LE 7 MARS
Perfectto tua, Domine, et doctrina tua viro sancto tuo quem probasti in tentatione.
C'est votre perfection, Seigneur, c'est votre doctrine qui éclate dans le saint que vous avez éprouvé par la tentation.
(Deut., xxxiii, 8.)
Eminence i,
Je ne sais si je dois vous remercier ou me plaindre d'avoir été appelé dans cette chaire pour invoquer saint Thomas d'Aquin comme le patron des écoles catholiques. Votre haute et confiante estime m'impose des actions de grâces qui seraient singulièrement agréables à mon cœur ; mais la grandeur de la tâche m'épouvante; quelque effort que fasse la parole humaine, elle ne peut que languir en célébrant l'Ange de l'école, et la protection même que je trouve sous votre pourpre ajoute encore à l'appréhension que je
1 S. Em. 1g cardinal Desprez, archevêque de Toulouse.
ressens de mal répondre à votre choix, et de trahir, par ma faiblesse, un sujet si noble et si divin.
Mais si la parole me manque, les choses parleront assez haut. Ce temple, l'un des plus anciens et des plus augustes de l'univers, cette assemblée formée par l'élite d'une grande cité et les députations d'une grande province, cette université qui renaît de ses cendres avec toute la gloire des siècles passés et toutes les espérances des siècles futurs, ce peuple et ce clergé réunis dans les généreux sentiments que donnent une foi vive et une piété sincère, ce prince de l'Eglise qui se met à la tête de ce grand cortège et qui ne semble élevé aujourd'hui aux premiers honneurs que pour en reporter tout l'éclat au saint dont nous célébrons la fête, voilà, dans la pompe de ce jour, les vrais panégyristes de saint Thomas d'Aquin.
Que dis-je? l'univers entier le loue à cette heure, comme il convient à son incomparable mérite. Toutes les Universités du monde catholique l'ont reçu pour patron, et le sentiment auquel elles obéissent part de la chaire de saint Pierre et du cœur de Léon XIII. C'est le même nom que l'on invoque dans toutes les écoles et dans to-utes les langues. Paris répond Québec, Lyon à Bologne, Naples à Louvain, Lille à Angers et à Toulouse. L'Espagne parle comme l'Italie ; l'Angleterre, qui achève de triompher du schisme, fait écho à l'Allemagne encore aux prises avec l'hérésie de Luther; l'Orient, comme l'Occident, implore le même patronage dans l'intérêt des bonnes études et des bonnes mœurs ; et les assemblées réunies sur ces divers points de l'univers, après. avoir levé les yeux vers le dôme de Saint-Pierre pour offrir
Léon XIII le tribut de leur reconnaissance, les reportent, par un mouvement unanime, sur la crypte de Saint-Sernin, où repose la tête du grand docteur, vous enviant ce sacré trésor, déclarant Toulouse trois fois heureuse de l'avoir reçu, de l'avoir gardé et d'en avoir fait la pierre fondamentale de son Université renaissante, chantant, comme nous, la gloire du saint qui, pour avoir su vaincre la tentation, reflète avec une splendeur si vive la doctrine et la perfection du Seigneur : Perfectio tua, Domine, et doctrina tua vivo sancto tuo quem probasti in tentatione.
Je viens donc célébrer avec ces paroles de la sainte Ecriture votre patron et votre modèle.
La tentation l'a éprouvé; il en est sorti avec toutes les puissances de la liberté humaine.
L'étude l'a absorbé tout entier; il y a trouvé le trésor de la science et de la doctrine.
La vertu l'a passionné comme l'étude; elle lui a donné la perfection et la gloire.
La liberté, la science, la perfection, voilà toute la gloire. Ecoutez à quel prix on les achète et on les garde pour l'éternel honneur de la terre et du ciel.
I. Que sait-il, dit l'Ecriture, celui qui n'a pas été tenté l ? Ce sont les grandes tentations qui forment les grandes âmes, et ce n'est qu'à force de les vaincre que l'on devient libre et que l'on se gouverne. Il faut échapper aux idées de son temps, aux mœurs de son pays, aux préjugés de la naissance, aux séductions de l'orgueil, de l'argent et du plaisir, aux exemples
1 Eccli., xxxiv, 9.
des autres et à sa propre corruption. Corrompre et être corrompu, voilà, au jugement de Tacite, la servitude du siècle. Briser avec le siècle et avec soimême, voilà notre liberté.
Ecoutez, et jugez que de tentations Thomas eut à vaincre pour s'appartenir et devenir libre.
Sa naissance princière fut la première de toutes. Il était, par son père Landulphe, le petit-fils de l'empereur Frédéric Barberousse et le cousin de Frédéric IL Il descendait, par sa mère Théodora, de Robert Guiscard, l'un de ces héros normands qui, après avoir chassé de l'Italie les Arabes et les Grecs, avaient fait hommage au saint-siège du royaume conquis par leur valeur. Le sang des Guiscard fera-t-il de lui un serviteur de l'Eglise, ou bien l'exemple de la maison de Souabe lui persuadera-t-il trop aisément la désobéissance et la révolte? Auquel de ces deux sangs demeurera-t-il fidèle? Sa mère fut rassurée avant sa naissance. Un saint du voisinage lui dit un jour : ce Réjouissez-vous, comtesse, car vous portez dans votre sein un enfant qui sera le premier de son siècle par la science et par la sainteté ; vous l'appellerez Thomas. »
Thomas naquit Tannée même où saint François d'Assise descendit dans la tombe et où saint Louis monta sur le trône de France. Les grands présages éclatent autour de son berceau. La foudre tombe à ses côtés, mais elle le respecte et va frapper sa sœur dans un berceau voisin.. L'éclair, parti de la nue, vient se jouer autour de lui et couronne d'une auréole son front calme et pur. Tout petit enfant, il se recueille, comme un sage, dans la chapelle du châ-
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teau, et c'est par ses mains que les pèlerins et les pauvres sont assistés à la porte de cette noble et hospitalière demeure. S'il la quitte à cinq ans, c'e'st pour aller cueillir et goûter au Mont-Cassin les prémices de la prière et dfe l'étude. Là, sa docilité est déjà un modèle, sa douceur un charme public, son silence une réflexion profonde, et ses moindres paroles de soudaines illuminations. Un nom monte incessamment de son cœur à ses lèvres : c'est le nom de Dieu. En le prononçant, il s'arrête, il médite, il s'interroge lui-même, il questionne ses condisciples et ses maîtres : « Qu'est-ce que Dieu ? »
Qu'est-ce que Dieu? 0 Thomas, vous demandez à cinq ans ce qu'Augustin se demandait lui-même à quarante, avec l'inquiétude du génie et l'ardente curiosité de la foi? Qu'est-ce que Dieu? Demandez, demandez encore : vous ne le saurez jamais bien, mais ce sera votre gloire et de l'avoir su et de l'avoir dit mieux que personne ne saurait le savoir et le dire ici-bas.
Qu'il revienne à la maison paternelle après avoir fait l'admiration du cloître, il y trouvera le spectacle du luxe, les délices de la bonne chère, deux frères qui s'exercent au métier des armes, deux sœurs encore sensibles aux attraits du monde. Que d'exemples et de tentations pour cette âme qui veut cependant s'appartenir ! Eh bien ! rien ne l'amollira, rien ne la fera tomber en langueur. Modeste au milieu du luxe, frugal au milieu de l'abondance, chaste au milieu des plaisirs, Thomas n'a de goût et de passion que pour l'exercice de la plus compatissante charité. La famine qui désole^le pays lui fournit, à chaque heure, Toc-
casion de faire l'aumône. Il est l'avocat des pauvres auprès de ses parents, et après avoir obtenu d'eux tout ce que peut donner une munificence princière, sa prodigue et ingénieuse bonté n'est pas satisfaite encore. Pourquoi ne le dirions-nous pas? Il dérobe à la table paternelle les mets les plus délicats pour apaiser la faim du pauvre. Il triomphe du monde et de lui-même en courant, tout chargé de ces dépouilles opimes, au-devant des malheureux. Il donne, il donne encore, il donne toujours, et sa récompense, c'est de pouvoir toujours donner davantage. Cependant Dieu le récompense par un miracle, et ce miracle touchera toute la maison. Un jour que Thomas emportait dans les plis de son manteau le doux butin de sa charité; son très redouté seigneur et père l'arrête au passage, le manteau s'ouvre, les pains qu'il contenait se changent en fleurs, et ces fleurs répandues couvrent les pieds du père et du fils. A ce spectacle, le courroux du père se change en une douce émotion. Landulphe, ému jusqu'aux larmes, embrasse son fils avec transport, et la charité de Thomas n'aura plus désormais ni borne ni mesure. 0 jeunes adolescents qui m'écoutez, donnez encore, donnez toujours. L'art de se vaincre, c'est d'abord l'art de se donner" aux autres. Soyez charitables, et vous deviendrez chastes. L'homme qui se dépouille de l'or et des délices de la vie n'est pas loin de s'appartenir, et c'est en faisant l'aumône que l'on fait l'apprentissage de la liberté !
Thomas, ainsi affranchi, peut affronter maintenant les périls des écoles. L'université de Bologne avait de quoi l'attirer, mais celle de Naples eut les préfé-
rences de la famille. Naples ne possédait pas depuis plus de dix ans cette école rivale de celle de Bologne, que l'or et les plaisirs en avaient déjà fait le centre de toutes^ les passions. Frédéric II la protégeait, et elle n'était devenue que trop digne, hélas! de la protection de ce prince infidèle. La beauté du climat, la mollesse des mœurs publiques, les franchises impériales, tout précipitait la corruption de cette jeunesse savante, tout préparait à Thomas des pièges qui semblaient inévitables. Mais le doux et modeste jeune homme s'envole, comme le passereau de l'Ecriture, aux autels qui lui servent de refuge. Plus la nature s'abaisse et se pervertit autour de lui, plus la grâce l'élève et le soutient à cette inaccessible hauteur. Il monte, il monte toujours sur les ailes de la prière et de l'étude ; il invoque Marie, et il monte encore. C'en est fait, sa sagesse est réputée incorrigible et on le laisse jouir de sa liberté. Il passe, cet ange d'innocence et de grâce, il passe, comme une ombre silencieuse, au milieu de ses condisciples que le plaisir séduit et que la débauche entraîne : le respect l'accompagne, l'admiration le suit quand il va de l'église à l'école, et là, c'est encore un spectacle de le voir, c'est une leçon de l'entendre, car la leçon qu'il répète prend dans sa bouche tant de profondeur et de clarté, que le maître luimême ne se reconnaît plus. On dirait la grande scène du temple de Jérusalem et Jésus revenant au monde pour enseigner les docteurs.
Que restait-il à Thomas pour achever la conquête de sa liberté ? Rompre les derniers liens de la naissance, de la fortune et de la famille, et embrasser la
vie religieuse. Il n'a que seize ans, et déjà ce dessein a mûri dans son âme. Il demande avec instance l'habit de dominicain, et sa prière n'est pas tout d'abord exaucée. Mais quand la persévérance arrache ce que la prière n'a pu obtenir, le comte d'Aquin, en apprenant la résolution de son fils, éclate en reproches et en vient jusqu'aux menaces. Il menace de la colère de l'empereur et le novice rebelle et le couvent qui veut le recevoir. Oh! ne craignez rien pour la liberté du cloître; Thomas ne sera point ému de cet orage, et les disciples de saint Dominique ne craindront pas de l'attirer sur leur tête. Le jeune prince prend publiquement l'habit des frères prêcheurs. L'Italie s'en étonne ; Naples s'en scandalise ; on taxe le serviteur de Dieu de précipitation et de légèreté; les religieux sont accusés d'imprudence ou d'avarice ; la lutte s'engage entre le monde et l'Eglise; voici le monde dans toute sa puissance et sa vanité, avec la chair, le sang, les affections les plus saintes ; voici l'Eglise avec sa faiblesse naturelle, mais l'Eglise aidée de la grâce et de la liberté. A qui appartiendra la palme ? A qui restera le triomphe?
Il faut lire dans l'histoire les détails de cette lutte héroïque. Le premier et le plus puissant ennemi que rencontre l'étudiant, c'est sa mère. J'en demande pardon aux mères qui m'entendent, il y a des circonstances où leur puissance, même quand elle sup-* plie, doit céder à une puissance plus haute. Mais comment triompher d'une mère, sinon par la fuite ? A peine averti de son arrivée à Naples, Thomas prend la fuite et va se cacher à Rome. Elle ira jusqu'à Rome, cette mère que rien n'arrête; mais quand elle
s'est fait ouvrir les portes du couvent de Sainte-Sabine, Thomas s'est évadé et a pris la route de Paris: Là, une troupe le guette et le surprend. Il faut se rendre, et le chef qui la commande se découvre. 0 douleur ! ce chef, c'esf son frère, c'est Raynald, et ce frère n'est plus qu'un brutal soldat. Mais qu'importe que le soldat de Jésus-Christ ait succombé sous le nombre et qu'on le ramène chargé de liens au château de ses pères? Captif, il garde l'habit de Saint-Dominique et de la liberté. Ce château est transformé pour lui en une rude prison. Qu'importe encore qu'on garde toutes les issues ? Il n'y a point de prison pour l'âme de Thomas. Thomas, plus libre que jamais, jette un regard au ciel et attend, tranquille et souriant, les dernières tentations et les derniers combats. Là, il fallut enfin affronter les regards, les larmes, les reproches, les promesses de la meilleure des mères. Il fallut l'entendre vanter le bien que Thomas ferait dans le monde sous l'habit séculier. Il fallut fermer l'oreille à la proposition de servir l'Eglise dans les dignités et les honneurs. Ses deux sœurs vinrent à leur tour, mais bien loin de ramener Thomas dans le monde, elles apprirent à juger ce monde insensé: l'une fera profession dans le cloître; l'autre, devenue épouse et mère, n'oubliera jamais les leçons du prisonnier. Les deux frères de l'intraitable novice reviennent inutilement des camps de Frédéric pour le réduire. Les reproches, les sarcasmes, les mauvais traitements, tout échoue. Ils mettent en pièces Fhabit de Saint-Dominique, mais ils ne sauraient déchirer l'âme de son disciple. Ah ! cette àme vaillante, qui l'attaquera donc avec succès ? Soldats de l'empereur,
qu'allez-vous faire? Il faut bien le dire, même au pied des autels, puisque c'est le grand triomphe de la liberté. Une courtisane payée par ses indignes frères est introduite un jour dans la prison. A cette vue, Thomas se lève, prend un tison enflammé, et avec cette flamme qui le brûle, il chasse, il poursuit ce démon caché sous l'image d'une femme. Puis avec le même tison, refroidi dans sa main victorieuse, il trace une croix sur les murs de sa prison, tombe à genoux devant elle, et comme Condé le fera un jour à Rocroi, renvoie à Dieu toute la gloire que ce Dieu lui envoyait. Condé reposait à la veille de sa première bataille, tant il était dans son naturel. Thomas, notre héros, ne repose que dans la prière, un doux sommeil s'empare de ses membres, les anges descendent du ciel, le bercent , l'entretiennent dans une ravissante extase, et, ceignant son chaste corps de la ceinture des divins combats, ils chantent en chœur la gloire et la liberté.
