LE SONGE DOR
' ST-iL rien de plus agréable que de faire son tour de boulevard après un bon dîner, le cigare aux dents et la lèvre parfumée encore d'un nuage de fin moka ou d'une goutte de vieux cognac roux comme l'ambre ? de sentir sous le sein gauche la douce et pénétrante chaleur que communique au cœur un gousset bien garni ? et, fermant les yeux à demi pour concilier les béatitudes de la digestion avec les nécessités de la promenade, de tout confondre en un même désir voluptueux, l'Idéal, le Réel, l'ombre de la demoiselle qui passe et les mille visions charmantes qui vous dansent dans le cerveau ?
Je me trouvais un soir dans ces dispositions. Mon étude publiée sans nom d'auteur — on fit
courir le bruit que c'était l'œuvre d'une grande dame fort lancée — ayant obtenu quelque succès, le libraire venait de m'en acheter une seconde édition le jour même. Le cerveau rafraîchi sous cette averse d'or, ma rage misanthropique un peu calmée, je m'étais offert un dîner somptueux, et je méditais au meilleur moyen de passer la nuit rose. Irai-je d'abord au théâtre ou au bal ? L'idée de ces joies désirées me causait par avance une vive émotion.
On trouvera invraisemblable qu'après avoir vécu plus d'un an à Paris, en plein monde littéraire, moi Jean-des-Figues, le sceptique et le désillusionné, j'en fusse encore à considérer une soirée au Château-des-Fleurs ou à Mabille, et le banal souper qui s'ensuit, comme le nec-plus-ultra des jouissances parisiennes. A cela je n'ai qu'une chose à répondre : j'étais ainsi !
D'ailleurs, parmi ceux-là qui vont rire de ma candeur provinciale, combien de débauchés par à peu près et de roués aussi candides que moi ? Coudoyer le plaisir sans jamais le prendre sous le bras, voilà le sort d'un tas de braves gens de ma connaissance. Toujours occupés du Paris élégant, ils en savent les héros, ils en saluent de loin les héroïnes, et finissent généralement par croire qu'ils ont beaucoup connu toutes sortes de choses dont ils ont seulement beaucoup parlé. Aussi je les comparerais volontiers, -n'était l'humilité de l'image, à ces garçons des cabarets à la mode
qui s'imaginent être de grands viveurs parce que quelquefois, en servant les petits salons, il leur sera arrivé de mettre l'oeil à la serrure.
Jean-des-Figues n'avait point ce travers. II était donc fort ému quand, le cœur plein de poétique concupiscence, il entra, pour se réjouir préalablement l'esprit et les yeux, dans un petit théâtre où se jouait la féerie-revue des Grains-de-Poivre.
Tous les grains-de-poivre étaient en scène, maillofs collants et chignons fous. — « Tiens-toi bien, Jean-des-Figues, on dirait que le plus mignon, celui de gauche, te fait signe. Tire ton col, relève tes cheveux... » Que vois-je, palsambleu? Roset au bout de ma lorgnette !
Le dernier tableau de la féerie finissant, je me posai en amoureux à la porte des artistes, et Roset aussitôt m' arrivait encapuchonnée, sans avoir pris le temps d'agrafer son burnous.
Ce n'était plus la Roset d'il y a trois mois» presque maigre et gardant encore sur la joue les chaudes couleurs du soleil, mais une Roset affinée, parisianisée, un peu grasse, sentant bon la poudre de riz, et qui se laissait deviner fraîche sous son rouge, comme les marquises poudrées paraissaient jeunes, malgré leurs tours de faux cheveux blancs ; une Roset parfumée et peinte, toute en cheveux, toute en dentelle, et plus appétissante que jamais. Je la retrouvais, ma belle pêche brune! mais mise en confiture cette fois avec force épices et tranches de cédrat, confiture ambrée, musquée et
sucrée, qu'il ne faut goûter que dans une cuiller de vermeil et sur la plus fine porcelaine.
