‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 3)Chapitre 520 sur 532 · II Cor., V, 3. 2. Hebr.. r.\. IT · texte numérisé non relu

II Cor., V, 3. 2. Hebr.. r.\. IT

fortune! que de gloire elle ôte à ce mérite! D'ailleurs peut-elle venir ou plus prompte ou plus cruelle ? C'est ramasser toutes ses forces, c'est unir tout ce qu'elle a de plus redoutable, c^ue de joindre, comme elle fait, aux plus vives douleurs l'attaque la plus imprévue. Mais quoique, sans menacer et sans avertir, elle se fasse sentir toute entière dès le premier coup, elle trouve la princesse prête. La grâce, plus active encore, l'a déjà mise en défense. Ni la gloire, ni la jeunesse n'auront un soupir. Un regret immense de ses péchés ne lui permet pas de regretter autre chose. Elle demande le crucifix sur lequel elle avait vu expirer la reine sa belle-mère, comme pour y recueillir les impressions de constance et de piété C[ue cette âme vraiment chrétienne y avait laissées avec les derniers soupirs. A la vue d'un si grand objet, n'attendez pas de cette princesse des discours étudiés et magnifiques : une sainte simplicité fait ici toute la grandeur. Elle s'écrie : O mon Dieu, pourquoi n\ii-je pas toujours mis en vous ma confiance ? Elle s'aiflige, elle se rassure, elle confesse humblement et avec tous les sentiments d'une profonde douleur, que de ce jour seulement elle commence à connaître Dieu, n'appelant pas le connaître c^ue de regarder encore tant soit peu le monde. Qu'elle nous parut au-dessus de ces lâches chrétiens qui s'imaginent avancer leur mort quand ils préparent leur confession, qui ne reçoivent les saints sacrements que par force : dignes certes de recevoir pour leur jugement ce mystère de piété qu'ils ne reçoivent qu'avec répugnance ! Madame appelle les prêtres plus tôt que les médecins ^. Elle demande d'ellemême les sacrements de l'Église : la Pénitence avec componction, l'Eucharistie avec crainte et puis avec

1. (( Dès que cette âme véritable- pressement pour la santé du corps

ment chrétienne et royale se sentit que pour celle de l'âme, on vint

si vivement atteinte, et qu'il y avait exprès à Paris avertir promptement

du péril, elle eut son principal re- M. Yvelin, son premier médecin, et

cours au grand médecin du ciel, et quantité d'autres personnes, et on

demanda aussitôt qu'on lui fît venir s'oublia de faire venir son confes-

son confesseur. C'est la réflexion seur. Le mal s'augmentant, on fut

chrétienne que fit M. Esprit, pre- obligé de recourir à M. le curé de

mier médecin de Mgr le duc d'Or- Saint-Cloud pour entendre sa con-

léans, qui a assuré qu'elle réitéra fession... » (Narré simple et très

deux ou trois fois cette demande. véritable...). Cependant comme on a plus d'em-

Sermons de Bossnet. — T. 43

confiance, la sainte Onction des mourants avec un pieux empressement \ Bien loin d'en être effrajée, elle veut la recevoir avec connaissance : elle écoute l'explication de ces saintes cérémonies % de ces prières apostoliques qui, par une espèce de charme divin, suspendent les douleurs les plus violentes, qui font oublier la mort (je l'ai vu souvent) à qui les écoute avec foi; elle les suit, elle s'}- conforme ; on lui voit paisiblement présenter son corps à cette huile sacrée, ou plutôt au sang de Jésus, qui coule si abondamment avec cette précieuse liqueur. Ne croyez pas que ses excessives et insupportables douleurs aient tant soit peu troublé sa grande âme. Ah ! je ne veux plus tant admirer les braves ni les conquérants. Madame m'a fait connaître la vérité de cette parole du Sage^ : Le patient vaut mieux que le fort '^ ; et celui qui dompte son cœur vaut mieuœ que celui qui prend des villes. Combien a-t-elle été maîtresse du sien ! avec quelle tranquillité a-t-elle satisfait à tous ses devoirs ! Rappelez en votre pensée ce qu'elle dit à Monsieur. Quelle force ! quelle tendresse ! O paroles qu'on voyait sortir de l'abondance d'un cœur qui se sent au-dessus de tout ; paroles que la mort présente et Dieu, plus présent encore, ont consacrées ^ ; sincère production d'une âme, qui, tenant au ciel, ne doit plus rien à la terre que la vérité, vous vivrez éternellement

