion, et par l'interposition d'une large lentille on peut changer la marche des rayons lumineux, comme s'ils provenaient d'un tableau situé à une distance quelconque. — Dans le panorama, qui vient d'être exposé à plusieurs endroits en Europe, les effets d'un paysage naturel sont très bien imités. L'illusion est favorisée par l'absence de tout autre objet visible, et par la faiblesse de l'éclairage, qui contribue à masquer les défauts de la représentation, et à laquelle l'œil est en général préparé par le séjour prolongé dans le long corridor obscur qui mène à la salle d'exposition.
Durée des sensations [visuelles]. — L'impression que cause la lumière sur la rétine semble toujours avoir une certaine durée, d'autant plus grande que la lumière est plus forte, mais il est douteux que la rétine possède simplement la propriété des „ solar phosphorus" [phosphorescence], ou que le phénomène soit dû à son organisation spéciale. La durée de l'impression varie en général
entre un centième de seconde et un demi-seconde ou plus. Elle est la cause de l'anneau lumineux qu'on observe lorsqu'on décrit rapidement un cercle avec un objet lumineux. Les étoiles filantes laissent également une traînée de lumière qui n'est pas toujours réelle. Lorsque l'éclat de la lumière est assez fort pour produire de la gêne, il laisse en général une tache permanente qui, pendant quelque temps, passe par différentes couleurs sans grande régularité, en se perdant peu à peu. Ceci peut pourtant être considéré comme un effet pathologique.
Images secondaires. — Lorsqu'après avoir fixé un petit objet vivement coloré, on dirige l'œil vers une surface blanche, il y apparaît une légère tache de même forme et de même grandeur que l'objet, mais de la couleur contraire, c'est-à-dire de la couleur qu'on obtiendrait en enlevant la couleur de l'objet à la lumière blanche. Cela tient probablement à ce que la partie affectée de la rétine ou du sensorium a perdu une partie de sa sensibilité pour la couleur à laquelle elle a été exposée ; d'où résulte que les autres rayons de la lumière blanche produisent un effet relativement plus fort. Un effet analogue se produit souvent lorsqu'on regarde un objet blanc ou gris sur un fond coloré, même en ayant soin de ne pas changer la direction du regard ; toute la rétine est alors influencée à peu près comme l'était une petite partie dans le cas précédent. Les ombres d'objets placés en lumière colorée montrent surtout très bien ce phénomène : l'ombre semble avoir la couleur contraire à celle de la lumière, même si elle est éclairée par une lumière plus faible de la même couleur que la forte. Il paraît que l'œil perd en partie sa faculté de distinguer les couleurs, lorsque la lumière est très faible — comme par exemple la lumière de beaucoup d'étoiles fixes, que le docteur Herschel a trouvée vivement colorée - — et aussi lorsque la lumière est trop vive. — Lorsqu'une partie considérable du champ visuel est occupée par une lumière colorée, celle-ci paraît blanche ou plutôt moins colorée, qu'elle ne l'est en réalité. C'est ainsi qu'une feuille de papier blanc garde sa couleur blanche lorsqu'on éclaire la chambre avec
la lumière jaune d'une bougie ou la lumière rouge du feu. Si l'on enlève une partie des rayons jaunes de la lumière de la bougie, en ne laissant que la partie réellement blanche, l'effet est presque le même que lorsqu'en enlevant les rayons jaunes de la lumière blanche on laisse du bleu (indigo). On observe également souvent que l'éclairage du jour, comparé avec celui d'une bougie, montre une teinte pourpre. (Tab. III. Fig. 104 — 106.)
Tab. I
Fig. 48.1.
Tab. II
Tab. III
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