Je m'aperçus avec quelque satisfaction que, ce 5oir-Ià, je n'avais pas à craindre pour elle l'injure de la faïence ou du ruolz, quand je vis une voiture nous attendant, avec un poney qui piaffait, sa rose à l'oreille, et un petit coquin de laquais or et bleu comme un marlin-pêcheur.
— « Mon breack ! » dit Roset fièrement.
Encore nouvelle dans son luxe, la brave enfant venait au théâtre en équipage de chasse. Puis elle prit le fouet et les guides. Un havanais, au même instant, pas plus gros que le poing, s'élança du fouillis des jupons et des fourrures, et, ses pattes de devant appuyées sur le tablier de la voiture, ne cessa pas, tant que les roues tournèrent, d'aboyer furieusement aux grelots tintants du poney.
Roset me racontait, en jouant aux propos interrompus, je ne sais quelle histoire de directeur de théâtre et de Valaque. Elle riait, me prenait la main, heureuse de me retrouver sans doute, mais heureuse surtout que je fusse témoin de sa splendeur. Moi, j'avais entièrement perdu la tête.
Où soupâmes-nous, et quel chemin nous ramena-t-il sous le vestibule d'un petit hôtel Renaissance ? Voilà ce que je ne saurais dire. Le souvenir de cette soirée m'est resté très vague, et même je ne jurerais pas que le vin, la vanité et la joie ne m'eussent grisé un peu.
Tout ce qu'il y a, c'est que je crus être ivre
décidément, et voir trouble, et voir double, quand j*eus remarqué rarchitecture de l'escalier et le costume du négrillon qui venait nous attendre au bas, un candélabre à la main.
— « Rien que ça de luxe I » répétait Roset.
Sans doute son luxe m'étonnait, mais ce qui
m'étonnait plus que tout, c'était une sensation bizarre qui, depuis quelques instants, s'emparait de moi et que j'essayais en vain de secouer.
J'étais bien sûr de ne m'étre jamais trouvé en bonne fortune pareille, bien sûr de n'avoir jamais mis le pied dans le petit hôtel de Roset. Et pourtant rien ne m'y paraissait nouveau : les fleurs des tapis, les moulures du plafond, les arabesques des murailles, je les reconnaissais comme si je les eusse vus déjà quelque part. Et chaque fois que le petit nègre, nous précédant, soulevait une nouvelle portière, je devinais ce qu'elle allait laisser voir.
— De deux choses l'une, me disais-je, ou bien il faut croire, comme Platon, aux existences antérieures, ou bien tu es ivre, Jean-des-Figues. Et trouvant la seconde hypothèse plus probable, je m'étudiais à marcher droit.
Enfin, de portière en portière et d'étonnement en étonnement, nous arrivons dans un boudoir où Roset, un moment disparue, me revint bientôt dans le plus galant déshabillé du monde.
Pour le coup, je renonçai à comprendre. Où diable avais-je vu Roset vêtue ainsi avec si peu de
pudeur et tant de dentelles ? Ce n'était, certainement, ni chez madame Ouff, ni à Maygremine i Et ce lit, ce nid d'amour, très-haut sous des rideaux très-bas, et cette clarté sommeillant au plafond, et ces babouches oubliées ?
Evidemment je vivais en plein rêve. Mais, comme le rêve était doux, comme il réalisait tous mes désirs à la fois et qu'il s'embellissait chemin faisant de circonstances fort agréables, je me résignai à rêver ainsi toute la nuit, priant l'aurore et le soleil de me réveiller le plus tard possible.
UNE IDYllE
^ES songes heureux s'en vont d'ordinaire aux premiers rayons, comme la rosée. Cette fois, chose singulière, quand le matin vint me réveiller, je m'aperçus que mon rêve ne s'envolait point. Un vrai soleil entrait par les rideaux et se jouait sur une foule de réalités charmantes dont la moins charmante n'était pas Roset qui s'élirait les bras en riant.
— « Que's grands yeux tu fais, Jean-des^Figues ?