Quelle victoire pour Thomas et quelle leçon pour la jeunesse de son siècle et de tous les siècles à venir ! Gomme il nous sied bien cle dire à nos chers étudiants : « Soyez chastes, et vous serez forts contre la tentation, car le ciel combattra pour vous et il enverra ses anges pour vous soutenir. » Thomas désormais n'a plus rien à craindre. On fera des prodiges pour le délivrer et pour lui assurer la conquête de sa liberté. S'il lui faut, comme saint Paul, descendre dans une corbeille fragile de la tour qui lui sert de prison, il y aura au pied de cette tour des disciples de saint Dominique pour le recueillir et le recevoir dans leurs bras fraternels. L'empereur lui-même, tout impie
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qu'il était, se déclare favorable à sa cause. Le pape veut l'entendre et juger si sa vocation religieuse est vraiment sincère et solide. Dernière ressource d'une mère qui implore, pour rentrer en possession de son fils, le jugement irrévocable et infaillible d'un autre Salomon. Dernière épreuve, vaillamment soutenue au pied du trône pontifical et en présence de la cour romaine. Thomas se défend par la parole et par les larmes, et le juge suprême qui l'écoute finit par pleurer à son tour. Son procès est gagné. Le pape l'absout, le félicite et l'encourage. Thomas est libre enfin de suivre sa vocation. Thomas sera moine pour l'éternité !
Quelle victoire, m'écrierai-je encore une fois, quelle victoire et quelle leçon ! Tous les siècles l'ont signalée avec enthousiasme. Est-ce que le nôtre, en penchant vers son déclin, ne serait plus digne de l'entendre ? La liberté de l'aumône, de la prière, de la vocation religieuse, finirait-elle par être suspecte ? La liberté de se faire moine et d'en porter l'habit pourrait-elle être encore une fois abolie ? Ah ! c'est trop pour notre histoire que le dix-huitième siècle ait donné à la France le spectacle de cette iniquité triomphante. Le nôtre a le droit de mieux finir. Ce n'est pas pour un jour seulement que Lacordaire a rapporté dans cette chaire l'habit de Saint-Dominique. Ce n'est pas pour une vaine parade que nous avons restauré l'école de Toulouse. Ce chef de saint Thomas, enfoui pendant nos disgrâces et remis en honneur au retour de la religion et de la liberté, ne vient pas présider, du haut de cet autel, à nos solennités saintes pour laisser sans espoir cette génération qui l'implore à genoux
et qui l'interroge sur les destinées de Toulouse, de la France et de l'Eglise universelle. Ranimez-vous, sacrés ossements ! Parlez, ô bouche angélique, parlez encore à cette jeunesse qui m'écoute, et des périls qu'elle court et de la généreuse liberté qui sied à son âge, à ses études, à sa grande âme. Qu'au jour de la tentation, elle sente s'allumer dans ses yeux cette flamme vengeresse qui met en fuite l'ennemi de notre salut. Et que, si l'esprit du siècle entreprend quelque chose contre la liberté du cloître, la terre où repose saint Thomas enfante, pour la venger et la servir, des avocats qui la défendent avec éloquence, et des moines qui la pratiquent avec tout l'éclat de la science et de la vertu.
II. Vers la fin de Tannée 1244, Jean le Teutonique, quatrième maître général de l'ordre des frères prêcheurs, partit de Rome pour aller tenir à Cologne le chapitre général de son ordre. Il prit Thomas pour compagnon. Les deux voyageurs avaient la tenue des*apôtres. Ils marchaient à pied, un bâton blanc à la main, n'emportant avec eux que leur livre de prières, leur scapulaire et leur tunique. Paris, malgré sa splendeur, fixe à peine leurs regards. Là, saint Louis régnait dans toute sa vaillance et toute sa piété. Joinville écrivait la merveilleuse histoire de ce monarque, avec une plume rebelle encore aux lois d'une grammaire imparfaite, mais dont la naïveté charmante rachetait assez les défauts. La sainte Chapelle, ce chef-d'œuvre de notre architecture, marquait au contraire, dans l'histoire des arts, la perfection inimitable de ce grand siècle, et la couronne
d'épines, qu'on venait d'y transporter avec une foi plus vive encore qu'elle n'était magnifique dans ses manifestations, attestait, comme un trophée, que Paris possédait, tout à la fois, le plus saint roi de l'univers et le diadème le plus précieux de la terre et du ciel.
Ecoutez comme le maître et l'élève s'entretiennent à l'aspect de toutes ces grandeurs. — Que donneriezvous, frère Thomas, pour être le roi de cette belle cité ? — J'aimerais mieux, répondit Thomas, avoir le traité de saint Jean Ghrysostome sur saint Matthieu que toute cette grande ville.
Jugez, par cette réponse, à quel point les livres étaient rares et quelle soif ardente le jeune dominicain avait de les posséder et de les lire.
Les voyageurs quittent Paris et arrivent à Cologne, autre cité où l'évêque méditait d'élever une cathédrale plus belle encore que celle de Paris, et qui, après six siècles écoulés, vient de recevoir enfin sa dernière pierre et sa dernière couronne. Mais Thomas, dans l'ardeur qu'il a de s'instruire, ne cherche à Cologne que frère Albert, ce génie fameux à qui son siècle a donné le nom de Grand et à qui la postérité ne l'a point enlevé. Albert le Grand mérite encore ce nom pour avoir su deviner le génie de Thomas. Les étudiants de l'université de Cologne, à qui l'on avait raconté sa naissance, ses épreuves, sa vocation, étaient singulièrement trompés dans leur attente. Ils ne voyaient qu'un jeune homme simple, froid, parlant à peine, et dont le regard même semblait obscur. Leur déception éclate par une épigramme. , Quoi ! c'est là ce prince d'Italie! Dites plu-
tôt un grand bœuf muet : Bos magnus, bos mutus. Mais attendez un peu. Un jour, il lui faut s'expliquer sur Dieu et sur ses attributs. Qu'est-ce que Dieu? Cette question qui le tourmente depuis son enfance a été mûrie par l'étude et par la prière. Il parle, et on s'étonne. Il réplique, et le silence devient de l'admiration. Maîtres et élèves les plus brillants veulent disputer, il les confond et il les réduit. Albert prononce, et son jugement sera celui des siècles : « Nous appelons Thomas un bœuf muet, mais ses mugissements s'élèveront si haut qu'ils retentiront dans tout l'univers. »
Le voilà signalé, dès l'âge de dix-huit ans, par la parole du maître. Il quitte Cologne, il vient à Paris ; il porte sur son front cet arrêt qui le condamne à la gloire, et il demeure, dans ses études silencieuses, un modèle de foi, de modestie et de travail. Cologne et Paris ont connu en lui le modèle des étudiants. Trois années se passent, et Paris, aussi bien que Cologne, écoutera en lui le modèle des maîtres. L'Italie l'appelle. Rome, Naples, Bologne, se disputent l'honneur de le recevoir et la joie de l'entendre. Il prêche partout, partout il enseigne avec la même autorité et la même gloire. Il se mêle à toutes les grandes affaires du siècle, et toutes les causes qu'il accepte devant le pape ou devant les princes sont gagnées par, l'autorité de sa parole. Les ordres religieux sont-ils attaqués ? c'est lui qui les défend et qui leur obtient la victoire. Les manichéens relèventils la tête ? il démêle leurs sophismes et les réduit au silence. Les musulmans, vaincus par les armes, tentent-ils d'en appeler à la fausse conscience? il prend la
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plume et prêche contre eux la croisade de la doctrine. Les juifs sont confondus, et la conversion de deux rabbins atteste à la fois combien son zèle est ardent et sa logique puissante. Un jour, on le voit aux prises avec les erreurs des Grecs, et il prépare la voie à ceux d'entre les Grecs qui vont rentrer dans la communion de l'Eglise romaine. Un autre jour il prend corps à corps, dans les erreurs d'Averroès, le rationalisme qui faisait table rase de toutes les croyances, et il le terrasse par les seules armes de la raison. Ainsi voyage, prêche, enseigne, saint Thomas. Gomme Alexandre, la terre l'écoute et se tait devant lui ; comme César, il va partout où l'erreur s'élève : il va, il regarde, et il est vainqueur. Tantôt il invoque la raison et tantôt la foi; il parle tantôt la langue d'Aristote, tantôt celle de saint Paul, ou plutôt de ces deux langues réunies il fait une langue nouvelle, ferme et lumineuse, simple et élevée, qui brille comme l'éclair et qui frappe comme la foudre, une langue qui n'appartient qu'à lui et qui ne porte que son nom.
C'est l'honneur de la parole d'assujettir ainsi les esprits et les cœurs. Mais les maîtres de la parole passent avec le siècle qui les a vus naître s'ils ne fixent point par récriture leurs plus savantes leçons. Que de maîtres, d'ailleurs justement renommés, pour qui l'écriture fut un écueil ! Que de leçons vivantes et populaires elle a ensevelies comme dans un tombeau ! Le geste, les yeux, la tenue, la voix, l'austérité des mœurs, l'autorité de la vie, tout favorise le succès de la parole. Il y a je ne sais quel génie qui l'anime, mais qui périt avec elle. Et quand le
cœur qui la fait vibrer a cessé de battre, que trouvet-on dans la leçon écrite, sinon des lignes sans relief, sans couleur, un corps sans âme, une ombre qui s'efface et qui ne soutient plus le regard. Ou bien, et c'est le sort des meilleurs, vous n'aurez guère, même dans les œuvres les plus complètes, que des lambeaux épars d'un génie incomplet, des livres que rien n'enchaîne et ne relie l'un à l'autre, beaucoup de science et point de doctrine, des rayons et point de foyer, l'incroyable variété des pensées humaines et rien de la pensée maîtresse, qui seule peut ramener les parties au tout et qui donne au tout sa justesse, son harmonie et sa splendeur.
Voilà l'homme, dont la science, comme la sagesse, est toujours courte par quelque endroit. Il fut donné à Thomas non seulement de parler, mais d'écrire; non seulement d'écrire sur tous les sujets, mais de les ramener tous à une pensée unique, vivante et véritable; non seulement de bâtir pour son siècle un monument que la foi et la raison peuvent également revendiquer comme le dernier mot de Tune et de l'autre, mais d'en faire pour l'Eglise universelle, dans tous les temps, dans toutes les langues, dans tous les lieux, l'indescriptible fondement de la bonne logique et l'invincible citadelle de la vérité même.
Vous avez nommé la Somme de saint Thomas. Huit ans ont suffi à l'écrire ; le reste des siècles ne suffira pas à l'approfondir et à l'admirer. Autant elle a d'articles, disent les papes, autant il y a de miracles : Tôt articuli, tôt miracula. Pour en mesurer la hauteur, l'admiration cherche des figures dans les plus grands ouvrages de l'antiquité, et c'est aux
pyramides que Lacordaire la compare. Voulez-vous deviner la source intarissable qui alimente ce fleuve de la science humaine, les sources mystérieuses du Nil n'en seront pas même une faible image, et c'est jusqu'au ciel qu'il faut monter découvrir d'où sort ce torrent qui entraîne tout. Voulez-vous peindre la lumière, toujours vive et toujours]égale, que la Somme fait éclater aux yeux de l'esprit, le soleil seul peut en donner l'idée dans la superbe parure de son midi. Le moyen âge nous a peint saint Thomas portant sur sa poitrine un soleil radieux. Ajoutez-y la devise d'un grand roi : Nec pluribus impar. Mais cette devise, que l'orgueil humain avait acceptée, n'a signalé qu'un jour à peine la puissance de Louis XIV. La lumière de saint Thomas, moins éphémère que celle des législateurs et des conquérants, se lève encore tout étincelante de clartés sur le monde des âmes, et les bornes de notre intelligence fussent-elles, par impossible, reculées jamais, cette lumière suffirait à la remplir et à l'éclairer encore : Nec pluribus impar.
Qu'est-ce donc que la Somme de saint Thomas? C'est le dernier mot de la raison et de la foi sur Dieu et sur l'homme, sur la nature et sur la grâce, sur la vie du temps et sur la vie de l'éternité.
C'est la science de Dieu : son existence, ses perfections, ses ouvrages; l'unité de la nature divine dans la trinité des personnes ; Dieu le Père engendrant de toute éternité un Fils égal à lui-même, et les feux de l'Esprit procédant de toute éternité et du Père et du Fils ; dans le Père, la puissance qui crée ; dans le Fils, l'amour qui répare; dans l'Esprit, le souffle qui féconde; le Dieu unique, principe et source de toutes
les substances spirituelles et corporelles dont il a voulu la naissance, assuré la conservation et déterminé le gouvernement ; le plan du monde où Dieu apparaît tout à la fois comme le principe et la fin de toutes choses, parce que tout vient de lui et tout doit retourner à lui dans les profondeurs de cet océan qui croule et s'abîme sous sa main. Voilà les cieux abaissés devant le regard de l'aigle, voilà l'aigle s'ouvrant les portes de l'infini, mesurant l'espace, marquant le commencement des jours, comptant les astres, s'élevant de sphère en sphère à travers les anges, les dominations, les trônes, descendant du ciel en terre et de Dieu jusqu'à l'homme, liant à tous les degrés de cette échelle, par une chaîne merveilleuse, l'élément naturel à l'élément divin, et subordonnant toujours l'homme à Dieu, la terre au ciel, la nature à la grâce, et le temps à l'éternité.
C'est la science de l'homme, c'est-à-dire l'étude de son corps et de son âme dans leurs propriétés respectives et dans leur admirable union; l'étude de ses actes considérés dans la liberté qui les produit, dans les fautes qu'il commet, les vertus qu'il pratique, les obligations que la société lui impose, les offices divers par lesquels il concourt au bien commun ; l'étude de sa fin et des moindres détails avec lesquels il doit ordonner sa vie pour atteindre ce terme où le bonheur de l'homme et la gloire de Dieu ne sont que les noms divers du même ordre qui est éternel.
C'est la science de l'Homme-Dieu, trait d'union entre Dieu et l'homme, inventé par la miséricorde pour satisfaire à la justice et aider à la faiblesse par les
prodiges de l'incarnation. La science de l'Homme- Dieu, c'est la grâce, et la grâce est la grande aumône que le Christ a faite au monde. Là apparaît le Christ avec l'unité de sa personne et la dualité de sa nature, dans les mystères de sa vie, de sa mort, de sa résurrection et de sa gloire. Là se déroule le bel ordre des sacrements, c'est-à-dire l'application de la grâce à l'homme, par laquelle l'homme s'épure, hr famille s'établit et la société chrétienne marche dans les voies de la perfection.
Je n'essaierai pas de redire avec quel honneur, quel respect, quelle admiration, la Somme fut accueillie dans le monde. Ce fut, dès son apparition, le livre unique en qui se résumait toute science, et qui semblait comme une autre Bible proposée au monde pour expliquer la première. Dante a salué dans sa langue cet ange qui, après avoir écrit la Somme, était retourné auprès de Dieu. Il l'a vu dans les hauteurs des cieux et il a déclaré qu'il habite une sphère où les louanges ne pourront plus l'atteindre. Mais le livre est resté à l'Eglise ; l'Eglise le consulte, le vénère, le déclare exempt d'erreur, et, dans le concile de Trente, elle le place, à côté de l'Ecriture sainte, sur la table autour de laquelle siégeaient les Pères de l'assemblée sainte. Lacordaire, après avoir cité ce trait, déclare que Dieu seul pourra ajouter encore à tant d'éloges, en louant lui-même ce grand homme dans le concert éternel des élus.
