I. l'idit. qu'il fût iircparc
i6 fi':ltciti': dks saints, mkhitation.
a ini[)rimc un .iinour comme naturel de ceux à qui il les a ckîstinces. Telles ne font point encore de discernement; c'est à Dieu de commencer, c'est à lui à faire voir ceux qu'il reconnaît pour s(!s enfants Ici^itimes. Et quand il les aura marqués, qu'il aura dchrouillc cette confusion qui les mêle, elles tourneront toute leur fureur contre ses ennemis : Ptignabit cum eo orbistcrraruvi contra insensatos (^). Elles se soumettront volontiers à ses enfants : Omnis creatm^a ingemiscit et parturit usqiie adJmc,... 7'evelationem êxpectans filiorîtm Dei.
Si nous allons encore plus avant dans le dessein de Dieu, nous trouverons quatre communications de sa nature. La première dans la création, la seconde se fait par la grâce, la troisième de sa gloire, la quatrième de sa personne. Et si le moins parfait est pour le plus excellent, donc la création regardait la justification, et la justification était pour la communication de la gloire, et la communication de la gloire pour la personnelle. C'est la gradation de saint Paul : Omnia vestra swit, vos autem Ckristi, CJudstus aute7n Dei (^). Mais il ne faut pas séparer Jésus-Christ d'avec ses élus, d'autant que c'est le même esprit de Jésus-Christ qui se répand sur eux : tanqttam unguentum in capite (^). Ce sont ses membres, et la glorification n'est que la consommation du corps de Jésus-Christ : Donec occu^n'a^mts ei in viritm perfccttim secvndîon mensuram plenitudinis Ckristi (f) : «Jusqu'à ce que nous parvenions à l'état d'un homme parfait, à la mesure de l'âge et de la p>lénitude selon laquelle Jésus-Christ doit être formé en nous.» Et nous sommes tous bénis en Jésus-Christ; tanquam in nno (^). Donc les prédestinés sont ceux qui ont toutes les pensées de Dieu dès l'éternité, ce sont ceux à qui aboutissent tous ses desseins. C'est pourquoi: om^iia propter electos (^). C'est pourquoi encore : Diligentibiis Deuin omnia cooperantur in bonum (^'') ; omnia, d'autant que tout étant fait pour leur gloire, il n'y a rien à qui le Créateur n'ait donné une puissance et même une secrète inclination de les y servir.
Et il y a ici deux choses à remarquer : l'une, que c'est à
a. Sap.^ V, 21. — b. I Cor.^ in, 22, 23. — c. Ps.^ cxxxii, 2. — d. Ephes., IV, 13. — e. Galat,, Hl, 16. — /. II Cor., iv, 15. — g. Rom.^ vni, 28.
eux que se terminent tous les desseins de Dieu ; la seconde, qu'ils se terminent à eux conjointement avec Jksus-Christ.
Quel doit être cet ouvrage à qui la création de cet univers n'a servi que de préparation, que Dieu a regardé dans toutes ses actions, qui était le but de tous ses désirs, enfin après l'exécution duquel il se veut reposer toute l'éternité ! Il y aura assez de quoi contenter cette nature infinie. Lui qui a trouvé que la création du monde n'était pas une entreprise digne de lui, se contentera après avoir consommé le nombre de ses élus. Toute l'éternité il ne fera que leur dire : voilà ce que j'ai fait ; voyez: n'ai-je pas bien réussi dans mes desseins.'^ pouvais-je me proposer une fin plus excellente ?
Et qui peut douter que ce dessein ne soit tout extraordinaire, puisque Dieu y agit avec passion ? Il s'est contenté de dire un mot pour créer le ciel et la terre. Nous ne voyons pas là une émotion véhémente. Mais pour ce qui regarde la gloire de ses élus, vous diriez qu'il s'y applique de toutes ses forces : au moins y a-t-il employé le plus grand de tous les miracles, l'Incarnation de son Fils. Ne s'est-il pas lié et comme « collé d'affection avec son peuple » ? ConghUmatits est Dominus patriotes nostris ('"). Tantôt il se compare à une aigle qui excite ses petits à voler, tantôt à une poule qui ramasse ses petits poussins sous ses ailes. Il condescend à toutes leurs faiblesses ; son amour le porte à l'excès, et lui fait faire des actions qui paraissent extravagantes. Ecoutez comme il crie au milieu du temple : Si guis sitit, veniat ad Die et bibat i^'). Il n'en faut pas douter, il y a ici une inclination véhémente. Jamais Dieu n'a rien voulu avec tant de passion : or vouloir à Dieu c'est faire. Donc ce qu'il fera pour ses élus sera si grand que tout l'univers ne paraîtra rien à comparaison de cet ouvrage. Sa passion est si grande qu'elle passe à tous ses amis, et fait remuera ses ennemis tous leurs artifices pour s'opposer à l'exécution de ce grand dessein. C'est le propre des grands desseins de s'étendre à beaucoup de personnes. Et nous ne jugeons jamais un dessein si grand que lorsque nous voyons que tous les amis y prennent part, et que tous les ennemis s'en remuent. Comme ils ne s'ex-
a. Deuf.^ X, 15. - h.Joau.^ vu, 37.
