‹ Œuvres pastorales de Mgr BessonChapitre 41 sur 41 · DU TOMBEAU ET DE LA CHAPELLE ROUX-LARCY · texte numérisé non relu

DU TOMBEAU ET DE LA CHAPELLE ROUX-LARCY

nentaires vive longtemps encore, pour nous faire ouir de cette parole que rien n'épuise, de ce cou- ■age civique et chrétien que rien ne déconcerte. La Soi l'anime et l'entraîne, malgré son âge, aux luttes )resque désespérées de la tribune française. Il croit, t c'est pourquoi il continue à parler : Credidi, propter \uod locutus sum.

Croyons toujours, parlons encore, vivons tous, )our que notre tombe se réjouisse d'être illuminée )ar les paroles de vie que nous fournit la sainte Ecriure. C'est là qu'il faut chercher les vrais éloges, uissions-nous les mériter devant Dieu, sans nous nquiéter du jugement des hommes, et que cette chapelle soit pour tous ceux qui viendront y reposer e vestibule de l'éternité bienheureuse.

ALLOCUTION

PRONONCÉE

Le 9 septembre 1882.

Cujus memoria in benedictione est.

Sa mémoire demeure en bénédiction.

(Eccli., xlv, 1.)

Monseigneur l,

Ce sont les paroles que vous avez voulu mettre sur les lèvres de vos prêtres, au sortir de la première retraite ecclésiastique, en les invitant à prier encore une fois, dans un office solennel, pour le repos de l'âme du cardinal Mathieu, et à saluer au fond de ce sanctuaire la statue d'un prélat si agréable à l'Eglise et si cher à toute la Comté.

Sa mémoire demeure en bénédiction. Ce que nous disons aujourd'hui, l'incorruptible avenir le répétera plus haut encore, et ce sera, chez le prêtre comme chez le peuple, une des marques du bon esprit qui

1 M«r Foulon, archevêque de Besançon.

caractérise cette province. La postérité, qui a déjà commencé pour notre archevêque, fait voir dès aujourd'hui qu'elle n'est ni ingrate ni oublieuse. Il n'est personne qui n'ait voulu concourir à l'érection de sa statue. Une commission composée des hommes les plus distingués, artistes, gens de lettres, personnages politiques, dignitaires de l'Eglise et de l'Etat, a pris l'initiative de l'entreprise ; le gouvernement , non content de l'approuver, a donné les marbres magnifiques où l'habile statuaire * a taillé l'image de celui qui fut notre père et notre bienfaiteur, et je puis bien féliciter tout le diocèse d'avoir largement compris le devoir de la reconnaissance publique, puisqu'il a payé par une souscription tous les frais du monument.

Dans un siècle plus ami delà bonne littérature, il se serait trouvé peut-être un poète latin pour en faire l'épigraphe, et nul hommage ne serait mieux accordé avec les goûts du cardinal* et les souvenirs classiques de sa vie. Ma mémoire fera du moins ce que mon talent ne saurait faire. Je vous rappellerai, par une application qui, je crois, n'est pas trop hardie, les vers gravés sur la statue de Henri IV au Jardin des plantes :

Vitales inter succos herbasque salubres Quam bene stat populi vita salusque sui I

a Qu'elle est bien placée parmi les sucs qui donnent la vie et les herbages salutaires, l'image de celui qui fut la vie et le salut de son peuple ! »

Nous n'avons pas de jardins publics pour élever des

4 M. le baron Bourgeois.

statues à nos évêques et à nos saints. Les palais mêmes qu'ils ont bâtis ne semblent plus être pour eux un asile inviolable, tant notre siècle devient envieux, tant il se rapetisse à son déclin, prodiguant les marbres et les louanges aux malfaiteurs ou aux hommes médiocres, et n'ayant plus la force de lever les yeux vers la vraie gloire pour la reconnaître et la proclamer. Il y a trente ans qu'un illustre érudit, un véritable appréciateur du mérite, et qui avait pour sa province le souci de la reconnaissance et de la célébrité i, demanda une statue du cardinal de Granvelle au ciseau d'un sculpteur bisontin 2 : cette image, toujours voilée, attend encore le jour de son inauguration à la porte du palais auquel Granvelle lui-même a donné son nom !

Ah ! que les gloires de l'Eglise soient au moins recueillies dans nos temples. Elles y trouveront un cadre encore plus beau que celui de la nature. C'est là qu'il convient de dresser l'image de nos grands évêques, en les faisant revivre dans les lieux saints qu'ils ont aimés et où ils ont été, bien plus que les rois et les héros, la vie et le salut de leur peuple. Qu'il nous soit donc permis d'emprunter les vers du xviie siècle et de dire, avec une légère variante, de la statue du cardinal Mathieu, élevée au milieu de cette église, parmi les sources de grâce et de vie qu'il a ouvertes à son peuple :

Inter aquas vitae eeternae fontesque salutis Quam bene stat populi vita salusque sui !