1. Ici, Bossuet ne parle pas en tant de mauvaises œuvres et par témoin, car il arriva à Saint-Cloud des attouchements qui étaient déà une heure du matin, et seulement fendus par le loi de Dieu. » — Des après que Madame, qui s'était con- critiques n'ont pas manqué de troufessée au curé et avait réitéré sa ver qu'en parlant ainsi, le terrible confession au chanoine Feuillet, eut chanoine avait en quelque manière reçu le Viatique et l'Extrême-On- révélé la confession générale que ction. venait de lui faire la princesse.

2. Cette explication fut donnée à 3. En note : Melior est patlens Madame par le chanoine Feuillet, viro forti ; et qui dominatur animo qui nous en a rapporté les termes. suo, expugnntorc urhium (Prov., <( Quand on lui appliquait les sain- xvi. 32).

tes,huiles, je lui disais en français : 4. Var. : le édit.: que le brave. — L'Éghse demande à Dieu, Madame, Déjà corrigé en 1671. qu'il vous pardonne les péchés que 5. Iléflexion destinée, inutilement vous avez commis par tant de peut-être, à graver dans la mémoire mauvaises paroles, par les plaisirs d'un prince soupçonneux les conque vous avez pris aux senteurs et sciencieuses protestations d'une aux parfums, par tant de regards femme qui lui était de tout point illicites, pour avoir entendu tant de supériem-e, et dont les qualités mêrapports et de médisances, par les mes avaient excité sa jalousie, ardeurs de la concupiscence, par

dans la mémoire des hommes, mais surtout vous vivrez éternellement dans le cœur de ce grand prince ! Madame ne peut plus résister aux larmes qu'elle lui voit répandre. Invincible par tout autre endroit, ici elle est contrainte de céder. Elle prie Monsieur de se retirer, parce qu'elle ne veut plus sentir de tendresse que pour ce Dieu crucifié qui lui tend les bras. Alors qu'avons-nous vu ? qu'avons-nous ouï ? Elle se conformait aux ordres de Dieu ; elle lui offrait ses souffrances en expiation de ses fautes ; elle professait hautement la foi catholique et la résurrection des morts, cette précieuse consolation des fidèles mourants. Elle excitait le zèle de ceux qu'elle avait appelés pour l'exciter elle-même ^, et ne voulait point qu'ils cessassent un moment de l'entretenir des vérités chrétiennes. Elle souhaita mille fois d'être plongée au sang de l'Agneau : c'était un nouveau langage que la grâce lui apprenait. Nous ne voyions ^ en elle, ni cette ostentation par laquelle on veut tromper les autres, ni ces émotions d'une âme alarmée, par lesquelles on se trompe soi-même. Tout était simple, tout était solide^, tout était tranquille; tout partait d'une âme soumise et d'une source sanctifiée par le Saint- Esprit.

En cet état, Messieurs, qu'avions-nous à demander à Dieu pour cette princesse, sinon qu'il l'affermît dans le bien, et qu'il conservât en elle les dons de sa grâce ? Ce grand Dieu nous exauçait ; mais souvent, dit saint Augustin '^, en nous exauçant, il trompe heureusement notre prévoyance. La princesse est affermie dans le bien d'une manière plus haute que celle que nous entendions. Comme Dieu ne voulait plus exposer aux illusions du monde les sentiments d'une piété si sincère, il a fait ce que dit le Sage : Il s^est hâté''. En effet, quelle dili-

1 . Lorsque Bossuet arriva auprès voulu reposer. Pour lors, M. de

de Madame, <( il se prosterna contre Condom se leva et alla voir Mon-

terre, dit le chanoine Feuillet, et fit sieur ,)).

une prière qui me charma; il entre- 2. Edit. de 1670 et de 1671 : nous

mêlait des actes de foi, de confiance ne voyons. Corrigé en 1680.

et d'amour. Elle se tourna de l'autre 3. Var.: le édit.. précis. — Corrigé

côté. Et comme il eut cessé, elle lui dès la seconde édition (1671).

dit: (( Croyez- vous. Monsieur, que 4. In Epist. Joan.. Tract. Yl,n.7, S.

je ne vous entende pas, parce que 5. Latin en marge : Properavit

je me suis tournée? » Il continua educere... de medio iniqttitatum.

donc, et elle dit qu'elle eût bien (Sap., iv, 14.)

