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DÉCIDÉMENT LA MÉDITERRANÉE EST BLEUE

'EPENDANT, de TautTC côté du cap, l'heure des courses approchant, les Antibois sortaient de leurs remparts et arrivaient par groupes à l'Ilette, désireux de voir le départ des coureurs, mais surtout impatients d'assister au lancemement solennel de la Castagnore et d'admirer les manœuvres savantes des six capitaines qui la monteraient. Bourgeois et patrons de barque, dames de la ville en toilette, paysannes paraissant plus brunes sous le blanc éclatant de leur chapeau niçois, tout Antibes se pressait autour du petit port. Le soleil, un soleil superbe ! promenait capricieusement ses rayons du bonnet flottant des artisanes

au plastron écarlate des servantes Brigasques. Quelle joie, coquin de sort, et quelle foule ! Tant de monde surchargeait l'Ilette, que l'Ilette, s'il elle eût été bateau, aurait coulé à fond ce jour-là.

Pas un nuage au ciel... Juste ce qu'il fallait de brise.

Les pavillons luisaient, les voiles frissonnaient par toute la baie, tandis que le tambour de ville battait, battait Tappel des courses dans le bateau de la Prud'homie. Les voiliers couraient de-ci, de-là, essayant des bordées. Les rameurs «exerçaient aussi, biceps tendus, nus jusqu'aux hanches, dans leozs Jaarques sans gouvernail. Car le gouvernail n'est pas admis, et Ton doit se diriger à la rame. A l'arrière du bateau, et regardant les rameurs en face, demi-nu comme les autres, un homme est assis. Des bras et du corps il bat la mesure pour que les rames tombent d'accord ; il interpelle les rameurs, les encourage, les inspire : — « Zou l Jouzé. . . Zou ! Marius. . . Hardi, les enfants !... » et si l'haleine manque, si le courage vient à faillir, l'homme, sans quitter les rameurs des yeux, sans cesser de marquer la mesure avec la tête et le buste, inonde d'eau de mer, à pleine épuisette, leurs têtes frisées et leurs dos.

Tandis qu'au dehors tout était en joie, tout, à l'intérieur du Bigorneau, était tristesse et désespoir : Saint-Aygous disparu, Cyprienne partie 1

Comment s'embarquer, comment mettre à Teau la Castagnore ? Escragnol, Arluc, Barbe et Varafigod, désespérés eux-mêmes, essayaient en vain de trouver quelques consolations pour l'infortuné Lancelevée également accablé et comme père et comme marin.

— a Capitaine, voyons, capitaine !...

— Ah ! mes amis, mes chers amis, ne m'appelez plus capitaine ; vous pouvez m'appeler colonel à présent 1 »

Fabien feignait une tristesse hypocrite. Que Saint-Aygous, comme le bruit s'en répandait dans Antibes, eût été enlevé la nuit, par de certains Barbaresques, sur une felouque, la chose ne pouvait lui déplaire. Et pour ce qui était de Cyprienne, de son inexplicable disparition, il s'en remettait volontiers à la Providence. Cyprienne ne pouvait être loin, puisque, le matin même, Varangod l'avait vue. Plus tard, on retrouverait Cyprienne ; l'important était, pour le quart d'heure, que la Castagnore ne partît pas.

— a La Castagnore partira, elle partira quand même! s'écria soudain Lancelevée. Saint-Aygous prisonnier, ma fille disparue, il y a là un cas de force majeure que les règlements n'ont pu prévoir.

— A bas les règlements!...» répondirent en chœur Escragnol, Varangod, Arluc et Barbe ; mais Fabien, lui, ne parla pas, Fabien se vit perdu, Fabien devina ce qu'allait proposer Lancelevée.

— « Le rhumatisme m'a roidi, je ne compte plus. Mais VOUS voilà cinq. Varangod, qui a Toeil bon, prendra la barre. On supprimera deux avirons. Huit bras comme les vôtres en valent douze, vos huit bras et les deux yeux de Varangod doivent aujourd'hui sauver l'honneur de la Castagnore.

— Vive la Castagnore ! » crièrent les cinq capitaines moins Fabien, en se présentant sur la terrasse du Bigorneau.

— « Vive la Castagnore !... » répondit la foule, lorsqu'elle aperçut les capitaines radieux dans l'ombre dorée que projetait la courge en fleur.

Escragnol et Varangod enlevèrent la toile goudronnée qui cachait la Castagnore aux regards du soleil antibois, et sa coque apparut, luisante et peinte comme le petit poisson bigarré qui porte le nom de castagnore. Arluc et Barbe réconciliés se 'mirent tous deux au cabestan.

Le capitaine Lancelevée, brandissant sa béquille ainsi qu'un sabre, écarta la foule du plan incliné garni de rails en bois sur lequel allait glisser la Castagnore avant de plonger sa poupe dans les flots éclaboussés.