Sermons de Hossuet. a
l8 FÉLICITÉ DES SAINTS. MÉDITATIOM.
citent i\ul\ cause de nous et que nous donnons le branle à leurs mouvements, il fiuit que notre émotion soit bien grande pour porter son coup si loin.
Elle paraît bien, son affection envers ses élus, par les soins qu'il a de les rechercher. N'est-ce pas lui qui les a assemblés de tous les coins de la terre, qui leur a donné le sang de son Fils ? Et celui qui leur a donné son Fils, que leur peut-il refuser ? Il a pris plaisir lui-môme de les faire aimables, afin de leur donner sans réserve son affection : Dédit se^netipsum pro nobis, ut mundaret sibi populum acceptabilein, sectatorern bo7ionini opertcm ("). Quoi ! en ce monde, qui est un lieu d'épreuve et de larmes,oii il ne leur promet que des misères, où il veut les séparer de toutes choses : Veni sepai^are, etc.;. Non veni pacem mittere, sed gladium ('^) ! Cependant il les comble de bénédictions. Ils sont inébranlables, voient tout le monde sous leurs pieds : ils se réjouissent dans leurs peines: Gaudentes quia digni habiti sunt pro nominejesu contumeliam pati ('). Au reste ils sont dans un repos, une fermeté et une éofalité merveilleuse. Leurs chaînes délivrent les infirmes de leurs maladies : il donne de la gloire jusqu'à leurs ombres. Vous diriez que quelque résolution qu'il ait prise, il ne saurait s'empêcher de leur faire du bien, et de leur laisser tomber un petit avant-goût de leur béatitude. Et cependant cela n'est rien, il leur en prépare bien davantage. Il n'estime pas que cela rompe la résolution de les affliger : tant il estime peu ces biens à comparaison de ceux qu'il leur garde ! Ce monde même, quoiqu'il ait été fait pour les élus, il semble que Dieu n'estime pas ce présent : ou s'il l'estime, c'est à peu près comme un père estimerait cette partie du bien de ses enfants de laquelle ils auraient l'usage commun avec les valets. Ce soleil, tout beau qu'il est, luit également sur les bons et sur les impies. Et quelles seront donc les choses qu'il réserve pour ses enfants ! avec combien de magnificence les régalerat-il dans ce banquet de la gloire, où il n'y aura que des personnes choisies, electi, et où il ne craindra plus de profaner ses bienfaits ! Avec quelle abondance cette nature souverainement bonne selaissera-t-elle répandre! abondance d'autant
a. Tit.^ II, \^. — b. Mat th., x, 35 ; Ibid., 34. — c. Act.^ v, 41..
plus grande, qu'elle se sera rétrécie si longtemps durant le cours de ce temps misérable, et qu'il faudra alors qu'elle se déborde ('). Vivez, heureux favoris du Dieu des armées : il a tout fait pour vous : il vous a préservés parmi tous les périls de ce monde: il vous a gardés, quasi pupillarn ocitli sut {''). Il ne s'est pas contenté de vous faire du bien par miséricorde: il a voulu vous être redevable, afin de vous donner plus abondamment. Il a voulu vous donner le contentement de mériter votre bonheur, et a mieux aimé partager avec vous la gloire de votre salut et de son dessein dernier, que de diminuer la satisfaction de votre âme. Vous êtes les successeurs de son héritage: c'est vous que regardent les promesses qu'il a faites à Abraham et à Isaac ; mais c'est vous que regarde l'héritage promis à Jésus-Christ.