A. Dieu ne plaise que pour rendre hommage à une telle science nous venions à oublier à quelles sources saint Thomas s'est abreuvé lui-même. Saint Anselme et Pierre Lombard, qui le devançaient à
peine de quelques années, ont aidé à la conception de l'édifice. Les docteurs du moyen âge, les Pères de l'Eglise, les saints et les prophètes des deux Testaments, sont comme les pierres de ce monument merveilleux ; mais c'est la main de Thomas qui les a choisies, disposées, liées entre elles, et qui en a fait, dans son tout, le dernier mot de la science.
Le dernier mot de toute chose reste encore à saint Thomas après six siècles écoulés. Le seizième siècle ne s'est trompé que pour l'avoir contredit, et le dixseptième n'est devenu grand que pour l'avoir écouté comme un oracle. Parlerez-vous de l'âge suivant et opposerez-vous Y Encyclopédie à la Somme? Mais cette Encyclopédie est une Babel où toutes les doctrines s'entre-choquent et où toutes les langues se confondent. Si Bergier y a tenu la plume de la théologie, celle de la philosophie était aux mains de Voltaire. Jamais la vérité et l'erreur n'ont été mêlées avec plus d'audace, et, après s'être jouée quarante ans avec les ténèbres et la lumière, cette science encyclopédique s'est abîmée tout entière, comme une ombre vaine, sous les coups des monstres qui, d'une main, ont fermé les temples et les écoles, et, de l'autre, dressé Féchafaud de la France et de l'humanité. Parleronsnous de notre siècle? Il est, j'en conviens, dédaigneux pour le treizième siècle et pour saint Thomas. Mais la science de notre siècle, qu'enseigne-t-elle? Ces docteurs qu'elle accrédite, qu'ont-ils découvert ? Ah ! j'ai honte de répéter leurs blasphèmes, mais il faut bien les redire pour voir jusqu'où nous sommes descendus ! Qu'est-ce que Dieu ? Un vieux mot vide de sens ! Qu'est-ce que l'homme? Un singe perfectionné dont
les ancêtres habitent encore les forêts de la Nubie. Qu'est-ce que Jésus-Christ? Presque un Dieu, et peutêtre un malhonnête homme.
0 siècle, voilà tes conquêtes ! 0 science, voilà tes progrès ! 0 progrès, voilà ton dernier mot! Revenez, revenez, ô Thomas, ange de la vraie lumière; purifiez nos lèvres, relevez nos esprits, éclairez nos cœurs, ramenez-nous à votre école et rendez-nous le goût de la vraie science. Vous nous rendrez à la foi, à la raison, au sentiment de l'honneur, à l'amour du devoir.
Toile Thomam et dissipabo Ecclesiam : Enlevez-moi ce Thomas, disait un hérésiarque, et je détruirai l'Eglise. Hélas ! l'hérésiarque n'a été que trop écouté. Ce n'est pas l'Eglise qui est détruite, c'est la vraie science. Ils ont enlevé ce Thomas, et les ténèbres du rationalisme sont descendues dans le monde. Adieu les vraies notions sur l'autorité de Dieu et sur la liberté de l'homme, sur l'origine divine du pouvoir, la puissance des lois, le gouvernement du prince, le droit des gens et les devoirs des citoyens ! Adieu les vrais livres et les vraies études ! Adieu la bonne politique ! Adieu la saine raison !
Ils ont enlevé ce Thomas, c'est-à-dire qu'ils ont fermé la voie sûre pour connaître la vérité, méconnu la méthode qui aidait à la retenir, oublié la langue ferme, claire, lumineuse, qui la rendait sensible. Et les voilà d'abord incertains sur toutes choses, sur Dieu, sur l'homme, sur la société, sur la nature ellemême; puis ils se hasardent un peu plus et finissent par nier effrontément ce qu'ils hésitaient encore à ne pas croire. Ce qu'ils ne voient pas de leurs yeux et qu'ils
ne touchent pas de leurs mains, ils le nient. L'esprit se rétrécit et la science ne connaît rien au delà de ce qu'elle calcule et de ce qu'elle pèse. Aveugles qui blasphèment la lumière parce qu'ils ont les yeux fermés à ses rayons. Sourds qui déclarent l'harmonie une illusion et un rêve parce qu'il ne leur est pas donné de l'entendre. Muets qui refusent la parole aux autres parce qu'ils ne sauraient parler eux-mêmes. Des faits, disent-ils, donnez-nous des faits, et non des idées et des hypothèses. La science n'aura plus désormais d'autre fondement que les faits, et toute la scolastique est ruinée à jamais avec la science de saint Thomas. Gomme si ce n'était pas un fait que l'existence de ce monde, et que la raison ne fût pas contrainte de remonter de ce fait à Dieu qui en est l'auteur ! Gomme si ce n'était pas un fait que l'existence du Christ, et que la raison ne fût pas obligée de conclure de ce fait à la divinité du christianisme! Gomme si l'homme ne trahissait pas par des faits sa double nature, sa liberté morale et son besoin de justice et d'immortalité ! Gomme si les faits de la vie présente n'impliquaient pas l'existence de la vie future ! Gomme si la conscience n'était pas, aussi bien que le monde physique, le théâtre permanent des faits les plus authentiques et les plus curieux Gomme si la raison, aussi bien que la conscience, n'offrait pas dans ses lois des faits aussi impérieux et aussi irrésistibles que ceux qui tombent sous les sens. 0 Thomas, ils se disent affranchis de votre méthode et de votre scolastique, et ils se sont faits les esclaves et les dupes de leur sens étroit, de leur instinct borné; de leurs misérables expériences sur des
animaux auxquels ils s'assimilent, condamnant ainsi la science à ramper plus bas que jamais, et la faisant descendre, d'abîme en abîme, dans les profondeurs d'un matérialisme abject, jusqu'à ce qu'elle ne soit plus que le calcul instinctif ou de la fourmi ou du castor, et qu'il n'y ait plus d'autre science et d'autre histoire au monde que l'histoire naturelle d'un homme sans gloire, sans conscience et sans liberté !
Remontez, Messieurs, remontez cette pente où le siècle se précipite. S'il y a autour de vous des hommes qui ne soient pas encore fatigués de tant de folles visions, soyez vous-mêmes assez soucieux de votre repos, des affaires publiques et de tout l'ordre social, pour venir au secours de la raison chancelante et pour la raffermir sur ses bases ébranlées de toutes parts. Au travail! à l'étude! à la peine! Un jour vous serez à l'honneur. Ce sera votre peine, en prenant saint Thomas pour guide, de rompre en visière avec les préjugés du siècle, et de compter parmi les revenants obstinés du moyen âge que la société moderne a flétris sous le nom de cléricaux. Ce sera votre honneur d'avoir une science large, profonde, illuminée d'en haut par toutes les clartés du ciel, et solidement assise sur le fraternel accord de la raison et de la loi.
Vous apprendrez, dans saint Thomas, à ne pas émettre une proposition sans la démontrer, à ne pas laisser une seule objection sans la résoudre, à ne pas souffrir une seule obscurité sans l'éclaircir. L'exactitude des définitions qui défie toute critique, la justesse des distinctions qui n'a rien à redouter de l'esprit le plus subtil; la propriété des termes qui prévient
toute équivoque, l'énergie de l'argumentation qui serre, qui presse, qui réduit Terreur au silence, voilà par quelles qualités se distingue le disciple de saint Thomas. La chaire, le barreau, la tribune, la philosophie, le droit, la médecine, doivent à ce saint docteur toutes leurs vieilles et solides gloires. Ce n'est pas seulement la France, c'est l'Europe, c'est le monde entier qui s'est formé à cette grande école, et, pour ne citer qu'un nom cher à la France aussi bien qu'à l'Eglise, c'est de là qu'est sorti l'aigle de Meaux, là qu'il a pris son vol, et que, emportant avec lui toutes les palmes réunies de l'histoire, de l'éloquence, de la controverse et de l'ascétisme, il est allé prendre sa place, à peine au-dessous des Augustin et des Chrysostome, parmi les prophètes du passé et les oracles de l'avenir, après avoir mérité d'être appelé, de son vivant même, un Père de l'Eglise.
« Pater mi! Pater mi! currus Israël et auriga ejus 1 ! 0 mon père ! ô char d'Israël ! ô divin conducteur ! )> s'écriait Elisée en voyant Elie enlevé au ciel dans un char de feu. Et maintenant c'est ce divin conducteur, c'est ce char de la vraie science que Léon XIII rappelle du ciel en terre pour y faire remonter les maîtres de nos écoles, sous la conduite de saint Thomas, et y faire asseoir après eux la jeunesse, qu'il faut ravir à l'erreur du siècle et aux ténèbres d'une nouvelle barbarie. En haut, Messieurs, vos yeux et vos cœurs ! Secouez, pour monter sur ce char divin, la poussière de vos pieds, et prenez pour devise et pour cri de guerre ces mots qui ont terrassé
* IV. Reg.t xiii, 14.
les anges rebelles et gagné sur le démon la première victoire : Quis ut Deus! Vive Dieu! Dieu, c'est la science, aussi bien que la liberté. (Vivent la science et la liberté des enfant^ de Dieu !
III. Il faut achever. Que serait-ce que la perfection de la doctrine sans la perfection de la vertu? Il nous est donné de les contempler Tune et l'autre dans saint Thomas, comme si Dieu eût voulu nous montrer dans un seul homme tout ce qu'il peut faire de l'homme avec la parfaite correspondance de la liberté à la parfaite plénitude de la grâce. Saint Augustin fut moins heureux : une moitié de sa vie appartint au monde et au péché, et, quand il relut ses ouvrages, il sentit le besoin d'écrire le livre de ses rétractations, comme si, pour avoir payé quelque tribut à la corruption, il eût été condamné à payer aussi un tribut à l'erreur. Ici, nous ne voyons qu'une vie sans tache dans une doctrine sans ombre. On dirait deux miroirs qui rayonnent du même éclat, et qui, se renvoyant réciproquement la lumière qui les inonde, agrandissent", élèvent, transforment l'âme sainte en qui se réunissent et se concentrent leurs rayons mystérieux.
Etudiez-la, cette âme, et vous admirerez combien elle est simple, modeste et naïve. Ni la familiarité des rois, ni la confiance des papes, ni l'admiration de l'univers, n'ont pu l'arracher à elle-même ni ébranler les solides fondements de son humilité. Quand les universités lui préparent des triomphes, Thomas s'effraie; il refuse d'occuper la chaire où l'appelle la voix publique, il allègue sa jeunesse et son insuffi-
sance, il ne cède qu'aux ordres les plus réitérés et les plus formels. Il ne faut rien moins que l'obéissance pour le relever de sa modestie. Quand saint Louis le fait entrer dans son conseil, il donne son avis ; mais, la délibération finie, il se dérobe aux regards, semblable aux anges qui sont venus travailler parfois parmi les hommes, pour les aider dans leurs ouvrages, et qu'on ne retrouvait plus ni à l'heure de la paie ni à l'heure du repos. Est-il retenu à la table du saint roi, son regard ne s'arrêtera point à ces vains honneurs, et, tout entier à son argumentation contre l'hérésie, il médite, il trouve, il s'écrie, oubliant le repas, le roi et toute sa cour : « Ceci est décisif contre les manichéens ! » Qu'on le rappelle au respect qu'il doit à la majesté royale, son humilité se confond en excuses. Mais Louis est charmé d'une si belle distraction; il appelle son secrétaire, il obtient que Thomas dicte aussitôt son argument victorieux, il tient que jamais la table d'un prince n'a reçu tant d'honneur, puisqu'elle est devenue la chaire même de la vérité.
La confiance des papes ne donna, pas plus que l'amitié des rois, le moindre sentiment d'orgueil à notre saint. Il avait refusé d'Innocent IV l'abbaye du Mont-Cassin ; Urbain IV ne put, malgré ses instances, lui faire accepter ni la charge d'un siège épiscopal ni les honneurs de la pourpre. Clément IV, qui leur succède, sera-t-il plus heureux ? Son amitié s'abusa un instant. Il signe la bulle qui confère à Thomas l'archevêché de Naples, joignant ainsi un ordre apostolique aux instances d'une vive affection. Le saint sera donc forcé de surmonter les répugnances profon-
des de son humilité. Eh bien! l'humilité l'emportera encore : Clément retirera sa bulle, et Thomas, à force de larmes, gardera le droit de mourir dans la noble poussière du génie et de l'étude.
Cette poussière n'est-elle pas le trône le plus illustre que la chrétienté puisse lui décerner ? N'est-il pas le docteur universel et l'oracle de toute l'Eglise? Mais ce n'est pas seulement la modestie qui le signale, c'est la douceur. Loin d'ici les docteurs sans humanité et sans compassion ! Que de chutes profondes l'Eglise n'a-t-elle pas déplorées en faisant leur histoire, et notre siècle lui-même n'en a-t-il pas été le témoin? On a vu la science sans entrailles se réjouir bien moins des triomphes de la vérité que de la confusion d'un contradicteur et d'un ennemi. Malheur aux lèvres qui se familiarisent avec le dédain, la raillerie et l'amertume en défendant la bonne cause! Dieu se retirera de ces cœurs trop préoccupés d'euxmêmes et trop enflés de leurs succès. Ils changeront, presque sans s'en apercevoir, de parti et de drapeau, et pour avoir ignoré la charité, ils finiront par trahir la vérité même. Il n'en sera jamais ainsi de saint Thomas. L'humble mansuétude qui l'a fait si grand dans la connaissance de Dieu croît avec sa science et avec sa gloire. Qu'un jeune homme ose lui dire : « Votre mérite est bien loin d'égaler votre réputation. — Vous avez raison, mon ami, répond le plus doux des lecteurs; aussi voudrais-je que le monde se détrompât en me voyant étudier sans relâche. » Qu'on le combatte avec âpreté dans les discussions publiques, il mettra dans sa réponse encore plus de douceur que de lumière, il touchera le cœur
autant que l'esprit, il ne blessera point, il n'irritera point, il relèvera son adversaire en le terrassant à ses pieds et le rendra heureux de sa défaite. Couronnez-le de tous les rayons de la science, mais donnez à leur éclat tempéré parla douceur ce je ne sais quoi qui les épure et les embellit. Il rappelle saint Augustin par la modération et l'amour de la paix, il le dépasse même, tant il est impartial, consciencieux, bienveillant, plein de charité. Sponte favos, œgre spicula, disent les docteurs. Ce n'est pas assez pour saint Thomas. Chez lui le miel est partout, le trait ne perce nulle part, tant sa doctrine est sûre, tant sa marche est ferme, tant il y a de naturel et de tranquillité dans ses triomphes comme dans ses combats. C'est un lion, mais un lion dont on ne peut ni troubler le repos ni irriter la grandeur. Sa gueule enflammée ne distille que le miel, et dans son inviolable majesté il demeure au-dessus de toutes les contradictions et de toutes les attaques, le bienfaiteur de ses ennemis, le roi de son siècle, le modèle de la douceur aussi bien que de la science pour tous ceux qui voudront régner sur les esprits et sur les cœurs dans les siècles à venir. .