^ence ! En neuf heures l'ouvrage est accompli ^. Il s'est hâté de la tirer du milieu des iniquités. Voilà, dit le grand saint Ambroise, la merveille de la mort dans les chrétiens : elle ne finit pas leur vie ; elle ne finit que leurs péchés " et les périls où ils sont exposés. Nous nous sommes plaints que la mort, ennemie des fruits que nous promettait la princesse, les a ravagés dans la fleur ; qu'elle a effacé, pour ainsi dire, sous le pinceau même un tableau qui s'avançait à la perfection avec une incroyable diligence, dont les premiers traits, dont le seul dessin ^ montrait déjà tant de grandeur. Changeons maintenant de langage ; ne disons plus que la mort a tout d'un coup arrêté le cours de la plus belle vie du monde, et de l'histoire qui se commençait le plus noblement ; disons qu'elle a mis fin aux plus grands périls dont une âme chrétienne peut être assaillie. Et, pour ne point parler ici des tentations infinies qui attaquent à chaque pas la faiblesse humaine, quel péril n'eût point trouvé cette princesse dans sa propre gloire ! La gloire ! qu'y a-t-il ^ pour le chrétien de plus pernicieux et de plus mortel ? quel appât plus dangereux ? quelle fumée plus capable de faire tourner les meilleures têtes ? Considérez la princesse ; représentez-vous cet esprit, qui, répandu par tout son extérieur, en rendait les grâces si vives : tout était esprit, tout était bonté. Affable à tous avec dignité, elle savait estimer les uns sans fâcher les autres ; et quoique le mérite fût distingué, la faiblesse ne se sentait pas dédaignée. Quand quelqu'un traitait avec elle, il semblait qu'elle eût oublié son rang, pour ne se soutenir que par sa raison. On ne s'apercevait presque pas qu'on parlât à une personne si élevée ; on sentait seulement au fond de son cœur qu'on eût voulu lui rendre au centuple la grandeur dont elle se dépouillait si obligeamment. Fidèle en ses paroles, incapable de déguisement, sûre à ses amis, par la lumière et la droiture de son esprit elle les mettait à couvert

1. La princesse, qui s'était trouvée De bono mortif. cap. ix. n. 38.) mal le 29 juin, à cinq heures du 3. Edit. origin.: dessein. — Les soir, expira le 30, vers trois heures deux sens étaient indistincts pour du matin. l'œil. ,

2. Finu factns est ei-roris, quia 4. Edit. origin. : qui a-t-il. cnlpa, non natura defecit. (S. Ambr.,

des vains ombrages et ne leur laissait à craindre que leurs propres fautes. Très reconnaissante des services, elle aimait à prévenir les injures par sa bonté ; vive à les sentir, facile à les pardonner. Que dirai-je de sa libéralité ? Elle donnait non seulement avec joie, mais avec une hauteur d'âme qui marquait tout ensemble et le mépris du don et l'estime de la personne. Tantôt par des paroles touchantes, tantôt même par son silence, elle relevait ses présents ; et cet art de donner agréablement, qu'elle avait si bien pratiqué durant sa vie, l'a suivie, je le sais ^, jusqu'entre les bras de la mort. Avec tant de grandes et tant d'aimables qualités, qui eût pu lui refuser son admiration ? Mais, avec son crédit, avec sa puissance, qui n'eût voulu s'attacher à elle ? N'allait-elle pas gagner tous les cœurs, c'està-dire la seule chose qu'ont à gagner ^ ceux à qui la naissance et la fortune semblent tout donner ? et si cette haute élévation est un précipice affreux pour les chrétiens, ne puis-je pas dire. Messieurs, pour me servir des paroles fortes du plus grave des historiens, qu^elle allait être précipitée dans la gloire ^? Car quelle créature fut jamais plus propre à être l'idole du monde ? Mais ces idoles que le monde adore, à combien de tentations délicates ne sont-elles pas exposées ? La gloire, il est vrai, les défend de quelques faiblesses ; mais la gloire les défend-elle de la gloire même ? ne s'adorentelles pas secrètement ? ne veulent-elles pas être ado-

