FIN DE L HISTOIRE DE ROSET
^ous VOUS épousâtes donc ?
— Et pas sans peine ! Le beau Janan, tout noir qu'il me parût, était l'espoir de la famille; on avait flairé pour lui chez les Soubeyran un mariage de convenance, et notre amour imprévu venait déranger bien des projets.
Quoique bohémiens de père en fils, les Soubeyran sont riches \ ils possèdent, dans leur village de Vinon, une belle maison en pierre froide; ils logent à l'auberge quand ils voyagent, et mènent parfois dans les foires des cordes de quinze à vingt chevaux. Mon père espérait d'eux une forte dot, et parlait déjà de nous vêtir tous de neuf, et de faire revernir la caravane.
Aussi, aux premiers mots que dit Janan de ses projets, ce fut un vacarme :
— a Et la Soubeyrane, malheureux ! » Mais Janan déclara que je lui plaisais, moi, et que la Soubeyrane ne lui plaisait point avec ses cheveux roux et ses façons de demoiselle ; que si l'autre avait des écus, nous saurions en gagner à nous d'eux; qu'enfin on nous voyait décidés à tout, même à nous enlever, et à nous marier devant un prêtre.
Devant un prêtre ! En entendant ce blasphème, mon père s'arracha les poils de sa grande barbe, et les vieilles me crièrent leur malédiction en hébreu. Un sabbat d'enfer ! N'importe Janan tenait bon; Janan se promenait de long en large, tranquille, et traînant à chaque jambe une grappe de marmots qui hurlaient de terreur. Enfin, la tempête s'apaisa; et le soir, Jean-d es-Figues, je me trouvais mariée.
— Mais Marseille où vous me cherchiez?...
— Oh 1 je n'oubliais ni vous, ni Marseille. Je me demande pourtant si jamais j'y serais arrivée, sans une bienheureuse aventure qui vint me délivrer tout à la fois de ma nouvelle famille, des chevaux borgnes et de Janan. C'est à la Sainte- Baume que la chose se passa.
Nous étions allés là, notre lune de miel à peine écoulée, et je vous prie de croire qu'elle ne dura guère, car au bout de trois jours nous nous battions comme deux diables sous le pont; nous étions allés là voir s'il n'y aurait pas quelque bon coup à faire pour la fête. Les occasions ne manquent pas ; il y vient tous les ans des pèlerins en
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grand nombre, et des bohémiens autant que de pèlerins. Chacun campe où il peut, autour de grands feux, sur Therbe ; les chevaux, les mulets et les ânes mangent attachés un peu partout, aux arbres, aux rochers, aux brancards des charrettes ; les gens écoutent des messes, suivent des processions, ripaillent et boivent, et cela dure ainsi plusieurs jours.
S'il meurt par hasard quelque bête dans l'intervalle, ce sont les bohémiens qui héritent de la peaii. Précieuse aubaine ! Aussi, de temps immémorial, avions-nous sur ce point l'habitude d'aider un peu à la nature : on se promène, la nuit, innocemment autour des feux, on jette quelques menues branches d'if dans le foin que mangent les bêtes, les bêtes meurent à l'aurore; mais on use de discrétion, car encore ne faudrait-il pas qu'il en mourût trop.
Cette année-là, paraît-il, quelqu'un de nous eut la main pesante, et les montures, un beau matin, se mirent à tomber comme des mouches. On se fâcha, les gendarmes vinrent, arrêtant tout dans la caravane ; par bonheur, j'étais dans le bois à ce moment, je vis la bagarre de loin, et l'occasion me sembla bonne de reprendre le chemin de Marseille.
— Enfin ! soupira Jean-des-Figues.
— Nous partîmes donc, continua Roset.
— Comment cela, Roset, vous partîtes ?
— Il faut vous dire, répondit l'enfant devenue
toute rouge, que je n'étais pas seule dans les bois. II y avait aussi Jourian Soubeyran, un ami de mon mari et le propre frère de celle qu'on avait voulu lui faire épouser. A Marseille, Jourian me perdit. Je me mis alors à vous chercher, Jean-des-Figues, et tout en vous cherchant je fis la rencontre de deux matelots qui voulurent m' embarquer avec eux, puis d'un Bédouin, puis d'un Chinois, car il y a là-bas toute sorte de monde, et puis encore d'un gros fabricant de sucre, estimé dans son quartier, et gros, et bon, qui commença par me promettre des bijoux et finit par me vendre, comme si Marseille était en Turquie! à un vieux pirate grec retiré des affaires et qui ressemblait au Père étemel.
