‹ ŒuvresChapitre 17 sur 50 · CET IMBÉCILE DE NIVOULAS · texte numérisé non relu

CET IMBÉCILE DE NIVOULAS

^ E trouvai chez moi un mot de Roset :

Au bout d'un jour, à ce qu'il paraît, Nivoulas l'ennuyait déjà ; alors, elle avait eu regret de ses torts, et s'était mise en route pour retrouver Jeandes-Figues.

La nouvelle du mariage apprise en arrivant, venait de lui porter un coup. Mais elle ne m'en voulait pas, Reine étant belle.

a Quant à moi, continuait-elle, j'ai failli rester en gage au Bras-d'Or, malgré mon envie de repartir. J'étais si sûre de te ramener ! Je n'avais pris que juste l'argent du voyage. Heureusement, cet imbécile de Nivoulas, qui me poursuivait avec l'intention de me tuer dans tes bras, est arrivé a temps pour payer la note.

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« Ne sois pas jaloux de lui, je Taî en horreur; il m'aime trop, et le pauvre garçon aura fait un triste voyage... » i

Puis en matière de post-scriptum :

a Décidément, ce Nivoulas m'obsède, mais j'ai mon idée. J'ai rencontré, ce matin, mon premier mari, Janan, toujours noir comme un Maure, et depuis il rôde autour de l'hôtel. Si je me mettais en ménage moi aussi I Ce serait drôle, n'est-ce pas, Jean-des-Figues? »

Au-dessous du mot « drôle » , près de la signature, il y avait une petite tache pâle, une larme, en forme de poire de bon chrétien.

Je n'attachai pas grande importance à ce postscriptum ni à cette larme. Je savais la belle capable de tous les caprices, et même au besoin de se refaire bohémienne par dépit ; mais je savais aussi que ces caprices ne duraient pas, et j'espérais bien, après une nouvelle lune de miel sous une arche de pont, d'apprendre bientôt sa rentrée triomphale dans Paris.

Cependant mon mariage allait bon train, et vous pensez bien qu'il ne m'enthousiasmait guère. J'essayai bien d'abord de me monter la tête à l'endroit de mademoiselle Reine ; mais outre que le souvenir de Roset me poursuivait toujours, je ne tardai pas d'un autre côté à m' apercevoir que Reine, mon blanc fantôme de marquise, le beau lis virginal plein de fraîche rosée, était devenue tout doucement pendant mon absence à Paris une

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vraie petite cocodette de province ; car il y a maintenant des cocodettes partout, grâce aux chemins de fer let aux journaux de modes. Mademoiselle Reine avec quatre ou cinq de ses amies de pension, la fine fleur de l'aristocratie cantoperdicienne, lisaient la Vie Parisienne au fond des Alpes, chantaient Offenbach d'un accent délicieusement provençal, et promenaient, le dimanche au sortir des vêpres, sur les cailloux poinlus de la place du Cimetière Vieux, d'invraisemblables robes à fanfreluches.

Quelques petits cousins revenus pâles de leur cours de droit, monocle sur l'œil, pantalon collant, un stick garni d'or à la main pour monter des chevaux de ferme, donnaient la réplique à ces demoiselles.

C'était horrible ! mais le moyen de se dégager ? Mes façons parisiennes et la coupe distinguée de mes cols m'avaient conquis irréparablement la bonne madame Cabridens ; M. Cabridens, qui, sous sa bedaine de notaire cachait une âme de littérateur, était ébloui de ma jeune gloire ; quant à mademoiselle Reine, même sans le souvenir de nos amours, elle aurait, je crois, épousé le diable en personne si le diable avait dû la conduire à Paris.

Enfin le jour du mariage fut fixé ; les couturières coururent la ville, on s'inquiéta des invitations; le pâtissier de la grand' rue rêva, en me voyant passer, pièces montées et gâteaux de fécule,

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et j'allais devenir, sans plus de résistance, le glorieux gendre de M. et madame Cabridens, quand un beau matin je vis entrer chez moi, devinez qui? Nivoulas mon ennemi, Nivoulas harassé, suant, et poudreux comme une route départementale.

Croiriez-vous que depuis un mois, cet homme de bronze, ce romancier pratique et musculeux, devenu bohémien par amour, suivait Roset sur les grands chemins, tremblait devant Janan qui ne daignait même pas être jaloux de lui, et f>oussait aux roues à l'occasion quand la caravane grimpait une côte ?

J'eus peur d'abord qu'il ne vînt me tuer, tant son regard, en entrant, était farouche. Mais d'une voix suppliante, qui faisait l'opposition la plus comique avec la fureur de ses yeux :

— « Venez, Jean-des-Figues, me dit-il, venezvite, il n'y a pas de temps à perdre. »

Et, sans me donner d'autre explication, il s'assit sur le bord de mon lit, dans l'attitude de la plus profonde douleur. Puis, comme s'il se fût parlé à lui-même :

— o O le gueux ! ô le bohémien ! murmur-a-t-ii en serrant les poings, faire tenir un mulet borgne par une femme ?»