1. Bossuetétait nommé àl'évêché taient devant Bossuet que les biende Condom : la duchesse d'Orléans, séances de la chaire ne lui permispour lui témoigner sa reconnais- sent pas sans doute (( de rappeler sance de l'oraison funèbre de sa dans cet éloge un legs aussi honomère et des conférences religieuses rable pour la princesse que pour qu'il venait lui faire à elle-même. l'orateur, » il aurait répondu : (( Et avait résolu de lui offrir un anneau pourquoi pas ? » et cet endroit de pastoral. Elle s'en ressouvint <( entre son discours serait comme une gales bras de la mort, » et, rapporte genre quïl aurait gagnée. — Déjà M«ne de La Fayette, sa première Lediea avait prétendu à tort, dans femme de chambre s'étant appro- ses Mémoires^ que cette bague préchée d'elle pour lui donner quelque cieuse était celle que Madame avait chose, elle lui dit en anglais, afin portée elle-même. Il ignorait que que M. de Condom ne l'entendît celle-ci avait été léguée par elle à pas: (( Donnez à M. de Condom, son frère, le roi d'Angleterre, lorsque je serai morte, l'émeraude 2. Var. : qui reste à gagner à que j'avais fait faire pour lui. » On ceux... (corrigé dès 1671). sait le conte imaginé par Maury à 3. In ipsam gloriam prœceps agecette occasion. A ceux qui regret- batur. (Tacit., Agricol.^ n. 41.)

rées ? que n'ont-elles pas à craindre de leur amourpropre ? et que se peut refuser la faiblesse humaine pendant que le monde lui accorde tout ? N'est-ce pas là qu'on apprend à faire servir à l'ambition, à la grandeur, à la politique, et la vertu, et la religion, et le nom de Dieu ? La modération, que le monde affecte, n'étouffe pas les mouvements de la vanité : elle ne sert qu'à les cacher ; et plus elle ménage le dehors, plus elle livre le cœur aux sentiments les plus délicats et les plus dangereux de la fausse gloire. On ne compte plus que soi-même ; et on dit au fond de son cœur : Je suis, et il n^y a que moi sur la terre \ En cet état, Messieurs, la vie n'est-elle pas un péril ? La mort n'est-elle pas une grâce ? Que ne doit-on pas craindre de ses vices, si les bonnes qualités sont si dangereuses ? N'est-ce donc pas un bienfait de Dieu, d'avoir abrégé les tentations avec les jours de Madame ? de l'avoir arrachée à sa propre gloire, avant que cette gloire, par son excès, eût mis en hasard sa modération ? Qu'importe que sa vie ait été si courte ? Jamais ce qui doit finir ne peut être long. Quand nous ne compterions point ses confessions plus exactes, ses entretiens de dévotion plus fréquents, son application plus forte à la piété dans les derniers temps de sa vie, ce peu d'heures saintement passées parmi les plus rudes épreuves et dans les sentiments les plus purs du christianisme, tiennent lieu toutes seules d'un âge accompli. Le temps a été court, je l'avoue; mais l'opération de la grâce a été forte, mais la fidélité de l'âme a été parfaite. C'est l'effet d'un art consommé, de réduire en petit tout un grand ouvrage ; et la grâce, cette excellente ouvrière, se plaît quelquefois à renfermer en un jour la perfection d'une longue vie. Je sais que Dieu ne veut pas qu'on s'attende à de tels miracles ; mais, si la témérité insensée des hommes abuse de ses bontés, son bras pour cela n'est pas raccourci, et sa main n'est pas affaiblie. Je me confie pour Madame en cette miséricorde, qu'elle a si sincèrement et si humblement réclamée. Il semble que Dieu ne lui ait conservé le jugement libre jusques au dernier

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