‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 2)Chapitre 160 sur 552 · Lactant., Divin. Institut., lib. faim · texte numérisé non relu

Lactant., Divin. Institut., lib. faim

Sermons de Bossuet. — IV. U

2 H) CARÊME nu I JUVRE.

déjà au cœur ; ils ne s'y présentent pas, mais ils l'assiègent ; ils ne demandent pas, mais ils arrachent, [p. 4] O Dieu ! quelle violence ! Représentez-vous, Chrétiens, dans une sédition, une populace furieuse, qui demande arrogamment, toute prête à arracher si on la refuse : ainsi dans l'âme de ce mauvais riche; et ne Talions pas chercher dans la parabole, plusieurs le trouveront dans leur conscience \ Donc, dans l'âme de ce mauvais riche et de ses cruels imitateurs, où la raison a perdu l'empire, où les lois n'ont plus de vigueur, l'ambition, l'avarice, la délicatesse, toutes les autres passions, troupe mutine et emportée, font retentir de toutes parts un cri séditieux, où l'on n'entend que ces mots : « Apporte, apporte : Dicentes : Affcr, affer ^ » : apporte toujours de l'aliment à l'avarice^; apporte une somptuosité plus raffinée à ce luxe curieux et délicat ; apporte des plaisirs plus exquis à cet appétit dégoûté par son abondance. Parmi les cris furieux de ces pauvres impudents et insatiables, se peut-il faire que vous entendiez la voix languissante des pauvres qui tremblent devant vous, qui sont honteux de leur misère, accoutumés à la surmonter par un travail assidu*. C'est pourquoi ils meurent de faim ; oui, Messieurs, ils meurent de faim dans vos terres, dans vos châteaux, dans les villes, dans les campagnes, à la porte et aux environs de vos hôtels : nul ne court à leur aide. Hélas ! ils ne vous demandent que le superflu, quelques miettes de votre table, quelques restes de votre grande chère. Mais ces pauvres que vous nourrissez trop bien au dedans épuisent tout votre fonds. [p. 5] La profusion, c'est leur besoin ; non seulement le superflu, mais l'excès même leur est nécessaire; et il n'y a plus aucune espérance pour les pauvres de Jésus- Christ, si vous n'apaisez ce tumulte et cette sédition intérieure. Et cependant ils subsisteraient, si vous leur

1. Var. : et qu'il y en a peut-être vail et par leurs sueurs, se laissent

dans cet auditoire qui le trouveront mourir de faim plutôt que de décou-

eu eux-mêmes ! vrir leur misère. — Cette belle va-

'2. Prov., XXX, 15. riante, dont Gandar fait le texte du

3. Var. : toujours du bois à la discours, est une première addition tiamme, — à cette tlamme dévorante. marginale; Bossuet y a substitué

4. Var. : qui. accoutumés à sur- celle que nous avons donnée, monter leur pauvreté par leur tra-

SERMON DU MAIVAIS RIC'IIK. 211

donniez quelque cliose de ce que votre prodigalité répand, ou [dej ce que votre avarice ménagea

Mais, sans être possédé de toutes ces passions violentes, la félicité toute seule, et je prie que l'on entende cette vérité, oui, la félicité toute seule est capable d'endurcir le cœur de l'homme. L'aise, la joie, l'abondance remplissent l'âme de telle sorte qu'elles en éloignent tout le sentiment de la misère des autres, et mettent à sec, si l'on n'y prend garde, la source de la compassion. C'est ici la malédiction des grandes fortunes ; c'est ici que l'esprit du monde paraît le plus opposé à l'esprit du christianisme. Car qu'est-ce que l'esprit du christianisme? Esprit de fraternité, esprit de tendresse et de compassion, qui nous fait sentir les maux de nos frères, entrer dans leurs intérêts, souffrir de tous leurs besoins. Au contraire, l'esprit du monde, c'est-à-dire l'esprit de grandeur, c'est un excès d'amour-propre, qui, bien loin de penser aux autres, s'imagine qu'il n'y a que lui. Écoutez son langage dans le prophète Isaïe^ : Tu as dit en ton cœur : Je suis, et il n^y a que ivoi sur la terre^. Je suis! il se fait un dieu, et il semble vouloir imiter celui qui a dit : Je suis Celui qui est *. [p. 6] Je suis ; il n'y a que moi : toute cette multitude, ce sont des têtes de nul prix, et, comme on parle, des gens de néant. Ainsi chacun ne compte que soi ; et, tenant tout le reste ^ dans l'indifférence, on tâche de vivre à son aise, dans une souveraine tranquillité des fléaux qui affligent le genre humain.

Ha ! Dieu est juste et équitable. Vous y viendrez vousmême, riche impitoyable, aux jours de besoin et d'angoisse. Ne croyez pas que je vous menace du changement de votre fortune : l'événement en est casuel ; mais ce que je veux dire n'est pas douteux. Elle viendra au jour destiné, cette dernière maladie, où, parmi un nombre infini d'amis, de médecins et de serviteurs, vous demeurerez sans secours, plus délaissé, plus abandonné que ce

1. Var. : .. sédition intérieure : si 3. En marçre : Duiati'n corde tuo:

vous ne leur assignez quelque sub- Effo fum, prcFtir me non aC alttra.

sistance sur ce que votre prodigalité ',Is., XLVII, 10).

répand et sur ce ((ue votre avarice 4. Exod.. m. 14.

ménage. 5. Var. : tous le« autres,

t. Is., XLvn, 10.

pauvre qui meurt sur la paille et qui n'a pas un drap pour sa séj)ulture. Car, en cette fatale maladie, que serviront ces amis, qu'à vous affliger par leur présence ; ces médecins, qu'à vous tourmenter; ces serviteurs, qu'à courir deçà et delà dans votre maison avec un empressement inutile? Il vous faut d'autres amis, d'autres serviteurs : ces pauvres que vous avez méprisé [s] sont les seuls qui seraient capables de vous secourir. Que n'avezvous pensé de bonne heure à vous faire de tels amis, [p. 7] qui maintenant vous tendraient les bras, afin de vous recevoir dans les tabernacles éternels'? Ha! si vous aviez soulagé leurs maux, si vous aviez eu pitié de leur désespoir, si vous aviez seulement écouté leurs plaintes, vos miséricordes ^ prieraient Dieu pour vous : ils vous auraient donné des'^ bénédictions'*, lorsque vous les auriez consolés dans leur amertume, qui feraient maintenant distiller sur vous une rosée rafraîchissante : leurs côtés ^ revêtus, dit le saint prophète*^, leurs entrailles rafraîchies, leur faim rassasié'e vous auraient béni ; leurs saints anges veilleraient autour de votre lit, comme des amis officieux ; et ces médecins spirituels consulteraient entre eux nuit et jour pour vous trouver des remèdes. Mais vous avez aliéné leur esprit ; et le prophète Jérémie me les représente vous condamnant euxmêmes sans miséricorde.

Voici, Messieurs, un grand spectacle : venez considérer les saints anges dans la chambre d'un mauvais riche mourant. Oui, jiendant que ses médecins consultent l'état de sa maladie et que sa famille tremblante attend le résultat de la conférence, ces médecins invisibles consultent d'un mal bien plus dangereux : « Curaxnnnis Babylonem, et non est sanata ^ : Nous avons soigné cette Babylone, et elle ne s'est point guérie ; » nous avons traité diligemment ce riche cruel : que d'huiles ramollissantes, que de douces fomentations nous avons mises sur ce cœur! et il ne s'est pas amolli, et sa dureté ne s'est pas fléchie : tout a réussi contre nos pensées, et le

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