Peut-on monter plus haut encore dans les voies de la perfection ? Avec l'humilité qui l'élève et la douceur qui l'épure, Thomas aura encore la piété qui le rapproche chaque jour de Dieu et qui ira jusqu'à l'extase et la transfiguration. Si la piété est le tout de l'homme, selon la belle parole de Bossuet, cette parole ne s'applique à personne aussi bien qu'à saint Thomas. Sa vie ne fut, d'un bout à l'autre, qu'un acte de piété et de ferveur commencé dès la plus
tendre enfance, renouvelé dans les persécutions de la jeunesse, consommé dans les travaux de l'âge mûr. Rien ne Ta jamais séparé de Dieu, ni l'étude, ni l'enseignement, ni la fréquentation des cours, ni les affaires du siècle, ni les voyages, ni les tribulations et les épreuves, ni les luttes et les triomphes, ni la maladie, ni la mort. Il allait, priant toujours, en Allemagne, en France, en Italie, en Angleterre, des universités dans les couvents, du cloître à la chaire, de la cour des rois à celle des papes, mais toujours dans la compagnie des anges, donnant un regard au monde et tenant l'autre invinciblement attaché sur le spectacle du ciel et les perfections du Seigneur. Gomment relever les principaux traits d'une piété si soutenue, si vive et si tendre? Il faudrait savoir les secrets de ces esprits célestes qui l'ont accompagné depuis son berceau jusqu'à sa tombe et qui ont aimé, salué, vénéré en lui, sous la frêle enveloppe de sa chair mortelle, un frère et un ami. Il faudrait chanter avec eux les hymnes de sa piété.
Si la piété est le tout de l'homme, n'est-il pas aussi vrai dedireque la dévotion envers le saint Sacrement est le tout de la piété? Saint Thomas, pour avoir composé de si belles hymnes, aura le prix de la piété comme il a eu le prix de la science. Ces hymnes, l'Eglise les possède, et elle en fait sa langue. Placezles à côté de la Somme et décidez, si vous le pouvez, lequel de ces chefs-d'œuvre est préférable à l'autre, l'un pour la divine expression de la plus haute théologie, l'autre pour l'expression non moins scientifique d'une poésie toute divine.
Il avait plu au Seigneur de se servir d'une humble
religieuse hospitalière d'un couvent de Liège pour manifester au monde, par une vision authentique, le désir qu'il avait de voir sa présence réelle honorée par une fête solennelle. Urbain IV a décrété la Fête- Dieu ; mais qui en composera l'office ? Qui pourra, à force de génie et de piété, devenir le chantre du saint Sacrement? Urbain IV a le choix entre deux grands poètes, disons mieux, deux grands saints. Heureux pape, qui peut commander tout à la fois à saint Bonaventure et à saint Thomas. Heureux siècle, qui, après avoir commencé par saint Dominique et saint François, se continue, chez les frères prêcheurs, par saint Thomas; chez les frères mineurs, par saint Bonaventure ! Saint Bonaventure est comme un séraphin tout brûlant d'amour; saint Thomas, comme un chérubin tout rayonnant de clarté; mais leur piété est la même : auquel demeurera le prix et le triomphe? J'en crois la tradition, qui nous représente saint Thomas et saint Bonaventure appelés devant le pape qui va juger leur ouvrage. Thomas commence, Bonaventure écoute ; mais à mesure que le chérubin avance dans la lecture de son admirable office, l'humble séraphin déchire son poème; Urbain verse des larmes d'admiration et de piété, et, la lecture finie, la cause est déjà jugée par l'humilité du rival et les larmes du juge suprême. La harpe de saint Thomas a été seule entendue, et, depuis six siècles, le monde chante avec cette harpe, aussi sacrée, pour ainsi dire, que celle de David, les mystères du saint Sacrement.
Prenez-la, cette harpe inspirée, enfants de la nouvelle Sion, et célébrez, dans la langue de l'Ange de
DE SAINT THOMAS D'Agi]!!*. 33
l'école, votre Sauveur, votre chef et votre pasteur : Lauda, Sion, Salvatorem. 0 prêtres de la nouvelle alliance, vous vous mettrez à la tête des saints cantiques, et vous entourerez l'autel, comme autrefois la table de la dernière cène fut entourée parles disciples et présidée par le divin Maître : Magister cum discipulis ! 0 puissance de l'onction sainte répandue sur les mains du prêtre ! Sacré caractère, à quelle hauteur vous nous portez ! Quelle fidélité et quelle circonspection vous imposez aux successeurs des apôtres pour demeurer dignes d'un tel honneur! Confessons, chantons, imitons ce Jésus, et ne cessons de le confesser, de le chanter et de l'imiter encore. Corneille, dans toute la force de son génie, n'a rien de plus beau ni de plus ferme que ces six vers de Polyeucte sur les mystères de la création, de l'incarnation, de la croix et de la présence réelle :
Je n'adore qu'un Dieu, maître de l'univers, Sous qui tremblent le ciel, la terre et les enfers ; Ce Dieu qui, nous aimant d'une amour infinie, Voulut mourir pour nous avec ignominie, Et qui, par un effort de cet excès d'amour, Veut pour nous sur l'autel être offert chaque jour.
Mais saint Thomas est, dans quatre vers, plus court, plus complet et plus expressif encore :
Se nascens dédit socium, Convescens in edulium, Se moriensin pretium, Se regnans dat in prœmium.
« Jésus, après s'être fait notre frère par la crèche, notre nourriture par la cène, notre rançon par la
croix, remonte dans son royaume pour y devenir notre récompense. »
Cette récompense n'a pas été pour Thomas différée jusqu'au jour où l'âme se sépare du corps et où la mort vient la mettre face à face avec son Dieu. Il a eu, même sous le voile de sa chair mortelle, et dans les ombres du temps qui se dissipaient à demi pour cette grande âme, un commerce avec Dieu et des colloques avec les anges et les saints. Non, ce soudain rayon qui perçait la nue, et ces échappées par où le ciel s'ouvrait d'avance à ses regards, n'ont rien qui étonne et qui scandalise la raison. Non, la raison elle-même, une fois qu'elle adore Dieu et qu'elle connaît l'homme, n'est point surprise que Dieu se penche du haut de sa gloire vers l'homme qui le cherche avec tant d'amour, ni qu'il lui donne par anticipation quelque avant-goût de la céleste félicité.
Vous permettez aux grands hommes d'avoir de grandes distractions. Ainsi, que Thomas laisse se consumer dans sa main le flambeau qui éclaire ses veilles ; que les tempêtes l'assaillent en pleine mer sans qu'il s'en aperçoive; qu'il cède au sommeil sans cesser de dicter, gardant ainsi les yeux de l'esprit ouverts et fixés sur la vérité, tandis que les yeux de son corps se fermaient dans l'ombre ; voilà des traits qui révèlent un incroyable amour de la science et une puissance incroyable d'attention et de travail. Mais permettez aussi à Dieu d'avoir pour les grands saints une familiarité qui les honore et de les appeler à lui quand il lui plaît, dans le cours même de leur vie terrestre, par de ravissantes extases. Thomas a été vu élevé de terre, les bras étendus, le regard au
ciel, les lèvres souriantes, la figure illuminée par un feu divin. Thomas, après la mort de sa sœur, a reçu deux fois la visite d'une âme qui lui était si chère, d'abord du fond du purgatoire, pour lui demander le secours de ses prières, puis, quelques jours après, du milieu même de la cité sainte, pour lui apprendre que ses vœux étaient exaucés. Thomas recommandait instamment à la sainte Vierge l'âme de son frère, le persécuteur acharné de sa vocation religieuse. C'est Marie elle-même qui viendra, dans un doux colloque, l'avertir du succès de sa prière. Marie donnera au saint docteur l'assurance, plus douce encore, que sa vie est pure, sa doctrine sans tache, et qu'il mourra dans la grâce. Pierre et Paul viendront à leur tour l'entretenir dans le silence de la nuit. Ils l'aideront à comprendre les prophètes, et quand le colloque sera achevé, Thomas appellera son secrétaire et dictera, comme s'il n'eût consulté que sa mémoire, un commentaire sur Isaïe. Le Verbe à son tour daignera lui parler, et pour récompenser sa science et pour éprouver son amour. Ce n'est pas assez qu'il l'élève au-dessus de terre et qu'il le tienne les yeux attachés sur le crucifix, voilà que le crucifix s'anime et qu'une voix sort de sa bouche. Jésus l'entretient avec la familiarité d'un maître à son serviteur : Tu as bien parlé de moi, Thomas : Bene scripsisti de me, Thoma: que veux-tu pour ta récompense : Quam ergo mercedem accipies ? Et le docteur angélique de répliquer aussitôt : Vous, Seigneur, vous seul : Non aliam nisi te, Domine. Voilà, dans son triomphe, le dernier mot de la piété.
Tout est dit, après un mot si juste et si pieux, et
Thomas ne doute plus que son dernier jour ne soit près d'arriver. Il n'a que quarante-neuf ans, mais de qui dira-t-on, si on ne le dit pas de ce grand saint : Consummatus in brevi, explevit tempora multa { ? Le pape l'appelle à Lyon, le concile universel l'attend ; on l'attend pour traiter de la réunion de l'Eglise grecque à l'Eglise latine, qu'il a tant hâtée par ses ouvrages; on l'attend pour réfuter les erreurs du siècle et en combattre la corruption ; on l'attend pour conjurer les princes de reconquérir le tombeau du Christ et de rétablir le royaume de Jérusalem. Mais les princes, le pape, l'Eglise, l'attendent en vain, son heure est venue, et c'est la Jérusalem céleste qui va le recevoir.
Cependant Thomas s'est mis en marche pour obéir. Il quitte Naples, il jette un dernier regard sur le château où il a reçu le jour, il fait à sa famille une dernière visite, et comme la mort approche, il se hâte de gagner quelque couvent pour y rendre le dernier soupir. C'est une abbaye de l'ordre de Cîteaux, c'est le cloître de Fossa Nova qui va devenir sa dernière demeure. « Voici, s'écria- t-il, en touchant ce seuil béni, voici le lieu de mon éternel repos. » Il va passer, et jusqu'à sa dernière heure il pense et il écrit encore. Il prie surtout, il confesse sa foi, il la chante avec l'expression de la piété suprême. Il disait en recevant le saint viatique : « Je vous reçois, ô vous qui vous êtes fait le prix de la rédemption de mon âme. C'est pour l'amour de vous que j'ai étudié, veillé, travaillé. Si quelque erreur a échappé à mon ignorance, j'aban-
i Sap., iv, 13.
donne tout à l'autorité de la sainte Eglise romaine, dans l'obéissance de laquelle je passe de l'exil à la patrie. » Il disait par forme d'action de grâces : « 0 Christ, vous êtes le roi de gloire, vous êtes le Fils éternel du Père éternel. 0 divin Pélican, ô Jésus, ô mon maître, purifiez-moi par ce sang qui a racheté le monde. »
Pie Pellicane, Jesu Domine,
Me immundum mnnda tuo sanguine.
Il restait encore quelques pages à écrire pour achever sa Somme, « Maître, lui dit le frère Réginald, hâtez-vous! » Je ne puis écrire, répond saint Thomas. Ainsi les forces lui manquèrent, plutôt que la volonté. Il n'écrivit plus, mais il pria encore ; il pria jusqu'à la fin. Réginald essaie de lui faire concevoir l'espérance d'une guérison. Ecoutez sa réponse, c'est le testament de sa piété, c'est l'expression de son dernier espoir : « Mon fils, ne vous laissez pas troubler par une telle pensée. Soyez sans regret, je pressens déjà un bonheur sans mélange. » C'était le 7 mars 1274. Le soleil allait se lever. L'âme de Thomas se lève plus radieuse encore, et, brisant les derniers liens qui la retenaient dans la nuit de ce monde, elle franchit l'espace, elle y trace, en passant, un sillon de lumière qui a été aperçu et signalé dans plusieurs monastères, elle monte, elle va se perdre dans les splendeurs des cieux.
« Au secours, au secours, on nous enlève frère Thomas ! » criaient dans les cloîtres les saintes âmes averties par des visions de ce départ glorieux. Ah ! ce n'est pas ce cri que je pousserai en terminant ce
panégyrique. Je m'écrierai plutôt: Espoir! Triomphe! Saint Thomas nous est rendu, et l'Eglise, accablée, ressuscitera victorieuse de toutes les erreurs et de tous les vices. Prémices sacrées d'une science nouvelle, soyez mille et mille fois bénies ! Béni soit Léon XIII qui, dans la fête de ce jour, a ramené sur cette divine figure et ces prodigieux exemples les regards du siècle et de l'Eglise ! Bénie soit cette université renaissante de Toulouse, qui croît, grandit, prospère et justifie toutes les espérances, par l'intercession de saint Thomas, dont les reliques ont été confiées à sa foi et à sa piété.
a Ah ! qu'importe qu'elle ait perdu quelques lettres de son nom, » comme le disait naguère l'évêque de Genève, cet éloquent et infatigable apôtre de toutes nos solennités religieuses, en célébrant la gloire du cardinal archevêque de Cambrai et les premiers succès de l'université catholique de Lille. Ce n'est pas pour un vain mot que nous périrons. Le mot n'est rien, pourvu qu'il nous reste la liberté, la science, la piété, tout ce qui fait la force, la grandeur et la joie de nos institutions. Vous avez rebâti votre école autour des reliques de saint Thomas, avec le zèle et les largesses d'une grande province. Un grand orateur, dont le nom est sur toutes les lèvres *, a mis dans cette œuvre l'ardeur de sa foi, la vivacité de sa parole, l'autorité de ses conseils et les derniers soupirs d'une vie consumée tout entière dans les travaux de l'apostolat. Ce fut une consolation pour lui d'avoir
1 Le P. Caussette, fondateur et premier administrateur de l'université| de Toulouse.
DE SAINT THOMAS d'aQUIN. 39
été, avant de mourir, la tête de ce grand corps ; ce sera pour vous un honneur et une bénédiction d'avoir eu ses dernières pensées et de rester auprès de son tombeau les gardiens de sa bonne mémoire.
Et vous, Monseigneur l, à qui est échue la gloire de le remplacer, agréez que je vous en félicite et que je vous offre, avec l'expression de mes plus vives sympathies pour votre personne, celle de tous les vœux que je fais pour la prospérité de cet institut. L'Eglise de France tout entière vous connaît et vous honore, mais l'Eglise de Nîmes, si voisine de celle qui vous donna le jour, a été trop heureuse de goûter votre parole pour ne pas féliciter la province de Toulouse du choix qu'elle a fait en remettant entre vos mains la conduite d'une école si chère à l'Eglise et à la patrie.
Mes dernières paroles seront pour le glorieux pontife qui gouverne le diocèse de Toulouse avec tant de sagesse et d'éclat. Qu'il vive et qu'il recueille autant de consolations qu'il a le droit d'en attendre et de son rare mérite et de la piété de son peuple ! Qu'il vive et qu'il soit heureux ! C'est souhaiter à l'Eglise de Toulouse que sa vieille renommée s'accroisse encore et qu'elle continue à marcher, dans les combats du Seigneur, telle qu'elle a paru de toute antiquité, donnant le signal, guidant la marche, élevant la voix, et, dans les heures les plus critiques, jetant, comme cri de guerre et de ralliement, ce mot si propre à réveiller les consciences, qu'un Glermont-Tonnerre jeta du haut du siège de Toulouse : Eliamsi omnes, ego non.