II. Il faut donc savoir que tous les biens que Dieu promet aux prédestinés, c'est conjoint-ement avec Jésus-Christ: il ne faut point séparer leurs intérêts. Dieu promet à Abraham de bénir toutes les nations, in seniine tuo (^\ « dans ton fils » ; où l'apôtre saint Paul remarque : Non in seminibits, sed tanquam in tmo ('"). Cette bénédiction, c'est ce qui fait cette nouvelle vie que Dieu nous donne. Donc cette vie nouvelle réside dans Jésus-Christ comme dans le chef, et de là elle se répand sur les membres ; mais ce n'est que la même vie : Vivo autern^jam non ego; vivit vero in me ChrisHcs ('^). L'héritage ne nous regarde qu'à cause que nous sommes les enfants de Dieu. Nous ne sommes les enfants de Dieu que parce que nous sommes un avec son Fils naturel ; d'autant que nous ne pouvions participer la qualité d'enfant de Dieu que par dépendance de celui à qui elle appartient par préciput. C'est pourquoi misil Deus in coi^da nostra Spiritnni Filii sui clamantem : Abba Pate7^{'). Cet Esprit est un: L/nus et idem Spiritus i/). Donc, et notre qualité de fils, et la
a. Deut., XXXII, 10. — b. Goi., XXII, 18. — c. Galat., m, 16. — d. Ibid., il, 20. — e. Ibid., IV, 6. — / I Cor.^ xii, 11.
I. Peut-être faut-il lire avec les anciens éditeurs : qu'elle se débonde. Toutefois le même mot, écrit seml)hiblemcnt dans un autre ms. (Naliv. de la sainte Vierge, 1659, 2'' point) a été lu par eux : apris s' cire comme débordé. {\oy. se débonder, dans les Remarques sur la grammaire et le vocabulaire^ h la fin de Vlfitroduction.)
prétention à l'héritage, et la nouvelle vie que nous avons par la régénération spirituelle, nous ne l'avons que par société avec jÉsus-CiiRiST : tanqnam in uno ("). C'est pourquoi Dieu lui a donné l'abondance : Complacuit in ipso habiiare omncni plcnitiidincm (^'), afin que nous fussions abondants par ses richesses : De plenititdine ejus nos omnes accepijnus (^). La vie donc que nous avons nous est commune avec Jésus-Christ: or la vie de la grâce et celle de la gloire est la même ; d'autant qu'il n'y a d'autre différence entre l'une et l'autre que celle qui se rencontre entre l'adolescence et la force de 1 âge. Là elle est consommée ; mais ici elle est en état de se perfectionner : mais c'est la même vie. Il n'y a que cette diversité, qu'en celle-là cette vie a ses opérations plus libres à cause de la juste disposition de tous les organes : ici elles ne sont pas encore parfaites, d'autant que le corps n'a pas encore pris tout son accroissement. C'est ce qu'explique l'apôtre saint Paul: Vita vestra (') est abscondita cum Christo in Beo(f). Maintenant, dans cette vie mortelle, la plupart de ses opérations sont cachées ; la force de ce cœur nouveau ne paraît pas: Cwn atitem Christus apparuerit vita vestra, tune et vos apparebitis ('). Ah ! ce sera lorsque votre vie paraîtra dans toute son étendue, que les facultés entièrement dénouées feront voir toutes leurs forces, et que Jésus-Christ paraîtra en nous dans toute sa gloire. C'est la raison pour laquelle l'Apôtre, parlant de la gloire, se sert quasi toujours du mot de révélation : ad fiduram gloriam quœ revelabitur in nobis {/) ; d'autant que la gloire n'est autre chose qu'une certaine découverte qui se fait de notre vie, cachée en ce monde, mais qui se fera paraître tout entière en l'autre. Et le même Apôtre décrivant et notre adolescence en cette vie, et notre perfection en l'autre, dit « que nous croissons et que nous nous consommons en Jésus-Christ :» Occurramus.., et in virum perfectum, in niensuram,.. plenitudinis Christi if). Voilà pour l'état de la force de l'âge. Et en attendant, Interim, Crescamus in illo per omnia qui est captit Christus (^').
a. Galat., m, i6. — b. Coloss., i, 19. — c. Joan., i, 16. — d. Coloss., m, 3. — e. Ibid. — /. Rom., viii, 13. — g. Ephes., iv, 13. — h. Ibid.^ 15.