1 M. Weiss.

2 M. Petit.

C'est sous le titre de père et de bienfaiteur spirituel de nos âmes que nous venons bénir, au fond de ce sanctuaire, la mémoire de notre archevêque. Il n'y a pas, dans les mille églises répandues sur la surface de son diocèse, une seule chapelle qui n'ait quelque droit à revendiquer cette noble image, car il a pendant quarante ans prié partout, partout il a relevé ou embelli l'autel du Seigneur, il a ouvert et fait couler partout les sources de la grâce et de la vie éternelle.

Mais puisqu'il fallait choisir entre toutes les paroisses et toutes les communautés dont il fut le père, l'oracle, le bienfaiteur insigne, votre basilique avait plus de droits encore que toutes les autres églises à posséder ce monument. Elle a été comme l'asile de sa vie, il est juste qu'elle soit comme le temple de sa gloire.

Vous vous rappelez comme il y paraissait, entouré de toute la tribu de Lévi, la mitre en tête, la crosse à la main, vêtu de tout l'éclat des dignités ecclésiastiques, et cependant plus rayonnant encore de toutes les vertus de son état et des mérites d'une longue carrière. Quelle application et quel goût pour les fonctions saintes ! Quelle dignité à l'autel ! Quelle voix juste et harmonieuse ! Quelle piété tendre, mais où l'incroyable activité de son caractère se révélait encore, sans troubler ni précipiter l'ordre des cérémonies ! Tel il marchait à la tête du clergé et du peuple, tel il semble aujourd'hui se lever de son siège, comme impatient du repos et ne^ pouvant contenir ce besoin impérieux qu'il avait d'être^présent à tout , utile à tous, curieux de tout savoir,

heureux de tout faire, grand dans le conseil, plus grand dans l'action, mais plus grand encore par la prière et par la piété.

Cependant, tout le ramenait ici, et c'est ici qu'il consommait tous ses ouvrages dans la méditation des choses saintes, en s'abîmant devant la face du Seigneur. Ces nobles caveaux dans lesquels il avait enfermé la cendre des comtes de Bourgogne, cette chaire où prêcha saint François de Sales et qu'il fît relever pour y prêcher lui-même, ces galeries dont les sveltes colonnes encadrent d'éblouissantes verrières, ces reliquaires et ces ornements étalés sur les autels, ces deux sanctuaires où le marbre et l'or rivalisent de richesse et d'éclat, tout ce temple où il n'y a pas une pierre qu'il n'ait remuée, décorée, marquée de l'empreinte de sa main, avait de quoi attacher ses yeux et son cœur. Mais ne craignez rien pour sa piété. Il ne voit dans cette vaste nef, si belle qu'elle ait reparu sous sa main, qu'une parfaite image du navire où l'homme n'est que le passager du temps et le pèlerin de l'éternité.

C'est pourquoi l'artiste a été bien inspiré en tournant vers le ciel le regard de ce prélat qui, parmi toutes les choses périssables et toutes les affaires terrestres, ne chercha et ne vit que le ciel. Ce regard forçait les tabernacles, perçait les voûtes, allait chercher, à travers toutes les magnificences, le Dieu de qui descend tout don parfait, à qui tout se rapporte dans l'ordre de la nature et dans l'ordre de la grâce, et qui nous a dit de lui-même qu'il sera notre récompense.

Combien il aimait ce temple et comme il en fut l'assidu et fidèle visiteur ! La prière publique ne lui

suffisait pas. Il y venait aux heures du silence et de la solitude, sans suite et sans témoins, rendre ses devoirs aux anges, aux^saints, à Marie, à Jésus-Christ. Il s'arrêtait devant chaque autel et chaque reliquaire, se prosternait humblement, baisait le pavé du sanctuaire et tenait ses yeux fixés sur les tabernacles avec l'expression de l'ardente prière ou de la vive et filiale reconnaissance. Que de cierges sa main a allumés devant l'image de Notre-Dame des Jacobins, en qui il avait mis toute sa confiance, et dont il connaissait la vertu miraculeuse par l'expérience qu'en faisait sa piété ! Que de fois il avait souhaité, en portant ses yeux vers l'autel du Saint-Suaire , d'y rapporter, d'y vénérer cette relique fameuse qui avait donné son nom à ce sanctuaire, et qui fut, pendant quatre siècles, la fortune et la gloire de cette cité ! Il la chercha pendant quarante ans à Paris, se persuadant que l'impiété révolutionnaire ne l'avait point détruite, et qu'elle était restée ensevelie dans quelque carton des archives nationales ou des ministères, après avoir été portée à la Convention. Il n'épargna, pour la retrouver, ni démarches ni dépenses. Il n'avait pas encore renoncé à la découvrir quand la mort Ta frappé. 0 Seigneur, quel accueil lui firent alors les anges du jardin des Oliviers et du Calvaire, et comme son âme dut se présenter avec confiance à votre tribunal, après s'être attachée avec tant de persévérance aux reliques de votre passion et de votre croix, qui sont l'éternel trophée de votre gloire !

