Var. et ses saints
Chrétiens, vous vous oubliez ; le Dieu que vous priez est-il une idole dont vous prétendez faire ce que vous voulez, et non le Dieu véritable qui doit faire de vous ce qu'il veut ? Je sais qu'il est écrit que « Dieu fait la volonté de ceux qui le craignent {'') ; » mais il faut donc qu'ils le craignent et q^u'ils se soumettent à lui dans le fond du cœur. « L'oraison, dit saint Thomas, est une élévation de l'esprit à Dieu : » Ascensio meiitisin Deumi^). Par conséquent il est manifeste, conclut le docteur angélique, que celui-là ne prie pas, qui, bien loin de s'élever à Dieu, demande que Dieu s'abaisse à lui, et qui vient à l'oraison non point pour exciter l'homme à vouloir ce que Dieu veut, mais seulement pour persuader à Dieu de vouloir ce que veut l'homme. Oui pourrait supporter cette irrévérence ? Aussi les hommes charnels [s'avisentils] (') d'un autre artifice : si nous n'osons espérer de tourner Dieu à notre mode, nous croyons pouvoir fléchir plus facilement la sainte Vierge et les saints, et les faire venir à notre point, à force de les flatter par nos louanges ou à force de les fatiguer par nos prières empressées (^). Ne croyez pas que j'exagère : nous traitons avec les saints comme avec des hommes ordinaires, que nous croyons gagner aisément par une certaine ponctualité et par quelque assiduité de petits services ; et nous ne considérons pas que ce sont des hommes divins, qui sont « entrés, comme dit David ('), dans les puissances du Seigneur, » dans les intérêts de sa gloire, dans les sentiments de sa justice et de sa jalousie contre les pécheurs, aussi bien que dans ceux de sa* bonté et de sa miséricorde.
O Dieu ! les hommes ingrats abuseront-ils toujours des bienfaits divins, et les verrons-nous toujours si aveugles que d'aigrir leurs maux par les remèdes ? Car quelle est cette dévotion pour la sainte Vierge, que je vois pratiquée par les
a. Ps., cxLiv, 19. — b. lia II* Ouast. Lxxxni, art. i, ad 2"'". — c. Ps.^ Lxx, 15.
1. Var. nous avisons-nous... — Edit. Aussi nous, hommes charnels, nous avisons-nous... — Rien ne prouve que le reste de la phrase ait e'té modifié,
2. Ici venait d'abord le passage : 'i Nous croyons avoir tout fait, quand nous avons porté la gloire de la sainte V'ierge... h — Reporté plus loin avec quelques modifications.
chrétiens ? Ils se font des lois, et ils les suivent ; ils s'imposent des obligations, et ils y sont ponctuels. Cependant ils méprisent celles que Dieu leur impose, et violent hardiment ses lois les plus saintes ; dignes certes de cette terrible malédiction que Dieu prononce par la bouche de son prophète (''): Malheur à vous « qui cherchez dans vos dévotions, non ma volonté, mais la vôtre ! C'est pourquoi, dit le Seigneur, je déteste vos observances : vos oraisons me font mal au cœur; j'ai peine à les supporter : » Laboravi sustinens. En effet, quelle religion ! Nous croyons avoir tout fait pour la sainte Vierge, quand nous avons élevé sa gloire au-dessus de tous les chœurs des anges, et porté sa sainteté jusqu'au moment de sa conception. Mes frères, je loue votre zèle ; et je sais que sa dignité surpasse encore de bien loin toutes vos pensées. Mais si la tache originelle vous fait tant d'horreur que vous ne pouvez la souffrir en la sainte Vierge, que ne combattez-vous en vous-mêmes l'avarice, l'ambition, la sensualité, qui en sont les malheureux restes ? Celui-là est inquiété, s'il n'a pas dit son chapelet et ses autres prières réglées ; ou s'il manque quelque Ave Maria à la dizaine : je ne le blâme pas; à Dieu ne plaise! je loue dans les exercices de piété une exactitude religieuse. Mais qui pourrait supporter qu'il arrache tous les jours sans peine quatre ou cinq préceptes à l'observance du saint Décalogue, et qu'il foule aux pieds sans scrupule les plus saints devoirs du christianisme ? Etrange illusion, dont l'ennemi du genre humain nous fascine ! Il ne peut arracher du cœur de l'homme le principe de religion qu'ily voit trop profondément gravé : il lui donne, non son emploi légitime, mais un dangereux amusement, afin que, déçus par cette apparence, nous croyions avoir satisfait par nos petits soins aux obligations sérieuses que la religion nous impose : détrompez-vous, chrétiens. Priez la sainte Vierge, je vous y exhorte. Elle nous fortifiera dans les tentations, elle nous (') obtiendra du vin pour notre banquet, c'est-à-dire,
I. Edit. elle nous {ins. vous) impétrera la chasteté qui nous est si nécessaire. — Cette phrase est effacée, bien que le trait soit à peine visible. Aussi l'oiis qui était remplacé par nous dans la ligne précédente, n'a-t-il pas été corrigé ici.
^AVTi. Sainte Vierge, Iboy. (Voy. p. dk;».)
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OU de la charité dans notre conduite, ou du courage parmi nos langueurs. Mais écoutez comme elle parle dans les noces de Cana à ceux pour lesquels elle a tant prié : « Faites ce que mon Fils vous ordonnera ('). » J'ai prié, j'ai intercédé, mais faites ce qu'il vous dira : c'est à cette condition que vous verrez le miracle et l'effet de mes prières. Ainsi je vous dis, mes frères : Attendez tout de Marie, si vous êtes bien résolus de faire ce que Jésus vous commandera ; c'est la loi qu'elle vous prescrit elle-même.
Mais vous me dites : Où me poussez-vous ? Ouitterai-je donc toutes mes prières, jusqu'à ce que j'aie résolu de me convertir tout à fait à Dieu ? et vivrai-je, en attendant, comme un infidèle? Non, mes frères, à Dieu ne plaise! Dites toujours vos prières ; j'aime mieux vous voir pratiquer des dévotions imparfaites, que de vous voir mépriser toute dévotion et oublier que vous êtes chrétiens. Le médecin qui vous traite d'une maladie dangereuse et habituelle (^),vous ordonne des remèdes forts ; mais il ordonne aussi des fomentations et d'autres remèdes plus doux (^). Vous pratiquez les derniers, et vous n'avez pas le courage de souffrir les autres ; il vous avertit sagement que vous n'achèverez pas votre guérison. Vous vous irritez contre lui, ou plutôt contre vous-même[sj; et vous lui dites que vous quitterez tout régime, et que vous laisserez à l'abandon votre santé et votre vie. Il ne s'aigrit pas contre vous ; et il regarde votre chagrin comme une suite fâcheuse ou plutôt comme une partie de votre mal, et il vous répond : Ne le faites pas ; prenez toujours ces remèdes, qui du moins ne vous peuvent nuire et qui peut-être soutiendront un peu la nature accablée. Mais à la fin vous périrez sans ressource, si vous ne faites de plus grands efforts pour votre santé. Ainsi je vous dis, mes frères : Pratiquez ces dévotions, faites ces prières ; j'aime mieux cela qu'un oubli total et de Dieu et de vous-même[sj. Mais ne vous appuyez pas sur ces légères pratiques ; elles empêchent peut-être un plus grand malheur : c'est-à-dire, l'impiété toute déclarée, et le mépris
1. Latin en marge : Qiiodcumque dixerit vobis.faciie (Joan., 11, 5).
2. Note margi7tale (au crayon) : La pierre. — Et plus loin : Les bains.