I. M s. nosira. Citations de mémoire, qu'il fallait rectifier presque partout.
Donc l'apôtre saint Paul met la vie de la gloire en Jésus- Christ, comme celle de la grâce ; et cela bien raisonnablement. Car la même chose en laquelle nous croissons doit être celle en laquelle nous nous consommons. Or nous croissons en Jésus-Christ, Crescamits.etc. Donc nous devons nous consommer en Jésus-Christ, in vù^uni perfechim, in mensurmn,.. plenitndinis Christi. Et cela est d'autant plus véritable, que si le commencement fait une unité, la consommation en doit faire une bien plus étroite. Donc nous sommes appelés à la gloire conjointement avec Jésus-Christ, et par conséquent nous posséderons le même royaume. Et pour signifier encore plus cette unité, l'Ecriture nous apprend que nous serons dans le même trône : Quivicerit, dabo ei sedere mecuin in throno meo (^\
Or, pour concevoir la grandeur de cette récompense, il ne faut que penser ce que le Père éternel doit avoir fait pour son Fils. C'est son Fils unique : Unigenitus qni est in siittt Patris(^'\ C'est celui qu'il a oint de cet[te] huile d'allégresse, c'est-à-dire, de la divinité: Unxit te Deus, Deus tuus, oleo lœtitiœ (^). C'est celui qui a toutes ses affections : Hic est Filius meus dilectus, in quo 7?iihi bene complacui{^^). C'est son F'ils unique ; et si nous sommes ses enfants, ce n'est que par un écoulement de l'esprit et delà vie de son Fils, qui a passé jusqu'à nous. Et c'est pourquoi seul il est l'objet de ses affections. Mais comme nous sommes ses enfants par la participation de l'esprit de son Fils, in quo clainanius: Abba Pater ('), aussi sommes-nous ses bien-aimés par une extension de son amour. Il doit à ses élus la même affection qu'il a pour son Fils ; et il leur doit par conséquent le même royaume. Et puisque nous sommes ses enfants, nous sommes ses bienaimés. Par la société de la filiation et de l'amour de son Fils, nous devons aussi avoir le même héritage. C'est ce que dit l'apôtre saint Paul : Qui eripuit nos de potestate tcnebrarnm, et transtulit in regnum Filii dilectionis suœ (f).
Voilà ce qu'était Jésus-Christ à son Père à raison de sa filiation ; et cela f lisait sans doute une ohlif^ation bien étroite
a. Apûc.y ni, 2F. — ù. /fldfi., I, iS. — c. Ps., Kl. IV, 8. — (f. Matth., m, i;. — e. Rom., VIII, 15. — /. Coioss.^ i, 13.
de lui préparer un royaume magnifique; mais lui-même l'exagère encore dans l'Apocalypse : Qui vicerit, dabo ei sedere viecuDi in throno nico : si ait d ego vici, et sedi ciim Pâtre meo (') /;/ th'ono cjiis ("). Comme s'il disait : Je devais attendre de mon Père de grandes choses, à raison de la qualité que j'ai de son Fils unique et bien-aimé ; mais quand je n'eusse dû rien attendre d'une affection si légitime, il ne me peut rien refuser après mes victoires. C'est moi qui ai renversé tous ses ennemis : c'est moi qui ai établi son royaume : par moi il est béni dans les siècles des siècles : par moi sa miséricorde et sa justice éclatent: je lui ai conquis un peuple nouveau et un nouveau royaume: c'est moi qui ai établi la paix dans ses États. Y eut-il jamais un plus puissant exécuteur de ses ordres ^ J'ai renversé tous ses ennemis et ai fait redouter sa puissance à la terre et aux enfers. Y eut-il un fils plus obéissant que moi, après m'être soumis à la mort et à la mort de la croix ? Jamais prêtre lui offrit-il une hostie plus agréable et plus sainte? jamais y eut-il lévite qui lui ait immolé avec plus de pureté que moi, puisque je me suis immolé moi-même comme une hostie sainte et immaculée: non pas pour mes péchés, mais pour les péchés des autres? Ah ! il n'y a rien que je ne doive non seulement attendre, mais encore justement exiger de mon Père. Aussi n'ai-je pas sujet de me plaindre de lui. Il a ouvert sur moi tousses trésors: il m'a mis à sa dextre, et je ne pouvais pas attendre de plus grand honneur.
C'est là ce qui regarde Jésus -Christ: voilà ce qui nous regarde. Sa gloire est grande, il est vrai, mais le bien qui le regarde nous regarde aussi: ses prétentions sont les nôtres. S'il a vaincu, ce grand capitaine, il a vaincu pour nous aussi bien que pour lui; et j'ose dire plus pour nous que pour lui: car il n'avait rien quasi à gagner, étant dans l'abondance, ou s'il avait quelque chose à gagner, c'étaient les élus. S'il a été obéissant à son Père, c'a été pour nous. Le sacrifice même de ce grand prêtre est pour nous consommer avec lui dans son Père: Sanctifico pro eis meifisum (''') .* Et cela pourquoi ?
a. Apoc, III, 21. — b.Joan., xvii, 19. I . Ms. sedi ad dexteram Pairis.