Miséricorde ! Roset... (Nivoulas était si désespéré qu'il s'assit et qu'il se leva plus de vingt fois pour me raconter t^tte lamentable aventure), Roset, en vendant avec son Janan un mulet vicieux

sur le champ de foire, avait reçu au sein un mortel coup de pied. Nivoulas l'avait laissée expirante, au milieu des bohémiens, à une lieue loin de Canteperdrix, dans la caravane dételée.

— « Et c'est vous qui venez me chercher ? »

lui dis-je, saisi d'admiration et touché jusqu'aux larmes. . .

— a Laissez-moi, je l'aime toujours, fit-il en se détournant pour ne pas voir que je lui tendais la main ; mais elle est malade, bien malade, et quoiqu'elle ne m'en ai rien dit, j'ai compris, j'ai cru deviner, Jean-des-Figues, que peut-être cela lui ferait plaisir de vous voir. »

Laissez-moi, je l'aime toujours !... Comme il me parut grand en disant cela, cet imbécile. Et quand nous arrivâmes au campement des bohémiens, quand les trois vieilles femmes qu'un peu d'argent avait séduites, me montrèrent, en l'absence de Janan, Roset tout au fond de la caravane, Roset couchée sur un grabat et pâle comme une morte, quand je la vis ouvrir les yeux faiblement et me regarder, alors un grand remords me prit, et j'eus envie de lui crier :

— Ne m'aimez pas, Roset ; n'aimez pas ce misérable Jean-des-Figues, c'est Nivoulas plutôt, l'imbécile de Nivoulas qu'il faut aimer !

Mais voyez le divin égoïsme des femmes : Roset, tout entière à son bonheur, n'eut ni un regard de remercîment ni un sourire pour ce pauvre garçon qui pleurait silencieusement dans un coin.

La nuit tombant, on dut partir.

— « Janan va venir ! » disaient les vieilles.

Mais elles me jurèrent que je pourrais encore voir Roset le lendemain, et tous les jours, si je voulais, jusqu'au départ.

EST-CE Q.U'0N SAIT?... ALLEZ-Y VOIrI...

^'avais fait bien des projets pendant la nuit pour délivrer Roset et rompre mon mariage, mais le lendemain matin, quand je revins à la place où j'avais laissé la caravane, je n'y trouvai plus que les ordinaires reliefs des ânes et des mulets, quelques morceaux de bois éteints entre deux grosses pierres noircies, et sur le bord du fossé, Nivoulas qui se lamentait, assis dans l'herbe.

— « Bon Dieu ! disait-il en s' arrachant des poignées de cheveux roux, Janan aura tout su... les

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maudites vieilles nous auront trahis !... Et ils emmènent Roset mourante avec eux !... ils l'emmènent ! ... »

Tout cela n'était que trop vrai ; tandis que Nivoulas dormait, les bohémiens avaient décampé sans même songer à lui rendre sa valise. fDe quel côté étaient-ils passés maintenant ? comment faire pour les atteindre ?

Mon émotion fut telle à cette nouvelle que j'en oubliai subitement mon mariage et Canteperdrix : — a C'est ta faute, Nivoulas !... Ta faute, te disje ! . . . » Puis je me calme, je me mets en route au hasard. Nivoulas me suit, en pleurant toujours. Nous voilà battant le pays de compagnie.

Pas plus de bohémiens, pas plus de Roset que sur la main.

Aurais-tu rêvé ? me demandais-je quelquefois. Et le fait est que ce campement, tel que je me le rappelais, à la nuit tombante, les feux allumés, les trois sorcières, l'ombre de deux ânes et d'un mulet noire sur un ciel encore clair, toutes ces choses et Roset au milieu, presque morte, ressemblaient moins à une aventure réelle qu'aux images que se créent un cerveau malade. Nivoulas, dont la présence seule attestait que je n'avais pas rêvé, Nivoulas, long comme il était, et rendu tout à fait diaphane par la douleur, prenait lui-même à certains moments des apparences fantastiques.

Enfin, découragés, nous nous séparâmes. Nivoulas s'en alla sans vouloir me donner la main ; moi,

je rentrai à Canteperdrix, harassé, la tête perdue, sentant mille débris se heurter dans le naufrage de ma raison : noires épaves de mes systèmes fracassés, beaux rêves réduits en miettes, qui flottaient et roulaient sur l'eau, lamentables et magnifiques, pareils aux poulaines dorées des vaisseaux du roi après le désastre de la Hogue.

Comme je refusais toute explication sur les motifs de mon absence, mon père me justifia aussi bien qu'il put, et les préparatifs du mariage recommencèrent de plus belle. Je n'eus pas même le courage de rompre, j'étais entièrement incapable de volonté.

Une idée fixe me tenait : si Roset était morte !

Mon père s'effrayait de me voir toujours, disaitil, dans la lune. Ce mystérieux voyage avec un inconnu, la tristesse que j'en avais rapportée, tristesse inexplicable au moment d'épouser celle que j'aimais, tout en ma conduite paraissait au pauvre homme incontestables symptômes de folie ; il se rappelait avec désespoir l'accident survenu à mon enfance par la faute de Blanquet, et plus d'une fois les larmes me vinrent aux yeux de le voir, d'un air accablé, secouer la tête en me regardant.