1 Msp Lamotho-Tenet, vice-recteur de l'université de Toulouse.
Permettez, Eminence, que je joigne à ces vœux une humble prière pour le siège que j'occupe malgré mon indignité. Ce fut Raimoncl IV, comte de Toulouse, qui dota mon église cathédrale. Le jour où elle fut consacrée par le pape Urbain II, le 1er juillet 1096, Raimond entra dans le sanctuaire, s'agenouilla au pied de l'autel, et, déclarant qu'il prenait pour épouse la cathédrale de Notre-Dame, il souscrivit une charte par laquelle il lui constituait une dot magnifique. Cette dot, hélas ! a disparu, et la cathédrale de Nîmes n'était plus qu'une ruine, quand il a plu à Pie IX de me la donner pour épouse. Je la relève et je la restaure, malgré ma pauvreté. Mais c'est dans la cité des Raimond que je viens chercher une dot nouvelle, c'est à l'archevêque de Toulouse que je la demande. Cette dot, ce sont des reliques, mille fois plus précieuses que l'or et la terre. Ces reliques sont, pour l'évêque de Nîmes, l'objet d'une légitime envie. Donnez-lui, pour l'autel qu'il rebâtit, quelques parcelles de ce corps de saint Gilles qui nous appartient par droit de naissance et que vous gardez dans cette crypte par droit de conquête. Donnez-lui un peu de la poussière tombée de cette tête l de saint Thomas dont vous avez été constitué par les papes le sacré gardien. Il vous rappellera, pour l'obtenir, qu'ayant le titre d'évêque d'Uzès, il est le légitime successeur du vaillant pontife qui assista Montfort à la bataille de Muret, et qui contribua, par sa présence et
1 L'insigne basilique Saint-Sernin possède la tète et le corps de saint Thomas, en deux reliquaires, dont le plus riche, renfermant vingt-trois ossements du grand docteur, a été donné par S. Ein. le cardinal Desprez, en 1878, , -
par ses prières, à délivrer de l'hérésie des albigeois le Languedoc et la chrétienté. Il dira que le bienheureux Urbain V, à qui vous devez les reliques de saint Thomas, a commencé dans l'église d'Uzès son ministère ecclésiastique. Enfin, après avoir fait valoir tous les droits de son siège, il ne s'en tiendra pas moins, si vous exaucez sa prière, pour le plus obligé et le plus reconnaissant de tous les évêques.
0 saint Gilles, soyez-nous propice ! 0 saint Thomas, intercédez pour nous ! Et que notre peuple apprécie plus que jamais à l'école des saints les trois plus grandes choses qui soient au monde : la liberté, la science et la piété ; heureux si, pour les avoir prêchées dans cette chaire, nous méritons d'en connaître pendant le temps toute la grâce, pendant Féternité toute la gloire. Ainsi soit-il.
Prononcé dans la cathédrale, le 8 mai 1880, pour le 451» anniversaire de la délivrance d'Orléans.
Qui s ut Deus?
Qui est semblable à Dieu ?
Monseigneur l, Messieurs,
Ce fut le cri victorieux et triomphant qui signala dans le ciel la défaite de Lucifer, la gloire de Michel et l'éternelle pacification de la cité sainte. Mais l'archange devait montrer à la terre sa figure toute rayonnante des clartés de la victoire. Le vainqueur du démon apparut le 8 mai 480 sur les hauteurs de Gargano ; l'Italie en trembla d'allégresse; et, au souvenir de l'apparition, l'Eglise répète aujourd'hui le cri de son triomphe : Quis ut Deus ? Ce n'est pas tout : le vengeur de Dieu devait être le vengeur de notre patrie. L'archange, après s'être montré à l'Italie, posa son pied sur la terre de France et laissa son nom à
1 Msr Gouliié, évoque d'Orléans.
un mont fameux baigné par les flots de l'océan. C'est de là qu'il veille sur nous ; c'est de là qu'il part pour nous secourir. 0 merveilleuse coïncidencer des dates, des fêtes et des souvenirs ! c'est aussi le 8 mai, c'est le 8 mai 1429 que Jeanne d'Arc, suscitée, instruite, menée, soutenue par l'archange, délivre Orléans de ses ennemis et commence par ce brillant fait d'armes la pacification de toute la France.
Chantons avec les mêmes paroles un si grand événement. Il convient de célébrer, comme on les célèbre dans le ciel, la gloire de Dieu et le triomphe de la fidélité et de l'obéissance. Sur la terre comme au ciel, c'est Dieu qui a tout conduit. A Dieu toutes nos actions de grâces, et qu'elles se renouvellent, d'année en année, avec le récit de la délivrance d'Orléans. Nul autre que Dieu n'a pu l'opérer : Quis ut Deus?
Je viens satisfaire, comme je le pourrai, à ce devoir annuel de la reconnaissance publique, sachant assez qu'en prononçant le panégyrique de Jeanne d'Arc je ferai remarquer, par un nouvel exemple, combien toute louange languit auprès de ce grand nom. Mais, pour continuer à parler la langue de Bossuet, la seule simplicité d'un récit fidèle suffit à cet éloge, et le cri de l'archange est assez fort pour l'animer : Quis ut Deus ?
Non, personne n'est semblable à Dieu ; mais vous le savez mieux que personne, car Dieu a fait pour vous une chose admirable, merveilleuse : il a fait d'une bergère une héroïne, et d'une héroïne une martyre. L'élection de Jeanne d'Arc, ses exploits, sa mort, tout révèle le doigt de Dieu. Tout est de Dieu. Voilà les trois miracles decette grande mission. Ce
sont les trois plus belles pages de noire histoire. Apprenons en les lisant comment Dieu est intervenu dans le gouvernement de la France. Cette intervention n'est qu'un long prodige, soit qu'une pauvre fille devienne l'interprète des volontés du ciel, soit qu'elle gagne des batailles avec sa bannière, soit qu'elle fasse agréer sur un bûcher le sacrifice de sa vie. C'est Dieu qui nous parle ; c'est Dieu qui combat pour nous; c'est Dieu qui purifie et qui relève la nation.
I. C'en était fait de la France au commencement du xve siècle, si Dieu n'était venu à son secours. L'Angleterre en allait faire un fief mouvant de son caprice et de son orgueil. Après les batailles de Crécy et de Poitiers, où le sang des preux avait coulé à si grands flots, la journée d'Azincourt, plus fatale encore, avait épuisé les dernières ressources des communes et brisé les dernières armes de la noblesse. Les fautes s'entassaient dans la politique, et les crimes, plus redoutables encore que les fautes pour le salut d'une nation, souillaient la race royale. Cette race semblait avoir abjuré pour toujours la piété et le patriotisme de saint Louis. Elle était plongée tout à la fois et dans le schisme et dans l'anarchie, soutenant à Avignon un antipape pour ne pas se rendre au pape légitime, et perpétuant par deux assassinats la rivalité des maisons d'Orléans et de Bourgogne. Sur le trône, un roi insensé ; à côté de lui, une reine coupable, une reine qui ajoute la trahison à l'adultère, déshérite son fils, marie sa fille à l'ennemi juré de la nation, et signe dans le traité de Troyes la dé-
chéance de sa race et de sa patrie. Ainsi la France était livrée par tous ceux qui devaient la défendre. Le roi, les princes, le parlement, l'université de Paris, tout l'abandonne ou la trahit. La Bretagne, la Flandre et l'Anjou ne la reconnaissent plus ; Rouen a succombé, et sa chute a entraîné la perte de la Normandie. Au delà de la Loire, ce n'est plus la France, tant on est indifférent à ses destinées. Tout le Nord insulte à ses malheurs. Paris s'oublie jusqu'à accepter le joug de l'étranger, et, pour comble d'affront, quand Charles VI descend dans les caveaux de Saint-Denis, le héraut d'armes, debout près de son cercueil, annonce que l'usurpation est consommée par l'avènement du roi d'Angleterre sur le trône de France : Vive Henri de Lancastre, roi de France et d'Angleterre !
Il me semble qu'à ce cri de perfidie et de trahison les cendres de nos vieux rois se réveillèrent avec horreur au fond de leurs tombeaux. Je vois saint Louis se lever de son trône et se présenter, avec les princes de sa race et les saints de son royaume, aux pieds de l'Eternel. Les Geneviève et les Clotilde intercèdent à leur tour dans la langue inénarrable de leur fervente louange. Dieu, malgré les prières de Glotilde, n'a pu trouver parmi les princesses de la maison de France une autre Blanche de Gastille. La bergère sera plus heureuse que la reine. Geneviève obtiendra Jeanne d'Arc; Jeanne brisera les dents du léopard, comme Geneviève a brisé la hache d'Attila.
Quelle est donc cette fille du peuple qui va sauver le roi et régénérer le pays ? Peut-être une fille1 indi-
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gnée qui a juré aux Anglais une haine éternelle, en souvenir du massacre des siens et à l'aspect des ruines fumantes de son village? Non: l'amour de la patrie l'anime, mais il ne l'entraîne pas ; on souffrait peu autour d'elle de la guerre étrangère, et les Anglais n'avaient pas foulé le sol natal. Peut-être une âme exaltée par l'imagination et nourrie de folles rêveries de l'orgueil ? Non : Jeanne n'a rêvé ni la vengeance ni les honneurs. Peut-être une pauvre malade dont la nature imparfaitement développée se prête aux hallucinations de l'esprit ? Non : c'est une âme religieuse dans un corps robuste et sain ; c'est une paysanne française et chrétienne. Au moins sera-t-elle dans la force de l'âge et dans toute la vigueur de son esprit ? Non: c'est une enfant quand Dieu l'appelle : elle n'a que treize ans ; et quand elle répond enfin à la voix de Dieu, elle n'en a que dix-sept. C'est à peine une jeune fille. Elle sera donc d'un génie aventureux et d'une intelligence vive et développée par l'étude ? Non : elle sait à peine lire, et ses regards n'ont jamais pénétré au delà de l'horizon de sa chaumière. Domremy est sa patrie ; ses parents sont de simples laboureurs « de bonne vie et renommée. » Elle est elle-même honnête, douce et chaste entre toutes ses compagnes, allant chaque jour à l'église, s'agenouillant dans la prairie au son de la cloche du soir, consolant les malades, recueillant les pauvres, quittant au besoin son lit pour les réchauffer, et se mêlant à ses amies dans les fêtes innocentes du village. Mais quand celles-ci composaient des guirlandes pour les suspendre au hêtre séculaire qui abritait leurs danses, Jeanne s'éloignait discrètement
et portait ses fleurs à la chapelle de Notre-Dame de Domremy. Toute sa science est de croire en Dieu ; tout son bonheur est de l'aimer. Ah ! ne nous étonnons plus. En faut-il davantage pour que Dieu l'écoute, l'exauce et lui donne une mission ? 0 Jeanne, vous ne savez que votre Pater ; mais vous avez dit tant de fois, d'un cœur si parfait, d'une bouche si pure : Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ! Eh bien ! voici la volonté de Dieu dans le ciel ; voici comment cette volonté s'accomplira sur la terre.
Un jour d'été, à l'heure de midi, dans le jardin de son père, du côté de l'église, une lumière éclate, une voix parle, et Jeanne est bien contrainte de voir et d'écouter. Elle voit l'archange saint Michel, entouré d'esprits célestes qui ont revêtu un corps pour rendre la vision sensible. Elle entend de sa bouche « la grande pitié qui était au royaume de France. » Elle apprend qu'elle doit se préparer à le secourir, qu'il faut prier, jeûner, fréquenter l'église, être bonne fille, et que « Dieu l'aiderait ! » Ainsi sera faite la volonté de Dieu.
Jeanne s'étonne ; Jeanne répond qu'elle n'est qu'une pauvre fille, et qu'elle ne sait ni chevaucher ni faire la guerre. Mais la même lumière lui apparaît, la même voix se fait entendre ; l'archange envoie sainte Catherine et sainte Marguerite pour l'instruire à leur tour et la presser davantage. Avertie par ce commerce céleste qu'il faut purifier son âme, Jeanne fait le vœu de virginité, et les apparitions deviennent plus nombreuses, plus vives, plus pressantes. Il faut partir : Dieu le veut ! Dieu le veut !
Dieu le veut et le lui répète deux ou trois fois la semaine. Il précise sa volonté ; il exige qu'elle aille se présenter au sire de Baudricourt et se mettre au service de la France. Sa faiblesse s'en alarme encore, disant « qu'elle eût mieux aimé être tirée à quatre chevaux. » Mais comment tenir contre Tordre qui la presse? Ainsi se déclare sa mission. Elle doit voir le Dauphin, lui rendre la victoire et le faire couronner. Baudricourt l'interroge et lui demande quel est son seigneur. La réponse est brève autant que précise : « Mon seigneur, c'est le Roi du ciel ! »
Devant le seigneur à qui Jeanne obéit, toute autre autorité disparaît. Elle quitte sa famille, qui ne lui avait donné ni permission ni congé ; elle quitte Vaucouleurs après un court séjour pendant lequel les voix reviennent pour l'instruire avec un accent plus animé encore. Le duc de Lorraine veut la voir ; mais il ne saurait la retenir, car c'est auprès du Dauphin qu'il faut aller. La voilà chevauchant à travers les lignes ennemies. Elle passe la Marne, la Seine, l'Aube, l'Yonne. L'Anglais ne l'arrête pas plus que les siens n'ont réussi à prévenir son dessein. Le Dauphin est à Chinon. Jeanne l'aborde après un voyage de cent cinquante lieues ; Jeanne le reconnaît, malgré le déguisement qu'il a pris pour mettre sa mission à Tépreuve ; Jeanne lui demande chevaux et gens, promettant de faire lever le siège d'Orléans et de le mener sacrer à Reims, car « tel est le bon plaisir de Dieu. »
Mais la cour a aussi ses épreuves. Les seigneurs étudient le courage de la bergère et les évêques sa piété ; de grossiers gens de guerre semblent douter
de sa vertu. Elle répond aux indiscrets; elle confond les vicieux et les méchants ; elle renouvelle son humble et confiante requête : « Gentil Dauphin, pourquoi ne me croyez-vous ? Je vous dis que Dieu a pitié de vous, de votre royaume et de votre peuple, car saint Louis et Charlemagne sont à genoux devant lui en faisant prière pour vous, et je vous dirai, s'il vous plaît, telle chose qu'elle vous donnera à connaître que vous me devez croire. » Charles y consent, et Jeanne révèle ce secret. Ce secret est une pensée que Gharles n'avait confiée qu'à Dieu. Eh bien ! Sire, ne doutez donc plus : Dieu est avec Jeanne.