Ut omnes unuin sint ; si eut tu... in me et ego in te, tit et ipsi in nobis unum sinti^'). Nous mourons en sa mort; nous ressuscitons en sa résurrection; nous sommes immolés dans son sacrifice : tout nous est commun avec lui. Et si nos souffrances ne sont qu'une continuation des siennes : adimplco... qtiœ desunt passionum Christii^'^, notre gloire ne doit être qu'une extension de la sienne. Si enim, comme dit l'Apôtre, ctini inimici essemus, reconciliati sumus Deo per mortem Filiiejus, multo magis reconciliati salvi erimus in vita ipsius (') : Si, lors même que nous étions séparés de lui, ce qui se passait en lui venait jusqu'à nous; si nous sommes morts au péché dans sa mort ; à plus forte raison les propriétés de sa vie doivent nous être communiquées après que nous avons été réunis par la réconciliation avec son Père, et qu'il nous a lui-même donné sa vie.
La grâce et la vie nouvelle réside en lui ; mais elle n'y réside que comme dans la principale partie. Et tout de même que la vie du cœur ne serait pas parfaite, si elle ne se répandait sur les membres, quoiqu'elle réside principalement dans le cœur : ainsi il manquerait quelque chose à la vie nouvelle de Jésus-Christ, si elle ne se répandait sur les élus qui sont ses membres, quoiqu'elle réside principalement en lui comme dans le chef. Sa clarté ne paraît pas dans sa grandeur, si elle ne se communique ; d'autant que ce n'est pas comme ces lumières .découlées du soleil, qui ne se répandent pas plus loin ; mais c'est une lumière et une splendeur première et originelle, telle que celle qui réside dans le soleil. Vous gâtez une source, quand elle ne s'étend pas dans tout le lit du ruisseau.
C'est pourquoi le Fils de Dieu dit à son Fèrt: Bgo in eis et tu in me, ut sint consnmmati in unum ("'). Vous êtes un, mon Père, et vous voulez tout réduire à l'unité : 2tt sint unum, sicut et nos umtm sumus ('). C'est pourquoi vous êtes dans moi et moi en eux, « afin de les consommer dans l'unité » : ut sint consnmmati in unum. C'est pourquoi « je leur ai donne la clarté que vous m'avez donnée » : Dedi eis claritatcm quam
a. Joaît., XVII, 21. — b. Cû/ûss., i, 24, — c. Rom., v, 10. — d. Joan., xvn, 23. — e. Ibid.j 22.
drdisfi uiihi, lit suit iiiium. sicuf et nos (^) : parce que cette clarté m'est doiinctî pour la leur communiquer. Et « c'est par là qu'il faut que tout le monde sache que vous m'avez envoyé » : ut cos^noscat nnindus quia tn me luisisti C). Voilà pourquoi je suis venu : voilà votre dessein quand vous m'avez envoyé, de consommer tout en un. C'est pourquoi, Pater, quos dedisti )Ni7ii {"), « Père, ceux (jue vous m'avez donnés », non seulement comme mes compagnons et comme mes frères, mais comme mes membres ; vota, ah ! ce sont mes membres : si vous me laissez la disposition de moi-même, vous me devez laisser celle de mes membres : volo tit ubi sum ego, et illi sint ("'). Si je suis dans la gloire, il faut qu'ils y soient : inecMm, niecicin, « avec moi, par unité avec moi » ; afin qu'ils connaissent la clarté que vous m'avez donnée, qu'ils la connaissent en eux-mêmes, et qu'ils voient sa grandeur par son étendue et par sa communication \quam dedisti niihi : «c'est de vous que je la tiens, mon Père ». C'est pourquoi, « parce que vous m'aimiez avant la création du monde » : quia tu me dilexisti ante coustitutio7iem mundi, vous me l'avez donnée tout entière, capable de se communiquer et de se répandre : Ut ubi ego sum et illi sint mecum, ut videant claritatem meam quant dedisti mihi ("'). « Je me sacrifie pour eux » et pour leurs péchés : pro eis ego sanctifico meipsum (^). C'étaient des victimes dues à votre colère : je me mets en leur place, pro eis, « pour eux », afin qu'ils soient saints et consacrés à votre majesté en même temps que je me dévoue et me sacrifie moi-même.
Ouand les bras ou les autres membres ont failli, c'est assez de punir le chef. Quand on couronne le chef, il faut que les membres soient couronnés : s'ils ne participent à la gloire du chef, il faut que la gloire du chef soit petite ('). Il manquerait quelque chose à la perfection de mon offrande, s'ils n'étaient offerts en moi : Sanctifico meipsum pro eis, ut
a. Joan., xvn, 22. — b. Ibid., 23. — c. Ibid., 24. — d. Ibid. — e. Ibid. — / Ibid., 19.