— Pour mieux t'admirer, mon enfant 1
— Oh ! non, Jean-des-Figues, ne mens pas, c'est mon appartement que tu admires. On n'en voit guère de pareil : pas commode, mais original. Mon imbécile de Valaque a pris cela tout fait dans un livre... » Et de sa petite main brune elle me montra un livre à riche reliure qui se promenait dans les coussins.
Horreur! ce livre c'était mon livre, et l'hôtel de Roset, je m'en apercevais enfin, la description réalisée du palais idéal bâti pour mon héros. Profonde et comique humiliation des poètes et de la poésie ! Cet hôtel où je m'éveillais, ma fantaisie l'avait créé tout entier depuis la première marche de son escalier de marbre jusqu'à la plus haute ciselure de son toit doré; le galant encadrement des glaces, les plis amoureux des tentures, j avais tout trouvé, tout imaginé ; cet oreiller mignon, c'est moi qui en avais choisi la dentelle, et ce peignoir de soie blanche où Roset s'enveloppait si bien, c'est moi encore qui en avais compté les broderies à jour, les nœuds de rubans et les échancrures. Or, pendant que je soupirais ainsi après un paradis chimérique, le Valaque prenait mon rêve tout fait, tranquillement, et pour rendre la dérision plus amère, dans cet écrin qu'il me volait, qui installait-il ? Roset, ma petite perle noire !
— « Ah! nom de sort! » m'écriai-je en faisant voler le malheureux livre par la fenêtre.
Roset, qui ne comprenait rien à cette subite fureur, s'imagina que j'étais jaloux, et en fut ravie :
— a Ne pense plus au Valaque, me dit-elle i c'est moi qui ai eu tort de t'en parler. Mais si tu veux, je vais demander huit jours de congé à mon théâtre, et nous les passerons tous deux à la campagne. »
Ce projet ne me déplut point. Un bois, quand il s'agit d'encadrer une jeune fille, vaut les plus riches hôtels du monde ; et là, je n'avais pas à craindre que l'ombre du Valaque m'importunât. Vite en chemin de fer! nous sautons du wagon aux premiers arbres, et nous voilà partis à la découverte d'un bois.
— « En voici un qui sera complet avec deux amoureux! s'écriait Roset de temps en temps, il est déjà plein de fleurs et de tourterelles... » Mais, au bout d'une heure, on y découvrait des peintres, il fallait s'en aller plus loin.
Nous passâmes ainsi les huit plus beaux jours dont je me souvienne, mais beaux hélas ! sans m'en douter, car notre pauvre nature humaine est ainsi faite, que si le regret n'existait pas, le bonheur n'aurait de nom dans aucun dictionnaire. Loin des autres, tout à Roset, je me laissais aller à être amoureux naïvement. Je ne m'occupais pas de savoir, comme à Canteperdrix, si mon amour ressemblait bien à celui du pauvre Mitre. Grisé par l'odeur qu'ont les bois au printemps, je ne m'inquiétais guère non plus des railleries qu'un pareil retour de passion n'aurait pas manqué de provoquer parmi mes amis du cénacle, et je crois. Dieu me pardonne, que Roset me demandant comme autrefois : — Et si je te quittais, Jean-des- Figues?... Jean-des-Figues aurait répondu : — Si tu me quittais, Roset, j'en serais malheureux autant que Nivoulas !
Roset ne me le demanda pas, Roset avait bien autre chose à faire. La grande nature la transportait; aux moindres ondulations du terrain i — a Tiens, ça monte!... Tiens, ça descend !... » Et c'étaient des éc'ats de rire. Elle aurait voulu, pour mieux courir, quitter ses bottines à haut talon et ses jupons à créneaux. J'eus le bon goût de l'en dissuader Laissons dire les faux rustiques. La nature est bien assez luxueuse pour que tout luxe soit en harmonie avec elle. Une marche de marbre rose fait à merveille envahie par la mousse et cachée à demi sous les rosiers d'un parc devenus buissons, et la robe de Diane de Poitiers, ourlée d'or et de pierres fines, ne devait pas vraiment avoir mauvaise grâce à traîner sur le gazon des pelouses dans les forêts royales de Chambord ou de Chenonceaux.