Voilà comment il servait, comment il adorait la croix du Sauveur en portant la sienne. Il marchait à

la suite du Maître, lui dédiant pour offrande, Deo munus, cette cathédrale restaurée avec tant d'art, toutes les églises de son diocèse reconstruites ou ornées par ses soins, les séminaires fondés pu agrandis, tant d'écoles bâties pour tous les âges, tant de monastères établis, les associations pieuses instituées sous tous les vocables, la caisse diocésaine fondée et enrichie pour le soulagement du clergé, toutes les paroisses visitées jusqu'à sept fois, les droits du siège apostolique revendiqués par sa parole et par ses écrits, les pauvres comblés de mille présents, et, parmi les pauvres, ceux surtout dont il faut respectueusement cacher la honte et qui étaient pour lui l'objet de sa magnifique et discrète charité.

Je répéterai donc encore une fois ce que Pie IX a dit de notre cardinal : « Pouvons-nous trop faire pour lui, après qu'il a tant fait pour nous ? »

Que son image demeure gravée dans nos âmes plus profondément encore qu'elle ne l'est dans ce marbre où vivent et respirent ses nobles traits !

Qu'il nous soit donné non seulement d'être fidèles à sa mémoire, mais de reproduire ses vertus. Enfin, et ce souhait renferme tous les autres, que chacun de nous, prêtre ou fidèle, demeure attaché à son devoir avec cette ferme volonté, cette obstination laborieuse, cette héroïque persévérance dans le bien, qui ont marqué d'un si grand caractère les quarante années de ce fécond et magnanime épiscopat !

Ces regrets et ces vœux auraient dû, ce semble, être prononcés devant le successeur immédiat du cardinal Mathieu ! Mais le ciel en a disposé autrement, et nous avons été réduits, après avoir mené

un si grand deuil, à en porter un autre non moins cruel à notre cœur, non moins affligeant pour le diocèse de Besançon et pour l'Eglise de France. En sorte que nous avons pleuré presque en même temps deux premiers pasteurs, et qu'aujourd'hui nous les réunissons, même involontairement, dans l'expression des mêmes larmes et des mêmes louanges.

Mais l'Eglise de Besançon, deux fois veuve en si peu de temps, connaît enfin la plus douce consolation que puisse donner un nouvel épiscopat, avec tous les présages d'un long et heureux avenir. Agréez, Monseigneur, que je mêle votre nom à des noms qui nous sont si chers. Vos premières paroles ont été pour louer leur vertu et bénir leur mémoire. C'est parmi leurs images que vous avez fait votre solennelle entrée dans cette Eglise, et de toutes les larmes versées sur leur tombe, il n'y en a point eu de plus belles ni de plus précieuses que celles qu'on a vues couler de vos yeux dans la cérémonie de leurs funérailles, et de votre plume dans le mandement par lequel vous avez pris possession de leur siège.

Il nous semble voir revivre en vous le zèle prudent, l'activité ferme, l'esprit d'une administration, toujours digne et toujours mesurée, que nous admirions dans le cardinal Mathieu. Permettez à mon amitié de vous faire tous ses souhaits avec la langue de la sainte Ecriture : Firmetur manus tua et exaltetur dextera tua. Justitia et judioium prseparatio sedis tuse. C'est la justice qui vous a préparé ce siège pour y continuer les traditions de nos grands jours. Que votre main, déjà affermie par le gouvernement de l'Eglise de Nancy, s'affermisse encore davantage en tenant le

A l'inauguration de la STATUE DU CARDINAL MATHIEU. 443

gouvernail de celle de Besançon, et que votre droite, en se levant pour bénir, du haut de ce siège, l'héritage des Grammont, des Rohan, des Mathieu, des Paulinier, ne rencontre que des fronts inclinés par le respect, des esprits à qui l'obéissance ne coûte rien, et des cœurs remplis par la reconnaissance et l'affection. Ainsi soit-il.

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