— Vous vendre ? . . . le brigand !
— Oh ! je ne lui en veux pas, dit ingénument Roset, car avec le vieux Grec je me trouvai bien heureuse. C'est lui qui me donna mes chemisettes, ma robe d'or. Nous habitions une petite maison, près de la mer, au Roucas blanc, sur le chemin de la Corniche. En ce temps-là, Jean-des-Figues, j'allais en voiture tous les jours...
Par malheur, mon maître avait chez lui un petit Turc méchant comme une femme, qui lui allumait sa pipe et lui retirait ses pantoufles. Croiriezvous que le petit Turc devint jaloux de moi!
J'ignore bien pourquoi, par exemple. Il déchirait mes robes, il me battait et faisait au capitaine des scènes d'enfer. La vie devint bientôt impossible ;
Il8 JEAN-DES-PIGUES.
enfin, le pauvre vieil homme, un beau soir, me glissa une bourse dans la main et me mit à la porte de chez lui, en pleurant sur sa belle barbe. Il me fit peine, je l'embrassai. Ce monstre de Turc riait au balcon.
J'entre au café en sortant de là, je lis dans un journal que vous êtes à Paris, Jean-des-Figues. Je pars avec le costume que j'ai et qui n'étonnait personne à Marseille. Tout le long de la route, le peuple pour me voir s'assemble aux gares. J'arrive à Paris, les gamins me suivent. Je me jette effrayée dans une voiture ; comme nous sommes en plein carnaval, le cocher, sans rien lui dire, me conduit au bal tout droit, me prenant pour un masque. Et j'y étais encore, il y a deux jours, en train de rire avec des étudiants, quand je rencontrai ce brave garçon de Nivoulas qui me promit de me rendre heureuse.
— O mon premier amour ! soupirait Jean-des- Figues.
— Que d'aventures en plein xix* siècle ! s'écriait Nivoulas émerveillé.
ET NIVOULAS?.,
Jl m'arriva une fois, quand j'étais petit, de rester trois saisons sans manger de pastèque. La pastèque ?
j'en avais oublié le goût, et je ne sais pourquoi, il me semblait que je ne l'aimais plus. Un jour, cependant, que mon père en ouvrait une, le cri du couteau sur l'écorce verte me tenta, je ne pus me retenir de tremper mes lèvres dans cette chair tremblante et rose comme un sorbet à la fraise, et quand j'en sentis la glace sucrée fondre sous ma langue et ruisseler le long de mes dents, alors, tout étonné de mon plaisir : — Mais la pastèque, c'est exquis ! »
Pour Roset, il en fut de même ; à cette différence près que Roset, comme je l'ai dit, aurait rappelé plutôt une belle pêche brune qu'une pastèque. J'avais oublié le goût qu'elle avait, positivement. Aussi, quand je sentis ses bras passés autour de mon cou et ses embrassades ingénues, le souve-
nir du baiser pris sous Tamandier me revint, je me trouvai quelque peu sot, et regrettai le temps perdu.
Heureusement, quatorze ou quinze mois de vie parisienne m'avaient donné sur l'amour auquel je ne croyais plus, et sur les femmes au charme de qui je croyais toujours, des idées commodes et larges. Je songeai au jour où Roset criait de si bon cœur : « O l'ensoleillé ! O Jean-des-Figues ! » en me jetant des pierres du haut de son mur, et pour éviter cette fois pareille avanie, j'eus soin de lui offrir le bras pour partir. Nivoulas pâlit...
— Seriez-vous jaloux de Roset ? lui dis-je.
— Oh ! non, quelle bêtise !... répondit-il d'une voix étranglée, tandis qu'il s'efforçait de sourire.
Brave Nivoulas ! N'ai-je pas plus tard fait comme lui, et pour la même mademoiselle Roset? Oui, plus tard, bien des fois des amis m'ont demandé en la montrant : — Est-ce que par basard tu serais jaloux d'elle, Jean-des-Figues ? Et je leur répondais : Quelle bêtise!... Mais à ce moment je n'osais pas me regarder dans les glaces, de peur d'y voir flotter sur mes lèvres le pâle et lamentable sourire de Nivoulas.
Roset eut comme moi pitié de ce sourire, nous nous comprîmes d'un regard. Elle retourna auprès de Nivoulas rendu à la joie ; moi je m'en allai seul, un peu triste, et fier aussi du sacrifice que je venais d'accomplir. Hélas ! ma vertu comptait sans les caprices de la destinée.