I. Note marginale : Et ipsum dédit caput sitpra omnem Eccleslani, quœ est corpus ejits, et plénitude ejtis, qui omnia i7i omnibus adiinpletiir. (Eph., I, 22, 23.) — Sur quoi l'auteur fait cette glose : Ideoque adimpletur, eo qiiod fit oimiia in onuiibus.
sint et ipsi sanctificati ; à ma mort, s'ils ne mouraient par ma mort : Adimpleo... qtiœ desunt passionum Christi pro corpore ejus quod est Ecclesia ('') ; à ma vie, à ma résurrection et à ma gloire, s'ils ne ressuscitaient par ma résurrection, et ne vivaient par ma vie, et ne fussent glorieux par ma gloire. Mon Père, je suis en eux : il faut donc « que l'amour que vous avez pour moi, soit en eux » : Dilectio qua dilexisti me in ipsîs sit, et ego in ipsis ('^) : et il faut aussi que la joie et la gloire que vous me donnerez soit en eux, « afin que ma joie soit pleine en eux » : iit Jiabeant gatidium meuin iinplctinn in semetipsis (^). Mea omnia tua stmt, et tua viea sunt ; et clarifie atus stem in eis {^).
La gloire du chef tombe sur les membres, et la gloire des membres revient au chef. Je suis glorifié en eux ; il faut qu'ils soient glorifiés en moi. Père saint. Père juste, je vous les recommande : puisqu'ils sont à moi, ils sont à vous ; et si vous m'aimez, vous en devez avoir soin comme de moi. Enfin il ne veut dire autre chose par tout ce discours, sinon que nous sommes tous à lui, comme étant un avec lui, et comme devant être aimés du Père éternel par la même affection qu'il a pour lui ; non pas qu'elle ne soit plus grande pour lui que pour nous ; mais cela ne fait pas qu'elle soit différente. C'est le même amour, qui va droit à lui et rejaillit sur nous : à peu près comme une flèche qui par un même coup et un même mouvement perce la première chose qu'elle rencontre, et ne fait à ce qu'elle attrape après qu'une légère entamure ; ou comme un bon père qui regarde ses enfants et les leurs (') par un même amour, qui ne laisse pas d'être plus grand dans ses enfants sur lesquels se porte sa première impétuosité ; ou plutôt comme nous aimons d'une même affection tout notre corps, quoique nous ayons plus de soin de conserver et honorer les plus nobles parties.
Et après cela nous nous étonnons si Dieu agit avec passion ! et s'il agit avec passion, comment ne produira[-t-il] point des effets extraordinaires, et qui surpasseront toutes nos pensées ? La passion fait faire des choses étranges aux
a. Coloss.y I, 24. — O.Joufi.^ xvii, 26. — c. Ibid., i j. — d. Ibid.^ 10. (M s. elct^o^ etc.) I. E'di'/. ses enfants et les aulies. (Contresens.)
personnes les plus faibles : et que fera-t-elle à Dieu ? Elle fait surpasser aux hommes leur propre puissance : eh ! le moins qu'elle puisse faire à Dieu, c'est de lui faire passer les bornes de sa puissance ordinaire. Non, ce n'est pas assez pour rendre les élus heureux, d'employer cette puissance par laquelle il a fait le monde ; il faut qu'il étende son bras : /;/ viamt forti et brachio exte^tto ('"). II ne s'attachera plus aux natures des choses : il ne prendra plus loi que de sa puissance et de son amour. Il ira chercher dans le fond de l'àme l'endroit par où elle sera plus capable de félicité. La joie y entrera avec trop d'abondance pour y passer par les canaux ordinaires ; il faudra lui ouvrir les entrées, et lui donner une capacité extraordinaire. Il ne reo^ardera plus ce qu'il en a fait, mais ce qu'il en peut faire. Ce sera là où il donnera comme le coup du maître : il nous est inconcevable, misérables apprentis que nous sommes. Il tournera notre esprit de tous côtés, pour le façonner entièrement à sa mode, et n'aura égard à notre disposition naturelle qu'autant qu'il faudra pour ne nous point faire de violence.
Aussi, lorsqu'il décrit les douceurs du paradis, ce n'est que par des mystères, pour nous en témoio-ner l'incompréhensibilité. Écoutons ses promesses dans l'Apocalypse : Vincenti dabo ei manna absconditttm (^'), des douceurs cachées ; Dabo ei edere de ligno vitœ ('') : quoi ! est-ce quelque chose de semblable à nos fruits ordinaires ? N'attendez pas que vous en trouviez en ce monde. Il ne croît que dans le jardin de mon Père, et il faut que le terroir en soit cultivé par sa propre main : qttod est in paradiso Dei mei (f). Dabo ei nomen novum (^) .• Dieu ne donne point un nom sans signification ; c'est pourquoi, quand il change le nom à Abraham et à Jacob, il en atteste incontinent la raison ; et la preuve en est évidente au nom de son Fils. La raison est qu'à Dieu dire et faire c'est la même chose : Dixit et fada sunt (f). Et ici : Dabo ei nomen novum : et non seulement il sera nouveau, mais encore est-il inconnu ; et il faut en avoir en soi la signification pour l'entendre : qiiod nemo scit, nisi qui accipit (f).
a. Deut., V, 15. — b. Apoc, 11, 17. — c. Ibid.^ 7. — d. Ibid.^ 7. — e. Ibid.^ 17. — / Ps. XXXII, 9. —g. Apoc, II, 17.
