‹ Œuvres oratoires de Bossuet (volume 4)Chapitre 136 sur 296 · PANÉGYRIQUE DE SAINT FRANÇOIS D ASSISE · texte numérisé non relu

PANÉGYRIQUE DE SAINT FRANÇOIS D ASSISE

goût, ce plaisir ineffable qu'il ressentait dans la considération de maux si pénibles et si étrancres ? C'est parce qu'il nous aimait d'une charité immense, dont nous ne saurions jamais nous former qu'une très faible idée. C'est pourquoi il brûle d'impatience de voir bientôt luire au monde cette Pâque si mémorable ("), qu'il devait sanctifier par sa mort. Il soupire sans cesse après ce baptême de sang(^') et après cette heure dernière, qu'il appelait aussi son heure par excellence ('), comme étant celle où son amour devait triompher. Lorsque Jean-Baptiste, son saint Précurseur, voit reposer le Saint- Esprit sur sa tête ('''), que le ciel s'entr'ouvre sur lui, que le Père le reconnaît publiquement pour son Fils, ce n'est pas là, chrétiens, ce qu'il appelle son heure. Cette heure, qui est la sienne, selon sa façon de parler ordinaire, et selon la phrase de l'Écriture, c'est celle à laquelle, portant nos iniquités sur le bois, il se doit immoler pour nous par un sacrifice de charité.

Que si le Créateur trouve une joie si parfaite à mourir pour sa créature, quel contentement doit éprouver la créature de mourir pour son Créateur! Et c'est ici où l'âme fidèle ressent de merveilleux transports dans la contemplation de notre Maître crucifié. Ce sang précieux, qui ruisselle de toutes parts de ses veines cruellement déchirées, devient pour elle comme un fleuve de flammes, qui l'embrase d'une ardeur invincible de se consumer pour lui. Et pourrionsnous voir notre brave et victorieux capitaine verser son sang pour notre salut avec une si grande joie, sans que le nôtre s'échauffât en nous-mêmes par ce spectacle d'amour? Les médecins nous apprennent que ce sont certains esprits chauds, et par conséquent actifs et vigoureux, qui, se mêlant parmi notre sang, le font sortir ordinairement avec une grande impétuosité, sitôt que la veine est ouverte ('). Ah! que le sang de Jésus-Christ, qui est coulé dans nos veines

a. Lî^c.,xxu, 15. ~â. Ibid., Xll, 50. — c. Joan.,x\\\^ i. — d. Matih.,\\\, 16, 17.

I. Bien que \3. circulation du sang tni été démontrée par Harvey, en 1628 (il l'avait découverte, dit-on, dès 1619), les médecins n'en persistaient pas moins dans leurs anciennes théories. Bossuet se borne ici d'ailleurs à leur emprunter la matière d'une comparaison.

par la vertu de ses sacrements, anime le sang des martyrs d'une sainte et divine chaleur, qui le fait jaillir d'ici-bas jusque sur le trône de Dieu, lorsqu'une épée infidèle l'épanché pour la confession de la foi! Regardez ces bienheureux soldats du Sauveur, avec quelle contenance ils allaient se présenter au supplice. Une sainte et divine joie éclatait dans leurs yeux et sur leurs visages, par je ne sais quelle ardeur plus qu'humaine qui étonnait tous les spectateurs. C'est qu'ils considéraient en esprit ces torrents du sang de Jésus, qui se débordaient sur leurs âmes par une inondation merveilleuse. Je ne m'étonne donc plus si l'incomparable François désire si ardemment le martyre, lui qui ne perdait jamais de vue le Sauveur attaché à la croix, et qui attirait continuellement, de ses adorables blessures, cette eau céleste de l'amour de Dieu, qui jaillit jusqu'à la vie éternelle. Enivré de ce divin breuvage, il court au martyre comme un insensé : ni les rteuves, ni les montagnes, ni les vastes espaces des mers ne peuvent arrêter son ardeur. Il passe en Asie, en Afrique, partout où il pense que la haine soit la plus échauffée contre le nom de Jésus. Il prêche hautement à ces peuples la gloire de l'Evangile : il découvre les impostures de Mahomet,leurfauxprophète.Quoi!ces reprochessi véhéments n'animent pas ces barbares contre le généreux François ? Au contraire, ils admirent son zèle infatigable, sa fermeté invincible, ce prodigieux mépris de toutes les choses du monde : ils lui rendent mille sortes d'honneurs. François, indigné de se voir ainsi respecté par les ennemis de son Maître, recommence ses invectives contre leur religion monstrueuse; mais, étrange et merveilleuse insensibilité! ils ne lui témoignent pas moins de déférence. Et le brave athlète de Jésus-Christ, voyant qu'il ne pouvait mériter qu'ils lui donnassent la mort : Sortons d'ici, mon frère, disait-il à son compagnon ; fuyons, fuyons bien loin clc ces barbares trop humains pour nous, puisque nous ne les pouvons obliger ni à adorer notre Maître.ni à nous [)ersécuter, nous qui sommes ses serviteurs. O Dieu ! cjuand mériteronsnous le triomphe du martyre, si nous trouvons des honneurs même parmi les peu[)les les plus infidèles ? Puisciue Dit'u ne

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nous juge pas dignes de la grâce du martyre, ni de participer à ses glorieux opprobres, allons-nous-en, mon frère, allons achever notre vie dans le martyre de la pénitence ; ou cherchons quelque endroit de la terre, oii nous puissions boire à longs traits l'ignominie de la croix.

TROISIÈME POINT (')

Ce serait en cet endroit, chrétiens, qu'il serait beau de vous représenter le dernier trait de folie du sage et admirable François. Que vous seriez ravis de lui voir établir sa gloire sur le mépris des honneurs ! Quelles louanges ne donneriez-vous pas à la naïve enfance de son innocente simplicité, et à cette humilité si profonde, par laquelle il se considérait comme le plus grand des pécheurs ; et à cette confiance fidèle, qui lui faisait fonder tout l'appui de son espérance sur les mérites du Fils de Dieu ; et à cette crainte si humble qu'il avait de faire paraître ces sacrés caractères de la Passion du Sauveur, que Jésus crucifié, par une miséricorde ineffable, avait imprimés sur sa chair ! Mais combien seriez-vous étonnés quand je vous dirais que François, François, cet admirable personnage, qui a mené une vie plus angélique qu'humaine, refuse la sainte prêtrise, estimant cette dignité trop pesante pour ses épaules ! Hélas ! quelque imparfaits que nous soyons, nous y courons souvent sans y être appelés, avec une hardiesse, une précipitation qui fait frémir la Religion : téméraires qui ne comprenons pas la hauteur des mystères de Dieu et la vertu qu'ils exigent dans ceux qui prétendent en être les dispensateurs! Et François, au contraire, cet ange terrestre, après tant d'actions héroïques, et un si long exercice d'une vertu consommée, bien que tout l'ordre ecclésiastique lui tende les bras comme à un homme qui devait être un de ses plus beaux luminaires, tremble et frémit au seul nom de prêtre, et n'ose, malgré la vocation la plus légitime, regarder que de loin une dignité si redoutable! Mais certes, si je commençais à vous raconter ces merveilles,

I. Deforis n'indique pas ici le début de la troisième partie. Il est vrai qu'elle est traitée sous forme de prétérition, dans un seul paragraphe.

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