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Certes, pour rien au monde je n'aurais voulu faire à Nivoulas cette douleur de lui ravir sa maîtresse. Mais aussi, je vous le demande, quelle fatalité me conduisit au bal, je ne sais plus le bal que c'était, la nuit de la mi-carême ; et par quel hasard singulier rencontrai-je d'abord, épingle d'or dans un tas de paille, le bonnet à grelots d'une mignonne Folie rouge, au milieu des toquets sans nombre, des chapeaux pointus, des casques, des perruques et des cornettes qui bariolaient ce soirlà de leurs couleurs et de leur vacarme les loges et les corridors ?
La Folie rouge avait pris mon bras et me regardait sans rien dire. En voyant rire ses dents blanches sous la dentelle, et frémir ses beaux yeux aussi noirs que le velours du loup, je me sentis au cœur une émotion agréable, et de vagues soupçons me coururent dans le cerveau, — Qui diable ce peut-il être? pensai-je. Mais grâce à l'inconsciente duplicité des amoureux , j'arrêtai court mes inductions et préférai ne pas me répondre.
La Folie paraissait s'amuser beaucoup de mon embarras. Moi, je la promenais avec la comique gravité des gens qui promènent une Folie. Enfin €lle se décide à parler :
— Si nous allions souper ? dit-elle.
Oh ! pour le coup, i'eus envie de m* enfuir, car^ si bien qu'on la déguisât, j'avais cru reconnaître cette voix. Mais la Folie avait une si jolie
façon de nre et de regarder en dessous, son bras menu serrait si fort, et sa tête semant à chaque éclat de rire, sur son cou brun et sur sa collerette, la fine poudre d'or dont sa chevelure était poudrée, faisait frissonner si doucement l'épi de grelots à la cime du bonnet phryg[en.
Bah I me dis-je, puisqu'elle est masquée.
Suis-je obligé, après tout, de savoir qui habite dans ce pourpoint, de qui sont ces yeux noirs et comment ce joli pied se nomme !... Au seul bruit des grelots d'argent mes projets de vertu s'étaient envolés.
Demi-heure plus tard, chez un restaurateur de nuit fort modeste (on n'était pas riche, que voulez-vous?), dans un de ces petits salons tendus de papier tabac d'Espagne en prévision de la fumée des cigares, et sur un de ces sophas peints en rouge, afin, j'imagine, qu'ils ne rougissent de rien, tandis que la bisque traditionnelle embaumait, nous nous jurions, la Folie et moi, un amour à jamais, selon l'usage. La Folie gardait son loup, j'avais la conscience tranquille.
Mais, tout d'un coup, l'ardeur de nos serments fait tomber le bouquet de grelots ; je veux le remettre à sa place, mes doigts rencontrent un nœud de ruban, le loup se détache, miséricorde !
— « Et Nivoulas ?» ... s'écriait, en cachant dans ses mains sa malicieuse figure inondée de larmes, Roset, car c'était Roset, prise de subits remords.
LIfÔTEL DE SAINT-ADAMASTOR
( ivouLAS fut heureux trois semaines.
— a Je ne sais pas, me disait-il, ce qui se passe dans l'âme de Roset depuis la mi-carême. Capricieuse et sauvage comme elle était, la voilà devenue tout à coup la plus douce, la plus caressante du monde. Un vrai petit faucon changé en tourterelle !
Et Nivoulas radieux me serrait la main.
C'est à l'hôtel de Saint-Adamastor que Nivoulas logea nos communes amours; franchement je n'aurais pas fait un choix plus à mon goût si j'avais choisi moi-même.
La réputation de l'hôtel datait de loin, il était célèbre déjà du temps de Louis le Bien-Aimé pour l'obligeante hospitalité qu'y offrait alors à la belle jeunesse des deux sexes madame Aurore de Saint-
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Adamastor, veuve d'un colonel des armées du roi, tué au siège de Berg-op-Zoom ; et dans le grand salon jaune qu'on montrait encore, Jeanne Vaubernier, en compagnie des jeunes débauchés du temps, avait taillé le pharaon de la main gauche, de cette main gauche plébéienne et charmante qui, plus tard, devait si galamment porter son sceptre royal de folle avoine.