Cependant, avant de rien décider, le Dauphin veut mener la pucelle à Poitiers. Là est le parlement, là siège le conseil, là sont réunis les hommes les plus autorisés de l'Eglise et de l'Etat. « Allons! s'écrie Jeanne, allons, de par Dieu ! » Encore une épreuve ! encore un triomphe ! A toutes les questions la bergère n'a qu'une réponse : « Je ne sais ni A ni B ; mais je viens de la part du roi des cieux pour faire lever le siège d'Orléans et mener le roi à Reims, afin qu'il soit couronné et sacré. »
Six semaines s'écoulent dans ces enquêtes et ces épreuves, et Jeanne a fini par gagner tous les suffrages. Les hommes d'église rendent témoignage à sa vertu; les hommes de guerre sont émerveillés de la connaissance qu'elle a des armes. Elle prend les habits de son nouveau métier; mais elle préfère à l'épée que lui offre un roi de la terre celle que le roi du ciel tient en réserve pour sa mission. Qu'on aille à la chapelle de Sainte-Catherine de Fierbois ; on découvrira derrière l'autel un glaive bénit, tout couvert
de rouille, mais marqué de cinq croix. Le glaive est déterré, et la mission de la pucelle apparaît avec un nouvel éclat. Qu'elle commande et qu'elle ordonne ; désormais chacun s'incline, chacun obéit. Voici l'étendard qu'elle demande pour les batailles; c'est encore l'emblème de sa divine mission : Jésus ! Maria ! Quel acte de foi, quel cri de guerre ! L'image de Dieu assis sur les nuées du ciel et portant le monde dans sa main, quelle nouvelle preuve qu'elle vient de Dieu et que Dieu, qui tient tout en sa main, veut rendre la France à son roi, et la victoire à la France !
Adieu maintenant, adieu pour toujours, humble village de Domremy; paix et silence de la terre natale, douceurs sacrées du toit paternel, adieu ! La bergère ne reverra plus ni la Meuse ni les prairies qu'elle arrose ; ses mains ne manieront plus ni la houlette ni les fuseaux, et le bonheur de sa première jeunesse est passé sans retour. Adieu les joies du matin; voici les tempêtes et les combats du midi ; mais le soir de cette vie si miraculeuse sera plein d'humiliation et de larmes. Jeanne passera du matin au soir, comme la fleur des champs. Le matin, elle fleurissait à l'ombre des autels ; avec quelle grâce, vous le savez ! et le soir elle s'évanouira dans les flammes d'un bûcher que ses pleurs auraient dû éteindre, si les pleurs de l'innocence avaient ici-bas quelque empire.
Mais quand la vierge ne sera plus, quand ses cendres auront été jetées au vent ou noyées dans les flots, on connaîtra dans le monde le sein qui Ta nourrie et les flancs qui l'ont portée. Un jour, Isabelle Romée, sa mère, quittera Domremy, s'appuyant sur
le bras de ses fils et tenant dans la main le rescrit par lequel le pape ordonne la revision du procès de sa fille ; elle viendra, magnanime et suppliante à la fois, présenter sa requête aux tribunaux de Paris pour obtenir une réhabilitation qui était déjà faite dans tous les cœurs. Elle racontera qu'elle avait appris à Jeanne à invoquer Jésus et Marie; que ses délices étaient de se cacher dans l'ombre du village pour y prier longtemps; qu'elle a pleuré en s'éloignant du village, et que, si elle a désobéi une seule fois à son père, c'était pour obéir h son Dieu. Ses soupirs et ses sanglots parleront plus haut que ses discours. Isabelle Romée sera exaucée : la bergère de Domremy sera réhabilitée à tout jamais, et Voltaire viendra trop tard pour lui ravir la gloire de sa pudeur.
Mais, avant même que cette mère vénérable ait obtenu d'être entendue et l'Eglise d'être exaucée, un archevêque de Rouen, un cardinal, un légat, Guillaume d'Estouteville, avait, deson propre mouvement, commencé, au nom de la France et de l'Eglise, une enquête de réhabilitation sur la bergère de Domremy. Il voulait faire amende honorable pour l'évêque coupable qui avait condamné la pucelle, pour la ville qui avait été témoin de son supplice, pour le roi qui l'avait oubliée. Ah! pardonnez-moi d'interrompre l'ordre de mon histoire. Je parle de la réhabilitation avant d'avoir parlé de la condamnation. Je cite les tenants de la bonne cause avant d'avoir flétri les juges iniques et prévaricateurs. C'est une consolation pour un cœur français de répondre par avance à la calomnie par les louanges qui ont effacé cette souillure impie et sacrilège. C'est pour nous-même un
devoir autant qu'un honneur de rappeler que Guillaume d'Estouteville, l'éloquent avocat de Jeanne d'Arc, a gouverné pendant neuf ans le diocèse de Nîmes. Puisqu'il me fallait monter dans cette chaire pour prononcer ce panégyrique, j'ai consulté des yeux, dans la galerie de mes vénérés prédécesseurs, cette noble et grande figure; je la voyais s'animer au nom de Jeanne d'Arc, et cette bouche muette prenait itne voix pour me dire : « C'est moi qui ai connu, étudié, vengé le premier la bergère de Domremy. Quoi ! après quatre siècles, elle ne serait pas sortie encore, pure et radieuse, de toutes les enquêtes entreprises sur sa vertu et sur sa mission ! Arrière donc, arrière les puériles explications que le rationalisme a inventées dans le siècle présent ! Arrière les honteuses railleries du siècle passé ! La haine de l'étranger n'était pas plus injuste que l'impiété ingénieuse de vos contemporains. Pour qu'une bergère de treize ans conçoive et entreprenne ce grand ouvrage, il faut que le ciel lui apparaisse, qu'il lui parle par ses anges, qu'il la réconforte par ses saints; qu'il lui communique tout ensemble, et du premier coup, la science des armes, la sagesse des conseils, la hardiesse des démarches, la vivacité impétueuse et ferme de l'esprit, de la parole et de l'action. Elle a entendu, et elle a obéi; elle est allée où Dieu l'appelait. Voilà tout le mystère. »
Dieu l'appelait à Orléans. Personne ici du moins n'en a douté, et c'est bien ici qu'il convient de célébrer sa mission, puisque vous en êtes depuis quatre siècles les témoins, les avocats, les perpétuels panégyristes.
IL Orléans était alors la tête et le cœur de la France, et les dernières clefs qui restaient à prendre pour achever la conquête de ce beau royaume étaient les clefs de votre cité. La Hire, Dunois, Xaintrailles, les plus fameux guerriers du siècle, les tenaient encore dans leurs vaillantes mains, disputant depuis sept mois le terrain à l'ennemi, et couvrant la place de leur nom encore plus que de leurs soldats. Mais les forces humaines étaient à bout. Plus de munitions, plus de vivres; les Anglais achèvent leurs bastilles, resserrent leurs positions, se fortifient par de nouveaux boulevards au nord et à Test de la ville, et en rendent le blocus plus étroit et plus affreux. La famine est là avec toutes ses horreurs. Encore quelques jours, vos murailles tombent, et la France entière périt avec elles.
Voici le secours; c'est le secours de Dieu même. Regardez cette troupe qui sort de Blois avec une confiance tranquille. Une femme la commande, et tout est nouveau dans le cortège qu'elle mène avec elle. Ne l'appelez ni Débora, ni Jahel, ni Judith; comme les héroïnes de l'ancienne loi, elle porte le glaive, mais jamais son glaive ne se teindra du sang de l'ennemi. Ce glaive étincelle à son côté; c'est assez pour qu'il se fraie un passage. Elle agite sa bannière où est peinte l'image du roi du ciel ; c'est assez pour que l'ennemi soit saisi d'un respect involontaire, comme le serviteur rebelle à l'aspect d'un maître qu'il n'attendait pas. Ainsi se lève la nouvelle Débora, plus virile encore que la première. Elle obéit aux ordres du Seigneur : Surge, surge, Débora, et loquere canticum { .
1 Judic, v, 62.
DE JEANNE D'aKC. 55
Mais quel cantique ! C'est le Veni creator de la loi nouvelle ; c'est le chant qui présidera à la bataille de Bouvines. Jeanne Teutonne en ouvrant la marche, et les soldats le chantent avec elle. Quels soldats ! encore une nouveauté ! des soldats confessés la veille, sur Tordre de Jeanne, des soldats qui ont renoncé à la licence des camps. Quel langage et quel commandement! Aux Anglais la sommation de quitter le pays : « Je suis cy venue de par Dieu le roi du ciel pour vous bouter hors de toute la France. » A Dunois : « Le conseil de Dieu est plus fort et sage que le vôtre. » Dunois s'incline devant ce commandement suprême. La Loire est franchie ; le convoi de vivres que Jeanne amène avec elle est introduit dans la ville ; Jeanne y entre elle-même, armée de toutes pièces, montée sur un cheval blanc, précédée de sa bannière. Les grands Taccompagnent ; le peuple la suit ; toute la cité Tacclame et la salue. Où mettra-t-elle pied à terre, sinon à la porte de cette cathédrale, pour rendre à Dieu la gloire qu'il lui envoyait? C'est déjà la gloire, tant on est sûr qu'elle vient au nom du Seigneur, tant les citoyens et les soldats se trouvent, selon l'expression d'une naïve chronique, « réconfortés et comme désassiégés par la vertu divine qu'on leur avait dit être dans cette simple pucelle. »
Hier, tout était abattu et désespéré; aujourd'hui, tout change de face. Bientôt ce n'est plus Orléans qu'on assiège; c'est le camp ennemi qu'assiège la Pucelle d'Orléans. Jeanne monte à cheval et reprend dans quatre jours toutes les positions que les plus vaillants capitaines n'avaient pu défendre en sept mois. Saint-Loup, les Augustins, les îles de la Loire,
tout est rendu. S'il faut quelque relâche entre les combats, c'est dans le jeûne, la prière et la communion que l'héroïne reprend courage. N'allez pas croire qu'on fermera les églises pour ne songer qu'aux camps et aux remparts. Jamais les solennités de la religion n'ont été célébrées avec plus de pompe; jamais on ne verra un peuple ni mieux combattre ni mieux prier. Jeanne est partout la première. Chantez, nouvelle Débora, chantez toutes les fêtes de cette glorieuse semaine. C'est l'Ascension avec toutes les espérances qu'elle nous donne pour le ciel ; c'est l'invention de la sainte croix, cet anniversaire triomphal qui a donné son nom à cette cathédrale, et qui fait du 3 mai comme la vigile anticipée d'un autre triomphe pour la France et pour Orléans : Surge, surge, Debora, et laquer e canticum.
Restait le fort des Tourelles à prendre et Talbot à chasser. Les capitaines, contents d'avoir ravitaillé la place, jaloux peut-être de la gloire de Jeanne, opinaient pour s'enfermer dans Orléans et pour attendre du temps et de la politique une délivrance complète. Mais Dieu ne laissera pas son ouvrage aux mains de ces timides gens de guerre. Jeanne le déclare bien haut : « Vous avez été à votre conseil, et j'ai été au mien ; croyez que le conseil de Dieu s'accomplira. » Elle revient donc à l'assaut des Tourelles, et l'assaut recommence sous sa conduite. Elle descend dans le fossé; elle dresse une échelle contre le parapet ; elle monte, et voilà qu'un coup d'arbalète l'atteint à l'épaule et la perce de part en part. Elle a peur ; elle verse des larmes, parce qu'elle est femme. Mais l'héroïne et la sainte prennent le dessus ; les voix lui
ivaient prédit qu'elle serait blessée ; elle arrache le Ifer, elle bande sa plaie, elle crie avec une nouvelle ■vigueur : « Ne craignez pas ; la place est vôtre. » [Qu'on ne lui parle pas d'attendre au lendemain ; l'as- Isaut à peine suspendu est déjà repris, et l'Anglais regarde avec une muette stupeur cette femme qu'il croyait avoir tuée. 0 stupeur! voilà qu'ils l'entendent : Glacidas! Glacidas ! crie-t-elle à leur chef, rends-toi, au nom du roi du ciel; j'ai grand'pitié de ton âme. » Les Tourelles sont prises ; le pont, attaqué par les flammes, cède de toutes parts; la Loire ensevelit l'ennemi sous ses flots; la Loire est redevenue française : Orléans est délivré!
Chantez, ô Débora ! chantez un nouveau cantique au Seigneur. Mais Jeanne, laissant à vos pères toutes les jouissances delà victoire, ne songe plus qu'à en assurer les fruits. Les clefs de votre bonne ville sont dans sa main, et avec ces clefs si glorieuses elle ouvrira partout au roi les portes des villes. Blois, Tours, Chinon, où elle ne fait que paraître, ont à peine le temps de la saluer. A peine jette-t-elle un regard sur les lis que Charles détache de sa couronne pour lui faire des armoiries. L'héroïne n'a plus qu'une pensée : affermir cette couronne sur la tête du prince. Elle se jette à ses pieds ; elle embrasse ses genoux ; elle le presse avec des supplications pleines d'autorité : <( Venez au plus tôt à Reims pour recevoir votre sacre. » Et pendant qu'elle suppliait et qu'elle parlait, les voix d'en haut encourageaient sa pieuse audace : « Va, fille de Dieu, va, je serai ton aide ! »
Comment cependant aller à Reims en laissant les Anglais derrière soi ? Ils tiennent encore Beaugency,
Meung, Jargeau, toutes les places de quelque renom. Jeanne arrive sous les murs de Jargeau ; la trompette sonne, et l'assaut commence. Elle a pris le commandement même sur le duc d'Alençon, qui est du sang royal. « En avant, gentil duc, à l'assaut ! » Le duc hésite; Jeanne n'hésite pas : « Il faut besogner quand Dieu veut. Travaillez, et Dieu travaillera. » Le duc s'arrête un moment : « Ah ! gentil duc, as-tu peur ? » Le duc marche ; la ville est emportée, mais les Anglais ne veulent se rendre qu'à la Pucelle, tant ils sont frappés du rayonnement de son visage et de l'éclat de sa parole.
Patay verra s'évanouir leurs dernières espérances ; Patay, où l'impétuosité qu'elle communique tient du prodige ; Patay, où la fuite de l'ennemi est si rapide qu'il faut, pour les atteindre, un effort suprême des chevaux et des cavaliers ; Patay, où Talbot est forcé de se rendre et de s'écrier : « C'est la fortune de la guerre ! » L'Anglais se trompe : c'est l'ordre de Dieu, et Patay a vu, il y a dix ans, contre un autre ennemi, tout ce que peut la foi et la piété des braves. Il a vu flotter l'étendard du Sacré Cœur dans les lieux mêmes où avait flotté la bannière de Jeanne d'Arc ; et là nos preux, ne pouvant vaincre, — Dieu ne le voulait pas — ont su mourir. 0 Patay, ô ville prédestinée, gardez-nous cette gloire qui console ; que votre nom rappelle au monde comment se battent les hommes qui prient, et que tomber comme ces héros, c'est aussi triompher.