Mais c'est Roset qu'il fallait voir étendue paresseusement sous son ombrelle au milieu des herbes du bon Dieu, avec sa robe de soie voyante, ses pompons, ses rubans flottants et ses dentelles, et ses gants étroit boutonnés, et ses délicates chairs parisiennes d'où s'exhalait un fin parfum de boudoir qui devait bien étonner les fleurs.
Roset n'aurait plus quitté les bois dont les belles futaies humides l'étonnaient en la ravissant autant qu'une forêt vierge et ses lianes. Roset ne connaissait, comme moi, que les belles aridités du midi provençal, ses côtes plantées d'oliviers couleur d'argent et d'amandiers au feuillage pâle, ses
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rochers couverts de lavande et ses ravines bn^lées du soleil, sans un brin d'herbe, où coule sur la marne bleue un mince filet d'eau claire.
Ici, au contraire, la verdure et l'eau, les fleurs humides, les mousses mouillées où le pied s'enfonce, et partout, même aux endroits élevés du bois où n'apparaissent ni étang ni fontaine, un bruit d'eaux cachées qui vous environne, comme si de petites sources couraient de tous côtés sous vos pieds en nombre infini, et montant par d'invisibles canaux dans l'intérieur des hautes herbes et jusqu'à la cime des grands arbres, venaient se résoudre en vapeur sur la surface veloutée des feuilles et affluer plus abondantes aux lèvres toujours fraîches des fleurs.
— a C'est plus beau, disait Roset dans son enthousiasme, oui, c'est encore plus beau que le travers des Sorgues à Maygremine ! »
La pluie elle-même ne nous arrêtait pas, et je me rappelle que nous fîmes notre dernière promenade par une de ces pluies, mêlées de soleil dans un joli ciel gris couleur de perle, qui conviennent aux mignons paysages des environs de Paris autant qu'un soleil bleu à une olivette, et qui les embellissent même comme certaines beautés de femme à qui va bien le demi-deuil.
Quelle fraîcheur il faisait ! on eût dit que toutes les petites sources invisibles avaient fait irruption cette fois, entr'ouvrant les rudes écailles de l'écorce ou brisant la fine enveloppe des feuilles
et des fleurs. Sous chaque arbre, sous chaque brin d'herbe sourdait un filet d'eau, et c'était, le long des étroits sentiers creusés dans le sable jaune, un murmure sans fin de ruisselets d'une heure et de cascades improvisées.
Un ébénier en fleur, planté dans un coin sauvage par le caprice de quelque forestier, avait l'air d'un vrai lustre d'église avec ses longues grappes toutes chargées de clairs diamants. Sur les pentes la mousse brillait, largement imprégnée d'eau, et les branches basses des châtaigniers étaient souillées de terre humide. Plus de jacinthes bleues, plus de jacinthes blanches, il ne restait que leur fr^le tige aux feuilles lustrées. Les fleurs du muguet, soie délicate fripée et fondue par l'averse, faisaient peine à voir comme des fillettes en robe claire que la pluie aurait surprises au sortir du bal ; les oiseaux prisonniers pépiaient dans les arbres, les feuilles s'égouttaient à petit bruit sous le couvert, et à certaine place où Roset une heure auparavant m'avait fait remarquer, non sans baisser les yeux d'une façon fort comique, un peu d'herbe foulée de la veille et un ruban perdu, nous retrouvions, tranquille entre les arbres, une petite flaque d'eau, marais microscopique où se mirait l'envers des feuilles et d'où sortaient, frissonnant à la brise comme des touffes de joncs, les pointes du gazon noyé.
Nous rîmes un moment comme des fous à ce spectacle. Mais notre gaieté ne dura guère... Les
hutt jours étaient écoulés ; le Panthéon, bleu de vapeur et pareil à une montagne, se dressait au loin par-dessus les arbres ; cela nous fit songer qu'il fallait regagner Paris.