La révolution passa sur l'hôtel sans trop en changer le caractère. La fille, puis la petite-fille de madame Aurore reprirent, il est vrai, le nom bourgeois de mademoiselle Ouff, qui d'ailleurs convenait on ne peut mieux à leur taille en boule et à leur asthme héréditaire ; le nom d'Hosteî de Saint' Adamastor f aristocratiquement inscrit autrefois, autour d'un écusson, sur une étroite plaque d'ardoise, s'étala désormais en lettres d'or d'un pied, le long d'une interminable enseigne ; les boudoirs, les salons et les cabinets de jeu se transformèrent insensiblement en chambres garnies et en salons de table d'hôte ; mais ils gardèrent leurs boiseries gris-perle et blanc, leurs trumeaux de Watteau, leurs plafonds à moulures ; et maintenant, comme au temps jadis, les mignonnes émules de Manon et de Jeanne Vaubernier remplissaient le vieil hôtel de disputes et d'éclats de rire, se faisant tout le jour des visites de voisine, traînant leurs pantoufles par les corridors et passant le temps à s'essayer des bijoux faux devant les glaces.
Ce bizarre séjour me séduisit avec son vague parfum d'ambre, qui semblait une odeur restée d'autrefois dans les rideaux, et son petit jardin plein de buis taillés et de merles, qui me rappelait, malgré l'hiver, les charmilles de madame de Pompadour et le paravant de M. Antoine. Seulement, madame de Pompadour ce n'était plus mademoiselle Reine essuyant ses beaux yeux au clair de lune ; madame de Pompadour s'appelait Koset, portait des bas à jour et fumait des cigarettes. Jean-des-Figues, vous le voyez, avait fait des progrès sensibles dans sa façon de comprendre le xviii* siècle et l'amour !
Nivoulas ne soupçonnait rien. Il oubliait son roman et s'énervait dans cette Capoue. Cependant quelques nuages, la chose me chagrina pour lui, apparaissaient dans notre ciel trop bleu : Roset s'ennuyait.
En arrivant, Roset s'était trouvée très heureuse. Les amusements du cénacle, un peu de Champagne à la table d'hôte, Robinson, les spectacles, quelques bals d'étudiants et d'artistes, Ventrée au café surtout, cette fameuse entrée qui préoccupe chaque fois les ingénues de la vie galante autant qu'une actrice son rôle nouveau, tout cela, et moi un peu aussi, j'imagine, parut d'abord à la pauvre enfant le comble du bonheur et de la grande vie.
Mais l'esprit n'est pas long à venir aux filles, surtout, quand on les loge à l'hôtel Adamastor, et
les voisines de Roset, quoique jeunes, n'avaient plus, tant s'en faut, sa charmante naïveté.
Encore assez près des années de candeur pour aimer un peu les honnêtes garçons, peintres ou premiers clercs qui habitaient l'hôtel avec elles, mais travaillées déjà d'ambitions secrètes, corrompues par les sottes lectures, rêvant d'être à leur tour une de ces grandes courtisanes perverses qu'elles avaient vu de loin passer au bois ou aux courses et dont le roman et le théâtre leur présentaient sans cesse l'idéal, elles affectaient l'air positif et froid des filles à la mode, adoraient le fiacre par envie du huit ressorts, parlaient couramment louis, obligations et parures quoiqu'elles n'en eussent aperçu jamais qu'à la vitrine des joailliers et derrière les grilles des changeurs, et prenaient des airs à la Marco pour se draper, avec le plus beau sang-froid du monde, dans un châle quadrillé de quatorze francs.
Ces demoiselles eurent bientôt fait d'entreprendre l'éducation de Roset ; Mario surtout, une Parisienne petite et pâle, éclose, par je ne sais quel miracle, comme une violette blanche sans parfum, entre deux pavés du faubourg. Roset ne pouvait plus se passer de Mario, mademoiselle Mario me jetait des regards qui me faisaient songer au petit Turc et à ses bizarres jalousies... je sentais venir un malheur.
— « Que dirais-tu, Jean-des-Figues, si je te quittais ? » me demanda Roset un beau jour.
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Jean-des-Figues répond par je ne sais cfiielle impertinence cavalière, bien loin, certes, de sa pensée ; mais son rôle de sceptique le voulait ainsi.
— « Oh 1 j'en étais sûre que tu ne me pleurerais seulement pas » fait Roset moitié avec dépit et moitié avec joie, puis d'un ton de voix attristé :
— « C'est ce pauvre Nivoulas qui serait malheureux ! »
Le soir, Roset vint me trouver au café, en grande toilette. Elle ne voulut pas s'arrêter, Mario l'attendait dans une voiture. Elle avait l'air ému, indécis ; elle me prit la main, balbutia quelques mots ; puis, en fin de compte, m'embrassa ; et, comme ma mine étonnée semblait lui demander raison de ce public élan de tendresse :
— o Va consoler Nivoulas, imbécile ! » me ditelle à l'oreille en s'enfuyant.