Une semaine avait suffi pour achever la campagne de la Loire. Jeanne marchait vers Reims, mandant aux habitants de toutes les villes les choses qui ve-
riaient de s'accomplir, « plus par grâce divine que par œuvre humaine. » Troyes veut résister. « A Tassaut ! » s'écrie Jeanne ; et sa voix, plus forte que les trompettes de Gédéon, fait ouvrir les portes de la ville. Chàlons ne songe pas même à fermer les siennes. Reims envoie des députés pour affirmer sa soumission et sa joie; le roi est à Reims, et Jeanne entre, à côté du roi, dans la métropole de la Gaule chrétienne. Voici le jour du salut ! C'est pour la première fois depuis Glovis que les regards du peuple se 3artagent entre le roi et un de ses sujets. Le successeur de saint Rémi est à l'autel ; le successeur de saint Louis est sur son trône ; l'huile sainte coule sur e front de Charles VII, et la couronne est déposée sur sa tête. Mais, près du trône et de l'autel, Jeanne est debout, son étendard à la main. « Cet étendard avait été à la peine ; c'était raison qu'il fût à l'honneur. »
C'était l'honneur et la peine de l'héroïne d'avoir délivré Orléans en quatre jours, chassé les Anglais en une semaine tout le long de la Loire, mené le roi à Reims à travers un pays assiégé par l'ennemi, et rendu à la France son maître et sa liberté. Mais quelle peine et quel honneur plus grand encore d'avoir démontré sans réplique que sa mission vient de Dieu, en forçant toute une armée à la reconnaître avec elle ! Par elle, la Hire renonce à blasphémer ; Dunois prend l'habitude de la prière ; les courtisanes s'enfuient, et elle brise sur leur dos l'épée de sainte Catherine ; les soldats, à force de révérer sa pudeur, deviennent eux-mêmes de pudiques soldats. Elle prie pour l'Anglais au lieu de le frapper, et quand l'An-
glais va mourir, elle l'adjure de songer à son salut. Quelle peine et quel honneur que d'avoir montré en même temps toute l'habileté d'un capitaine, toute la simplicité d'une bergère et toute la piété d'une sainte ! Quelle peine et quel honneur que d'avoir empêché le pillage et la violence, sauvé le vainqueur de ses propres excès, pansé avec la même charité les blessures des siens et celles de l'ennemi ! Et ces miracles de foi, de zèle, de science, de générosité, dé vaillance et de grandeur d'âme, elle les a accomplis de par Dieu, en touchant du bout de son étendard l'Anglais qu'elle accablait, le Français dont elle relevait le courage, les villes qu'elle couvrait de sa protection, et les camps qui se dispersaient devant elle, balayés comme la poussière par le souffle sorti de ce drapeau mystérieux. Puisque ce drapeau avait été ainsi à la peine, c'était raison qu'il fût à l'honneur.
Ah ! je peux bien le saluer ici encore une fois. C'est ici que fut sa première peine et son premier honneur. Ici, tout en consacre le glorieux souvenir. Jeanne a sa statue, son musée, son histoire gravée sur le bronze, peinte bientôt dans les verrières de votre cathédrale, décrite avec l'or et la soie dans des images qui défient les ravages du temps. Cette histoire est gardée dans vos cœurs autant que dans vos esprits, avec la fidélité d'une impérissable reconnaissance. G'est pourquoi les révolutions n'altéreront jamais le caractère national de la cérémonie qui nous rassemble. Cet évêque et ces prêtres, ces guerriers, ces magistrats, toute cette foule qui remplissait hier les places et les rues, et qui se presse ce matin à. cette
messe d'action de grâces, que sont-ils, sinon les clients de Jeanne d'Arc et les obligés de sa gloire ? Orléans fut de toutes les villes de France celle qui est restée la plus française. Agréez que je vous le rappelle, et puisque vous êtes toujours à la hauteur de ces destinées, agréez aussi que, malgré tout votre mérite, je ne vous décerne plus d'autre louange.
Jeanne d'Arc et Orléans, noms inséparables dans l'épreuve, dans le combat, dans la renommée ! Mais pour que cette union fût encore plus immortelle, Dieu l'a scellée dans notre siècle par les soins et la main d'un grand évêque, en sorte que le nom de votre ville rappelle à tout jamais l'héroïne qui l'a sauvée et le pontife qui a tant de fois célébré sa gloire et la vôtre.
Gomme Jeanne, Dieu l'a fait sortir de la poussière pour l'élever parmi les princes de son peuple. Dieu mit sur ses lèvres comme sur les lèvres de Jeanne l'accent de la tendresse et du commandement, avec ce je ne sais quoi de vif, d'entraînant et de contagieux qui courait comme la flamme, frappait comme l'épée et guérissait, comme le baume, toutes les blessures de l'âme.
Dieu le fit combattre sous la mitre comme Jeanne sous le casque, sans lui laisser jamais le temps de demander en face de l'ennemi : « Combien sont-ils? combien sont-ils ? » tant il l'avait fait hardi dans les batailles, ardent à l'attaque, prompt à la réplique, prêt à braver toutes les disgrâces et tous les périls.
Dieu le mit aux prises avec toutes les impiétés et toutes les erreurs, ayant fait de lui, comme de Jeanne d'Arc, le chevalier de la bonne cause. Dieu lui a
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donné, comme à Jeanne d'Arc, l'orgueil à dompter et la faiblesse à défendre. Ah ! l'orgueil, ce n'est plus un léopard enivré de sang et assis sur les ruines fumantes du trône et de la patrie: c'est l'athéisme qui s'étale avec l'impudeur de ses négations, la licence de ses mauvaises mœurs et le rire imité des livres de Voltaire. Eh bien ! il atout combattu, tout démasqué, tout flétri. La faiblesse, ce n'est plus seulement la France envahie; c'est le pape détrôné, la foi arrachée de ses fondements, l'enfance et la jeunesse demeurant sans défense, la Pologne en deuil, l'Irlande affamée, toutes les nobles causes dans la détresse et la désolation. Eh bien ! il entend tous les cris de douleur, et il porte secours à tous les déshérités de la terre, à tous les délaissés de la politique. Il a vengé le pape, nourri l'Irlande, honoré la Pologne; il a plaidé et a gagné trois fois le grand procès de la liberté de l'enseignement. Mon Dieu ! s'il faut le plaider encore, donnez-nous son courage, son dévouement, son éloquence. Mon Dieu ! menez-nous encore à la peine, dussions-nous n'être jamais à l'honneur, pourvu que le drapeau ne tremble pas dans nos mains, La peine pour nous, et l'honneur pour la France !
La France ! Ah ! il eût manqué à votre graud évêque un trait de ressemblance avec Jeanne d'Arc, s'il n'avait eu à la défendre contre l'étranger. Orléans est de toutes les guerres et de toutes les épreuves. Jeanne repousse l'étranger, et grâce à elle le pied de l'Anglais n'a pas foulé votre sol. Quatre siècles plus tard, Orléans tombe aux mains d'un autre ennemi ; mais votre évêque était là, fier, éloquent, indigné, résis-
tant au vainqueur sans l'offenser, et demeurant dans son palais parmi les princes de l'Allemagne, maître de sa parole, de sa plume et de son cœur, plus Français que jamais, plus que jamais évêque et pasteur de vos âmes. Jeanne aimait son épée et cent fois plus encore son drapeau ; l'évêque de Jeanne d'Arc aimait la France, et cent fois plus encore la religion, la religion catholique sans laquelle la France n'aurait pas été, sans laquelle la France ne serait plus. La Pucelle d'Orléans avait été forte, douce, tendre et compatissante. L'évêque d'Orléans, plus tendre et plus aimant encore, ne cesse de prêcher l'union au milieu des discordes, la paix au milieu des batailles, le pardon au milieu des ennemis. C'est le même drapeau : c'est le drapeau de Dieu. C'est le même qui fut à la peine, un an dans les mains de Jeanne, cinquante ans dans les mains de l'évêque. Prenez-le, , Monseigneur, au pied de cette statue tant de fois saluée, pour le porter, sur le tombeau de votre immortel prédécesseur. C'est vous que le grand évêque a choisi pour le recevoir et le porter après lui. Votre louange est' de le tenir d'une main aussi vive et aussi ferme que la sienne ; notre consolation est de savoir qu'avec vous, comme avec lui, ce drapeau sera à la peine et, s'il plaît à Dieu, à l'honneur.
III. Ceux qui se laissent maîtriser aux événements et à la fortune, comme dit Bossuet, croient communément qu'après la délivrance d'Orléans et le sacre de Reims la mission de Jeanne d'Arc était finie, et qu'il ne lui restait plus qu'à jouir de l'honneur sous le drapeau de sa peine.
Mais qu'eût-elle fait de ce drapeau, et où l'eût-elle porté ? À la cour? Il eût rougi de honte à l'aspect des scandales. Dans la maison de quelque chevalier qui aurait épousé sa fortune? Mais sa gloire en eût été diminuée, et là Jeanne eût elle-même perdu son nom et sa plus belle couronne. Dans un cloître? Mais le cloître l'aurait enseveli; et là, si Jeanne eût été en spectacle aux anges, elle n'aurait plus servi d'exemple aux hommes. Non, le cloître lui-même n'est pas digne de Jeanne d'Arc. Ce n'est pas du cloître, c'est du bûcher que cette colombe doit s'envoler pour remonter au ciel.
Que lui reste-t-il donc à faire pour achever sa mission ? Il lui reste à souffrir, il lui reste à mourir.
Bien souffrir, c'est combattre, et bien mourir, c'est vaincre 1.
J'emprunte ce vers à un poète qui a chanté la fille de Roland aux prises avec l'adversité, et qui est plus capable que tout autre de chanter Jeanne d'Arc, cette autre héroïne dont l'épopée tant de fois essayée est encore à raconter sur la lyre française. Ecoutez la passion et la mort de Jeanne d'Arc, et vous verrez que, bien loin d'être achevée, sa mission se continue jusque dans la défaite, dans l'abandon, dans la captivité, dans le supplice, jusqu'à ce qu'il ne reste plus d© cette fille de douleur ni chair, ni ossements, ni cendre.
Il fallait souffrir pour expier deux siècles d'erreurs et de scandales ; car, après saint Louis, la France s'était oubliée dans la violence, dans le schisme et
1 Henri de Bornier, Les Noces d'Attila.
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dans la débauche. Le soufflet que Philippe le Bel avait donné au pape par la main de Nogaret retentissait encore dans l'Europe chrétienne; nos armes, après avoir tant de fois servi l'Eglise, commençaient à se tourner contre elle ; les rois, pour l'offenser, employaient, à défaut des armes, des chicanes de palais ; on demandait aux gens de loi des chaînes pour l'asservir ; l'esprit français, naturellement droit et élevé, se faisait, jusque dans les conciles, subtil et tortueux pour continuer le schisme d'Avignon. Mais la licence des mœurs dépassait toutes les bornes. Plus familière que jamais aux gens de guerre, elle commençait à infecter les gens d'église. Plusieurs chaires épiscopales n'étaient pas sans reproche, car les bénéfices qu'on avait accumulés pour les enrichir les entraînaient sous le poids de ces richesses mal acquises. Les pierres des monastères, sorties de leurs assises, se traînaient indignement dans la boue des places publiques. La cour enfin, devenue le théâtre de l'assassinat, étalait au grand jour toutes les plaies de la corruption publique. Charles le Sage n'était plus. Des deux autres Charles qui avaient hérité de son nom et de son trône, l'un avait eu Isabeau de Bavière pour son épouse, l'autre avait pris Agnès Sorel pour compagne. C'était la débauche après l'adultère. Ainsi le puits 'de l'abîme demeurait ouvert, et la fumée de la contagion continuait à obscurcir sur la terre de France la vérité, la vertu et l'honneur.
Comment obtenir le salut de la France, à moins que le juste ne souffre et ne meure pour les coupables? Dieu s'est choisi une victime pure dont le sang répandu sera à ses yeux un sacrifice d'agréable
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odeur. Il avait pris Jeanne d'Arc dans la bassesse pour Télever à la gloire. Voilà qu'il la prend, toute revêtue de gloire, pour Télever, de douleur en douleur, jusqu'au martyre. Si Jeanne d'Arc n'avait su que combattre et vaincre dans les batailles, si sa piété et son courage n'étaient pas relevés par la souffrance, si sa vie s'était achevée au milieu des témoignages de la reconnaissance publique, la France la compterait parmi les du Guesclin, les Glisson et les Condé ; l'Eglise la mettrait en parallèle avec les Jahel, les Judith et les Débora. Mais après son supplice, c'est parmi les apôtres et les martyrs qu'elle ira s'asseoir, et au-dessus de son bûcher l'histoire ne verra rien de plus grand que la croix même de Jésus- Christ.
C'est dès le lendemain du sacre que le mystère de cette passion commence. Jeanne conseille encore; mais on cesse déjà de l'écouter. Elle conseille de marcher sur Paris, et Paris se serait rendu au roi si le roi, profitant de l'enthousiasme du peuple, eût pris le parti de continuer sa route au lieu de négocier. Les négociations rompues, l'armée arrive sous Paris ; mais Paris a fermé ses portes, et il faut l'attaquer. Jeanne commence l'attaque ; mais le roi ordonne qu'on la suspende. Jeanne est blessée, et malgré sa blessure elle pressait les siens d'être fermes et de monter à l'assaut ; ses voix l'assuraient que Paris serait au roi. Le roi ne veut rien entendre. Elle a beau prédire la victoire; on l'empêche de la gagner, et on lui reproche de l'avoir perdue. Cependant ses voix lui parlaient toujours, continuant à lui affirmer « qu'il fallait bouter les Anglais hors de France. »
Déjà elles n'annoncent plus qu'elle triomphera, mais qu'elle sera prise, jetée en prison, brûlée toute vive. Elle s'attriste, mais elle demeure. 0 malheureuse héroïne ! ne faut-il pas un sublime dévouement pour la retenir sous les armes quand on ne veut plus l'entendre ? Ce n'est pas assez. Elle s'enferme à Gompiègne et s'efforce d'éloigner, par des sorties habilement conduites, le Bourguignon qui l'assiège. Mais ces sorties n'inspirent plus de confiance, et quand elle court à l'ennemi, c'est à peine si on veut la suivre. Elle recule vers les portes, et les portes se ferment comme pour la livrer. Elle est abandonnée par ceux mêmes, qu'elle était venue sauver. Elle est prise au pied même des murailles qu'elle venait défendre; elle est prise, et elle est vendue ! Honte aux Bourguignons qui la vendent ! Honte aux Anglais qui l'achètent ! Elle est trahie, vendue, achetée comme Jésus-Christ.
Voici donc l'heure des méchants et de la puissance des ténèbres : Hsec est hora vestra et potestas tenebrarum *. On mène Jeanne de prison en prison, à Beaulieu, à Arras, au Grotoy, tour à tour insultée par les impies, reniée par les lâches, abandonnée par les politiques. Sur ce chemin douloureux, elle eut aussi ses Véroniques aux mains compatissantes, car les dames d'Abbeville viennent essuyer ses larmes et baiser ses chaînes. Rouen fut la dernière prison de cette servante du Christ, si éplorée et si semblable à son divin Maître. Rouen, cette ville si française aujourd'hui, était la proie de l'étranger. Mais déjà la
1 lue, xxii, 53.
Normandie rentrait de toutes parts sous l'obéissance française, et des échecs réitérés attestaient jusqu'aux portes de Rouen que la fin de la domination étrangère était arrivée.
Ah ! si ce n'eût pas été l'heure des ténèbres, n'étaitce pas à l'Angleterre d'ouvrir les yeux et d'avouer que le nom de Jeanne suffisait pour gagner des batailles ! Mais que reprochons-nous à l'Angleterre, ingrats que nous sommes, nous qui laissons notre libératrice dans les fers? Aussi, comme l'ennemi profite de cette heure fatale ! Il faut se hâter, flétrir Jeanne avant de la tuer et disperser ses cendres, de peur qu'en les mêlant à la terre elles n'en fassent sortir des braves qui la vengent. Toutes les rigueurs et toutes les perfidies seront employées dans son procès ; toutes les autorités ecclésiastiques et séculières concourront à la condamner; toutes les puissances de l'enfer pèseront sur sa tête du poids de leur fureur. Elle aura pour prison une cage de fer, un évêque pour juge, mais un évêque traître à sa patrie. A côté de Gaïphe, des assesseurs semblables à lui, les scribes de la fausse science et de la chicane. Et au-dessus de ce tribunal, Vinchester et Bedfort, les deux oncles du roi d'Angleterre : l'un qui devrait couvrir Jeanne de sa pourpre, s'il était digne de la porter ; l'autre qui devrait déposer devant elle l'épée de régent, si ce n'était pas le glaive de la tyrannie et de l'usurpation.