L'apôtre saint Paul avait vu quelque chose de cette gloire; disons mieux, il en avait ouï quelque chose dans la proximité du lieu où il fut ravi. N'attendons pas qu'il nous en dise des particularités : il en parle comme un homme qui a vu quelque chose d'extraordinaire, qui ne nous en fait la description qu'en méprisant tout ce que vous lui pouvez apporter au prix de ce qu'il a vu, ou bien en avouant qu'il ne saurait l'expliquer. Il en marque quelques conditions générales, qui nous laissent dans la même ignorance où il nous a trouvés : Utpossitis comprehendere cuin omnibus sanctis quœ sit longittido, et latitudo, et stcblimitas et profundum (^) : ne vous semblet-il pas entendre un homme qui aurait vu quelque magnifique palais, semblable à ces châteaux enchantés de qui nous entretiennent les poètes, et qui ne parlerait d'autres choses sinon de la hauteur des édifices, de la largeur des fossés, de la profondeur des fondements, de la longueur prodigieuse de la campagne qu'on découvre; au reste, ne peut pas donner une seule marque pour le reconnaître, ni en faire une description qui ne soit grossière : tant il est ravi en admiration de ce beau spectacle ! Voilà à peu près ce que fait le grand Apôtre. Il ne nous exprime la grandeur des choses qu'il a vues que par l'empressement où il est de les décrire, et par la peur qu'il a d'en venir à bout. Demandez-lui-en des particularités : il vous dira que cela est inconcevable ; tout ce que vous pouvez lui dire n'est rien à comparaison. Parlez-lui des grandeurs de ce monde, et de toute la beauté de l'univers, pour savoir du moins ce que c'est que ce royaume par comparaison et par ressemblance : il n'a rien à vous dire, sinon : Arbitror Mt stercora ('') : « comme du fumier et de l'ordure ». Ne lui alléguez point le témoignage de vos yeux ni de vos oreilles : Dieu agit ici par des moyens inconnus.
Il donne un tour tout nouveau à la créature ; et puisque, comme j'ai dit en cette action, il ne prend point de loi que de sa puissance ('), et qu'il ne s'attache [)as à la nature des
a.Ephes.^ ni, 18. — b. Phtltpp., ni, 8.
I. Les éditeurs en mettant une virgule apri^s dif^ font un contresens. Action signifiant discours est fréquent au XVI I*= siècle. Il n'y a ici aucune ponctuation au manuscrit.
choses, nous ne pouvons pas plus concevoir cet effet que sa vertu. Les choses prendront une tout autre face, d'autant que Dieu agira « par cette opération, par laquelle il se peut tout assujettir », c'est-à-dire, changer tout l'ordre de la nature, et faire servir toute sorte d'être à sa volonté : secimdit})i opérai ioncm qua... possit sitbjicere sibi oninia {^). C'est pourquoi l'œil, qui voit tout ce qu'il y a de beau dans le monde, n'a rien vu de pareil ; l'oreille, par laquelle notre âme pénètre les choses les plus éloignées, n'a rien entendu qui approche de la grandeur de ces choses ; l'esprit, à qui Dieu n'a point donné de bornes dans ses pensées, toujours abondant à se former des idées nouvelles, ne saurait se figurer rien de semblable : Oculus non vidit, nec auris audivit, nec in cor hominis ascendit quœ prœparavit Dcus us qui diligunt ilhun (^'). Le Sauveur du monde, le plus juste estimateur des choses qui pût être, voyant d'un côté la gloire que son Père lui présentait, d'autre côté l'infamie, la cruauté, l'ignominie de son supplice, avec lequel il fallait acheter la félicité, dans cet échange il fit si peu d'état de son supplice, qu'à peine le considéra-t-il ; et sans délibération ^yicxino., proposito sibi gaudio, sicstinuit crucem confusione contempla (^). Et il est à remarquer qu'il ne s'agissait que d'une partie accidentelle de sa béatitude, étant en possession de la béatitude essentielle dès sa conception. Et que sera-ce donc de nous qui avons à combattre pour le total, et qui avons à souffrir si peu de chose ? Qu'il est bien vrai, ce que dit l'Apôtre : Non siintcondignœ passiones hujus femporis ad fiUuram gloriam ("'). Mais nous ne le concevons pas. Prions donc Dieu qu'il nous fasse la grâce de connaître quelle doit être cette gloire, qui doit être le dernier accomplissement des desseins de Dieu, et quelle doit être la magnificence de ce royaume qui nous est préparé conjointement avec Jésus-Christ, et quel doit être cet effet merveilleux que Dieu opérera dans nos âmes par cette opération surnaturelle et toute-puissante : Det vobis spiriticm sapientiœ, dans la connaissance de ses desseins : et revelationis in agnitione ejus (^) ; dans la connaissance de son
a. Phil.^ ni, 21. — b. I Cor,^ n, 9. — c. Hebr.^ XI i, 2. — d. Rom., Vlll, 18. r-- e. Ephes.j i 17.