Un jour, à la Cigalière, je m'aperçus que la terre avait été remuée de frais autour du figuier. Pourtant la saisoa ne valait rien pour fouir. Je m'informai :

— « Ce sont des bohémiens, me répondit mon père, qui ont enterré quelque chose là, un matin...

Le tronc du figuier m'empêchait de bien voir... et puis ces gaillards-là, petit, il ne fait pas bon se mêler de leurs affaires...

— Et qu'ont-ils enterré ?, . .

— Est-ce qu'on sait ? » fit-il en arrachant un bourgeon gourmand.

Est-ce qu'on sait... Ces cinq mots d'abord ne me frappèrent point. Mais bientôt autour de la petite phrase jetée, une série d'imaginations folles naquirent, se succédèrent, comme les cercles qui courent sur l'eau, et toutes finissaient par se confondre en une commune obsession, toutes me faisaient entrevoir des rapports étranges entre deux faits qui peut-être vous sembleront n'en avoir guère : la disparition de Roset et la terre remuée sous mon figuier.

Le soir, sur la place du Cimetière Vieux, à l'heure où les moineaux font tapage dans les ormes, quelques personnes allaient et venaient.

D'un air indifférent, je me mis au pas de la promenade, à la droite de M. Cabridens; puis toujours à mon idée, je fis descendre la conversation, par cascades habilement ménagées, du prix courant des chardons et des garances dont la société s'entretenait, aux mœurs singulières des bohémiens. Cette manœuvre me fut d'autant plus aisée que l'inépuisable M. Cabridens avait autrefois, nous dit-il, élaboré un mémoire sur cet important problème ethnologique...

— « Ethnologique et social 1 interrompit le nouveau

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substitut, petit jeune homme de trente-six ans, frais comme cire, et si blond, si blond qu'on apercevait distinctement sa peau trop blanche à travers Tor clair de ses favoris. Social ! ai-je dit : est-ce, en effet, autre chose qu'un problème social, ces tribus qui vivent nomades en pleine France comme l'Arabe dans son désert, qui se rient des gouvernements, qui ne veulent ni lois ni prêtres, qui méprisent l'état civil, et qui, chose épouvantable à penser, naissent, se marient et meurent, librement comme ils l'entendent? Est-ce... »

Au risque de me faire un ennemi, j'interrompis le disert substitut.

— « Pardon I mais quand un bohémien vient à mourir?

— Si c'est dans la ville, monsieur, on porte le mort à l'hospice qui se charge des sépultures ; mais, vous comprenez, s'il meurt en plein champ, sur une route, alors, psitt... Allez-y voir! » Et làdessus, de l'index de sa petite main grasse, le joli substitut décrivit en l'air un geste qui me donna le frisson.

Est-ce qu'on sait?... AUe\-y voir!,.. Ces deux courtes phrases me bourdonnèrent longtemps dans le cerveau, se cognant aux parois comme deux hannetons fantastiques.

Quelle aventure étrange si mes pressentiments ne me trompaient pas : Roset mourant par ma faute, assassinée peut-être ( ces bohémiens sont capables de tout !) et ensevelie (remarquez, ici.

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le doigt de la Providence 1 ) sous le même figuier où j'étais né.

Je fis un rêve tout éveillé, en descendant vers la rue des Couffes.

Je me voyais à la place de mon père, dans le bastidon de la Cigalière, l'oeil collé au trou du volet. Le jour levant blanchissait à peine ; les vignes, les champs étaient déserts; les cultures, laissées de la veille, attendaient.

Puis, un bruit de grelots. Une voiture qu'il me semblait connaître, s'arrêtait au bas du champ, sur le chemin. Un grand diable bnm et sec en descendait, Janan sans doute ; ... il choisissait l'endroit... il creusait une fosse... Qu'apportent ces trois vieilles femmes, dans un drap?...

Les branches et le tronc m'empêchaient de bien voir, comme mon père, mais je croyais distinguer, dépassant le drap, des cheveux noirs flottants et une petite main.

C'était fini, j'entendais la terre tomber. Les vieilles remportaient le drap et la pioche... Un coup de fouet !... En route, en route, disait Janan, et, au même moment, le soleil apparu colorait en rose la vieille vigne, le tronc lisse et les larges feuilles du figuier, la voiture qui disparaissait au tournant du chemin, et la terre fraîche de la fosse!

Une question me restait à faire ;

— « A propos, père, quel jour donc ces bohémiens s'amusèrent-i!s à fouiller ainsi sous le figuier?

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— Diantre, Jean-des-Figues, ce figuier t'intéresse bien, répondit le brave homme en riant de son bon rire ; quel jour ? je Tai, ma foi ! bien oublié ! »

Puis, comme si le souvenir lui revenait tout à coup :

— « Eh ! parbleu ! il y aura deux semaines demain. C'était justement le matin où tu partis si vite, Jean-des-Figues, sans avertir personne. »

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