On se montrait les capitaines : — « C'est Arluc, Barbe, Varangod, c'est Escragnol, c'est Lancelevée... il manque Saint-Aygous, on ne voit pas mademoiselle Cyprienne... » et les femmes disaient en regardant Fabien :

— « En voilà un qui doit bien ramer. Il a navigué partout : il paraît que c'est un pirate ! »

Le pirate était triste et considérait les rames avec quelque mélancolie.

— a Au cabestan, tonnerre ! » s'écria Lancelevée. Les poulies grincèrent, les cordes se tendirent,

et la Castagnore cria.

— « Hardi, capitaines, encore un tour ! »

Encore un tour :... cran... cran... Le canot

oscilla sur sa quille, la foule fit silence, Fabien, se sentant mourir, ferma les yeux.

Soudain, un horrible craquement, puis des jurons ; et un immense cri poussé par la foule.

Immobile depuis deux ans sur le calcaire aigu de rilette, briilée du soleil, battue du mistral, ruinée par les alternatives de la chaleur et de la gelée, la Castagnore, sous une secousse trop brusque imprimée au cabestan par l'irascible Barbe et le fougueux Arluc, la Castagnore venait de tomber en miettes.

L'heure sonnait ; le tambour de ville battait toujours : ran tan plan !... ran tan plan !... sur le bateau de la Prud'homie, mais, de l'événement, les courses se trouvèrent retardées, et le coup de fusil, signal attendu, ne partit point.

— « Sauvé ! » pensait Fabien. Sa joie fut de courte durée.

Au même moment un son de trompe retentissait en guise de salut, et, gracieusement incliné sous sa voile latine, un petit yacht, que nous connais-

sons, rompant la ligne des bateaux rangés déjà, venait jeter l'ancre devant le musoir.

— o Les pirates ! cria la foule.

— Le Singe- Rouge ! » soupira Fabien; et, voyant à l'arrière une silhouette de femme, le peintre ajouta :

— « Tout est perdu encore, les gredins me ramènent Brin-de-Bouleau. »

Mais ce n'était pas Brin-de-BouIeau que Trébaste et Miravail ramenaient. Brin-de-Bouleau, dans la petite crique toute frissonnante de tamaris et toute embaumée de fenouils, Brin-de-Bouleau avait causé avec Cyprienne, et Cyprienne l'avait trouvée charmante.

Brin-de-Bouleau avait dit à Cyprienne :

— « Mariez-vous avec Fabien, ça m'est égal si je dois garder Saint-Aygous. »

Puis elle avait ajouté :

— a Les demoiselles comme vous, mademoiselle, en veulent à celles comme moi ; on pourrait pourtant s'arranger, vous aimeriez les gens d'esprit et nous laisseriez les imbéciles. »

Brave Brin-de-Bouleau ! A ce moment évadée de Saint-Honorat, elle posait son petit talon nu sur le sable de la Croisette, Saint-Aygous, aussi ingénieux que volage, lui ayant trouvé un moyen de quitter l'île, sinon à pied, du moins sans mal de mer.

Brin-de-Bouleau avait revêtu un caleçon, Saint- Aygous s'était embarqué sur le bateau ravi par

Cyprienne ; et, lui ramant, Brin-de-Bouleau remorquée, et pareille à Vénus dans le remous blanc laissé par la barque, tous deux venaient d'arriver à Cannes, terre civilisée où les cafés ne manquent pas.

Trébaste, du haut du Singe-Rouge, voulait raconter tout cela.

— « Chut ! dit Fabien, je me marie. »

Puis, sans attendre des explications qu'il, craignait, il baisa la main que mademoiselle Cyprienne lui tendait par-dessus le bordage.

— a Capitaines ! la Castagnore est morte, mais le Singe-Rouge nous offre son bord. Aujourd'hui le cercle nautique ira à la voile ! »

On s'embarqua.

— « Pauvre Castagnore ! » soupirait Lancelevée en regardant les débris noirs qui jonchaient l'Ilette.

— « Bah ! nous avons de nouvelles courses dans deux mois. La Castagnore, dans deux mois, sera réparée. »

A ces mots, Fabien pâlit.

Mais Cyprienne se penchant à son bras :

— « Nous serons mariés d'ici là, Fabien. Nous irons à Paris, Paris n'est pas loin de Chennevières, et là, monsieur le paresseux, je vous apprendrai à ramer. »

Un coup de fusil, les bateaux s'ébranlent.

— « Regarde, Fabien, la mer est bleue ! »

criaient Trébaste et Miravail.

La mer, en effet, était bleue ce jour-là, bleue

d'un bleu intense, bleue à ce point sous le ciel bleu, qu'il aurait suffi au peintre de tremper son pinceau dans l'eau pour trouver le ton exact du ciel. Mais tout l'azur de la Méditerranée ne valait pas pour lui, à ce moment, le bleu charmant et malicieux qui riait dans les yeux de mademoiselle Cyprienne Lancelevée.

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