Ah ! que ne puis-je détourner mes regards de ce tribunal odieux ! Il me fait peur, car on y voit jusqu'où peut aller l'hypocrisie, la servilité, la bassesse, la cruauté, jusque sous la mitre d'un évêque oublieux
de son caractère et de ses devoirs, jusque sous le dais où siègent les princes de la terre. C'est Jeanne qu'il faut voir, Jeanne qu'il faut entendre pour nous consoler de tant de honte et de forfaits. On l'interroge sur ses visions, et elle les affirme. Mais le juge s'écrie, comme Caïphe en entendant Jésus-Christ : « Elle a blasphémé : Blasphemavit. » On lui demande si elle est dans la grâce. Si elle dit non, quel aveu ! Si elle dit oui, quel orgueil ! Elle répond avec autant de sagesse que de modestie : « Si je n'y suis, Dieu veuille m'y mettre ; et si j'y suis, Dieu veuille m'y garder. » Lui reproche-t-on d'avoir quitté les habits de son sexe : « Je n'ai rien fait que par le commandement de Dieu. » Veut-on savoir si les voix des saintes l'entretiennent encore : « Elles viennent de me dire de vous répondre hardiment. » Et c'est avec cette sainte hardiesse qu'elle déclare à ses juges qu'avant cinq ans les Anglais seront hors de France, car sainte Catherine et sainte Marguerite l'ont affirmé. Toujours la même mission, toujours la même constance à la prêcher et à la soutenir !
Cependant tout s'accomplit selon les formes prescrites, car les hommes, pour servir leurs passions, ont toujours soin de se conformer au texte et à la lettre de quelque loi; car il existe toujours une loi pour attaquer l'innocence, toujours des docteurs pour interpréter cette loi contre la vérité, toujours des juges pour appliquer cette loi malgré la justice. On accuse Jeanne d'Arc ; elle répond ; mais, dans le résumé de l'accusation, les réponses ne sont pas même mentionnées. On demande à vingt docteurs leur avis, et les questions qu'on leur pose insinuent
l'approbation qu'on en attend. On souhaite l'adhésion du chapitre de Rouen ; l'adhésion se fait attendre, et on saura s'en passer. On en écrit à l'Université de Paris, et ce corps, gagné par l'argent ou saisi par la terreur, trahit la France et la vérité. Ce suffrage obtenu, il reste à effrayer la prisonnière par l'appareil et le cérémonial d'une grande démonstration. Amenée au cimetière de Saint-Ouen, en face de toutes les majestés de la terre, Jeanne est encore interrogée, et on la presse de se soumettre à l'Eglise. Elle invoque le pape ; elle accepte le concile. « Mais le pape est trop loin ! s'écrient les accusateurs. C'est à votre pontife que vous devez obéir, » et le pontife, en qui Ton ne sait ce qui domine le plus, de la haine de Caïphe, de l'avidité de Judas ou de la politique de Pilate, ce pontife ose dire : « L'Eglise, c'est moi ! » « L'Eglise, c'est lui ! » répétait-on autour de Jeanne d'Arc, et Jeanne, épuisée par la lutte, étourdie par ces conseils, ces menaces, ces prières, laisse tomber ces mots : « Je me soumets à l'Eglise. » Vite, qu'on enregistre ce désaveu, et qu'elle en signe la formule : Jeanne s'est rétractée. Qui se scandaliserait de cette défaillance ? C'est la défaillance de la nature et non de la foi, car on a trompé sa foi pour l'obtenir. Non, l'Eglise, ce n'est point un évêque plein d'artifice et de haine qui en usurpe l'autorité ; l'Eglise, c'est le pape. Le pape un jour parlera, et tout ce jugement sera renversé de fond en comble.
Jeanne a signé un désaveu. Son juge s'en empare et la condamne à la pénitence. Ainsi Pilate, pour apaiser la foule, condamnait le Christ à. être fouetté. Mais l'étranger veut plus qu'une condamnation : c'est
an supplice qu'il demande ! Déjà le roi d'Angleterre e plaint d'être mal servi ; César n'est pas content. Brûlez-la, brûlez-la ! Toile! toile .«' crucifige eum j !
Cependant Jeanne, reconduite dans sa prison, y reprend avec ses habits de soldat tout le courage de on innocence et toute la grandeur de sa mission. Sa mission, elle l'affirme encore : « Si je disais que Dieu ne m'a pas envoyée, je me damnerais. » Ses révélations, elle les répète : « Croyez-vous que vos voix soient sainte Catherine et sainte Marguerite? Oui, je crois qu'elles sont de Dieu. » Ah ! quelle joie pour l'étranger ! Leur victime ne leur échappera plus. Pilate lui-même, plus criminel que le gouverneur de Jérusalem, partage cette joie infernale : «Réjouissezvous, » dit-il aux persécuteurs; et il leur livra Jeanne pour être brûlée.
Lisez la sentence qu'on a rendue contre elle. Cette sentence n'est qu'un mensonge. On l'appelle hérétique, elle qui s'en est rapportée au pape et à l'Eglise; idolâtre, elle qui n'adoré que Dieu et qui n'implore que Marie, les anges et les saints ; excommuniée, elle à qui les juges ont donné la communion le matin même de son supplice; cruelle, cette héroïne qui n'a pas tué un seul ennemi; dissolue, cette vierge que ses juges ont trouvée vierge, malgré ses persécuteurs, ses gardiens et ses bourreaux. Mais elle est relapse! Eh bien, j'en tombe d'accord, si c'est être relaps que de retomber dans l'héroïsme de la vaillance, de la prière et de la charité.
Qu'elle aille donc à cette place du Vieux-Marché
1 Joan., xix. 15,
de Rouen, où le bûcher s'allume et où les bourreaux s'apprêtent. Elle pleure sur Rouen, comme Jésus- Christ pleurait sur le sort de Jérusalem infidèle : « Rouen ! Rouen ! j'ai grand'peur que tu n'aies à souffrir de ma mort. » Elle apostrophe celui qui fut pour elle Caïphe, Pila te et Judas : « Evêque, je meurs par vous. » Elle prie pour le roi, et ce roi l'a laissée mourir. Elle prie, comme Jésus, pour ses juges et pour ses bourreaux. Que lui reste-t-il donc pour lui donner tant de courage à l'heure suprême ? Son Dieu, et c'est assez. Elle pleure; mais ses larmes tombent sur une pauvre croix de bois qu'elle tient à la main. Les flammes montent et commencent à l'envelopper; mais ses yeux, s'élevant au-dessus des flammes, cherchent et saluent encore l'image de son Dieu, qu'un prêtre intrépide lui montre de loin. Mon père ! s'écriait Jésus. « Jésus ! Jésus ! » s'écrie Jeanne d'Arc. Autour de la croix du Calvaire, les anges de la paix venaient pleurer sur Jésus agonisant : Lugete, pacis angelL Autour du bûcher de Rouen, je vois, avec les anges qui consolent Jeanne d'Arc, les saints et les saintes qui ont gardé son âme, et qui viennent maintenant l'emporter dans les cieux... Un dernier cri s'élève, et tout est consommé ! Consummatum est !
Nation ennemie de la France, vous pleurez. Ah! puissent ces larmes racheter votre crime. A l'instar des soldats qui descendaient du Calvaire en confessant la divinité de Jésus-Christ : « Nous sommes perdus, s'écrie l'Anglais, car nous avons fait mourir une sainte. » Ils le sentent, ils le disent, et, pour se soustraire à leur destinée, ils veulent qu'il ne reste
pas de Jeanne d'Arc la moindre relique. Le feu s'est refusé à détruire son cœur, et ce noble cœur est jeté dans les flots. N'importe, il reviendra battre contre les deux rivages de la Seine, depuis Rouen jusqu'à Paris, tant que Rouen et Paris ne seront pas rentrés sous la bannière de la France. Il battra aux portes de Calais, jusqu'à ce qu'on y voie flotter la bannière d'Orléans, et que du haut de leur falaise superbe ces insulaires puissent lire dans ses plis la prophétie de Jeanne : « Les Anglais seront boutés hors de France. » Mais, après la confusion de l'Angleterre et la délivrance de la France, il reste à donner aux maisons royales qui gouvernent ces deux nations une grande et terrible leçon, La justice de Dieu s'exerce sur les rois comme sur les peuples, à des distances incalculables aux regards mortels. Tout se paie ici-bas, et les comptes que Dieu demande aux princes ne s'apurent qu'à la longue dans les conseils de la sagesse éternelle. Des trois échafauds dressés à Rouen sur la place du Vieux-Marché, l'un fut le bûcher de Jeanne; les deux autres étaient, ce jour-là, comme des trônes pour l'évêque français qui l'avait livrée, pour les princes anglais qui la faisaient mourir. Deux siècles et demi après le supplice de Jeanne, un des échafauds de Rouen sera dressé, dans un autre appareil, sur la place de Westminster, et le dernier héritier des Tudors et des Stuarts y tombera sous la hache, déclarant qu'il meurt en honnête homme et en chrétien. Ce sera la gloire de Charles Ier de mourir comme Jeanne d'Arc; ce sera la honte de la politique de l'avoir fait mourir. Mais, quatre siècles après, le troisième échafaud de Rouen sera relevé à Paris ; une autre
victime royale y sera conduite : ce sera Louis XVI, le plus honnête homme de son royaume, le prince le plus chrétien de son siècle. Ce sera la gloire de Louis XVI de mourir comme Jeanne d'Arc; ce sera la honte de la politique de l'avoir fait mourir. 0 politique ! combien de fois n'as-tu pas été trouvée en désaccord avec la justice? Toutes les fois que les rois en ont été cause, leurs successeurs, même innocents, en seront les victimes. Ainsi jugera le Seigneur dans sa miséricorde et dans sa justice ; ainsi le juste continue à payer pour le coupable ; ainsi le sang de l'agneau continue à racheter les nations.
Que l'oreille des peuples aussi bien que celle des rois s'accoutume à entendre la vérité. Disons-leur, après leur avoir lu ces trois pages de notre histoire, à quel prix la France peut vivre dans la lumière, combattre avec gloire et se racheter encore. La foi, le courage, le sacrifice, voilà les trois conditions de sa vie, de sa grandeur et de sa durée. Ces conditions ont été faites à nos rois ; les magistratures élues par la nation ne sauraient s'y soustraire.
C'est la foi de Jeanne qui a éclairé la France. Jeanne a vu, elle a cru, et c'est parce qu'elle a cru qu'elle a parlé. Elle a cru à l'ange qui l'appelait, aux saintes qui venaient l'entretenir, à Marie dont elle parait les autels, à Jésus dont le nom fut son cri de guerre. Elle a cru à sa mission, et c'est pourquoi elle a su la remplir. Et vous aussi, vous avez reçu de Dieu une mission sainte. Vous avez la foi de Jeanne d'Arc à garder, à^sauver, à glorifier devant les hommes. C'est maintenant qu'il faut rendre gloire à Dieu, car on le blasphème et on l'ignore ; maintenant qu'il faut invo-
quer Jésus, car on raille sa doctrine et sa puissance ; implorer Marie, car son culte et ses blanches couleurs irritent les méchants ; appeler à votre aide les anges et les saints, car la bataille s'engage, plus vive que jamais, entre les géants qui veulent escalader les cieux pour en chasser le Seigneur, et les pauvres, les petits, les humbles, derniers clients du Christ, tous désarmés, depuis le pape, qu'on a dépouillé, jusqu'au prêtre et au religieux, qu'on veut proscrire aujourd'hui.
C'est le courage de Jeanne qui a relevé la France. Mais Jeanne, en animant tout le monde à faire son devoir, n'a dispensé personne de prendre la lance, de chevaucher, de courir à l'ennemi et de se battre. Mais après le supplice de Jeanne, il a fallu vingt ans d'efforts pour achever son ouvrage. A l'ouvrage donc, enfants de la France. N'êtes-vous pas tous aujourd'hui soldats pour la servir, et le Français qui sert sa patrie tarde-t-il beaucoup à devenir un héros ? Vous voulez tous une France grande, généreuse, héroïque; faites-la chrétienne avant tout, et ne vous offensez pas qu'elle prie avant la bataille. Il n'y a de victoire assurée et bienfaisante que celle que Dieu donne à la prière des braves. Il n'y a de cause vraiment patriotique que celle où triomphent la justice et l'honneur.
C'est le sacrifice de Jeanne qui a racheté la France, kh ! ce sacrifice qu'offrit une fille du peuple au xve siècle, laissez-le donc se renouveler au xixe pour la racheter encore. Les crimes surabondent et débordent de toutes parts; laissez-nous donc des croix pour les pleurer, des victimes pour en laver la souillure.
Cette croix de douleur, de pénitence et d'expiation, le prêtre la trouve à l'autel, le religieux dans sa cellule ou dans son école, la vierge dans vos prisons, dans vos ateliers, dans vos hospices.
Ces victimes qui expient et qui sauvent, ce sont les martyrs volontaires du dévouement et de l'abnégation. Ils passent, vaillants et radieux, à travers les injures ; ils montent, le pardon aux lèvres, à l'échafaud que l'impiété leur dresse tous les jours; tous les jours ils désarment le ciel, et la foudre allumée sur nos têtes s'éteint dans leurs larmes, comme autrefois les larmes de Jeanne ont suffi pour apaiser le courroux du ciel.
Mais quoi ! on craint que la croix ne se multiplie, quand on multiplie les lieux de plaisir et de débauche ! H y a trop d'asiles pour la prière quand le blasphème trouve tant d'échos ! Et quand l'armée de l'orgueil, de la cupidité, de la licence, se précipite en aveugle et roule, d'abîme en abîme, dans les dernières profondeurs du mal, on s'étonne que l'armée du dévouement et du sacrifice se recrute de quelques nobles cœurs pour pleurer, prier, gémir et mourir à la peine ! Est-ce que la France, cette terre de Jeanne d'Arc, ne supporterait plus d'être instruite, encouragée, animée au devoir et rachetée de l'esclavage par la pénitence, le jeûne, le cilice, le martyre de la vie parfaite? Ah! s'il fallait quitter un jour ce sol bienaimé, elle sortirait de la patrie sans la maudire, cette élite de la France chrétienne, cette troupe de vierges et de religieux qui s'immole sans gloire, pour notre bonheur, sur le bûcher de la vertu; elle, emporterait sur la terre d'exil l'autel de ses expiations et de ses
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sacrifices ; mais c'est pour la France qu'elle y monterait encore; c'est la France qu'elle servirait loin d'elle ; c'est la grâce de la France qu'elle obtiendrait pour nous, et leur retour serait, comme la réhabilitation de Jeanne d'Arc, le signe que la lumière revient, que l'aveuglement cesse, qu'il y aura encore, pour la France apaisée, des jours de prospérité, de grandeur et de gloire.
Ainsi soit-il.