amour : illuminatos ocmIos cordis vestri (f) : de ce cœur et de cette âme nouvelle qu'il nous a donnés pour porter notre esprit à des choses tout autres que celles que nous voyons en ce monde, et nous remettre en l'esprit la puissance de Dieu, ut sciatis quœ sit spes vocationis ejus, « ce que nous devons espérer d'une vocation si haute», étant appelés de lui au dernier accomplissement de ses ouvrages ; « et quœ divitiœ glo7'iœ hœreditatis ejtts in sanctis (''') », quelle est la richesse et l'abondance de ce royaume ; « et quœ sit supereminens magnitudo virtutis ejus in nos qui credimus (^) », et combien grand sera l'efTort de sa puissance qu'il fera sur nous, par l'extension qu'il fera sur nous des miracles et des grandeurs qu'il a opérés en Jésus-Christ : « secundaun operationem potentiœ... ejus qua'tn operatus est in Christo ('''). Puissionsnous concevoir l'affection que Dieu a pour nous, par laquelle, cum essemus mortui peccatis, convivificavit nos in Christo,.. et conresuscitavit (^) : voilà l'unité dans la vie ; et consedere fecit... in Christo (■^) : voilà l'unité de la gloire ; ut ostenderet in sœculis supervenientibus , » afin de faire paraître dans l'éternité la magnificence de sa grâce en Jésus-Christ dans ses membres, par l'écoulement de la gloire de Jésus-Christ sur nous : « tU ostenderet ijt sœculis supervenientihtts abundantes divitas gratiœ suœ, in bonitate super nos ht Christo ('•').
a. Ephes.^ I. 18. — b. Ibid. — c. Ibid.^ 19. — d. Ibid.^ 20. — e. Ibid.^ il, 5. — f.Ibid.,6. — .^. Ibid.,7.
PANÉGYRIQUE de SAINT GORGON(').
Prêché à Metz, le 9 septembre 1649.
C'est ici, à proprement parler, le premier discours de Bossiict qui nous ait été conservé. Il n'était encore que sous-diacre quand il le prononça. On verra combien la langue et l'éloquence de celui qui devait être un si grand orateur avaient encore de progrès à faire. Et toutefois, dans sa forme archaïque, ce panégyrique nous paraîtra valoir mieux que sa réputation. Elle était due en grande partie aux altérations du premier éditeur. Trouvant en plusieurs passages un brouillon et une mise au net, Deforis s'est mis en tête de les fondre dans une rédaction unique. C'est ainsi que ce discours est devenu la confusion même. La date a été fixée avec certitude par Gandar (Bossîiet orateur^ 25-35).
Quorum intîientes exitum conversaiionis^ imitainini fidejn.
Imitez (^) leur foi en regardant la fin de leur conversation sur la terre,c'està-dire leur vie. {Hebr.^ Xlil, 7.)
Monseigneur (3),
SI nous ne devions ce jour tout entier à la gloire de saint Gorgon, ou si j'étais en un lieu où je pusse vous témoigner la joie que toute la ville a reçue de votre arrivée, je vous dépeindrais si bien (^) les sentiments de ce peuple qu'il a plu à Dieu de commettre à votre garde, que mes auditeurs ne pourraient s'empêcher de donner sur ce sujet à mon discours une approbation publique. Mais outre que votre vertu a paru suffisamment par vos grands emplois {^), et que votre science a été assez reconnue dans la plus célèbre compagnie de savants qui soit au reste du
1. Le ms. (Meaux, A, 13, — douze feuillets petit in-4°, non paginés) porte sur l'enveloppe : saint Gorgon^ 2. Il faut lire : deux, et non deuxième,
2. Deforis s'est permis, dès le premier mot, de refaire la traduction de l'auteur. Nous le verrons dans tout ce discours prêter à Bossuet écolier le secours de son expérience.
3. Bédacier, récemment nommé évêque sufifragant (auxiliaire) de Metz.