‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 15 sur 16 · UNE PLACE, ETC · texte numérisé non relu

UNE PLACE, ETC

Le lendemain Dorcelle recevait de sa belle blonde un billet qui contenait ces mots.

« Je suis libre bien plus tôt que je ne l'espérais ; c'est ce soir bal chez Habille ; mais les beaux jours tirent à leur fin, il faudra bientôt renoncer à ces danses dans un jardin, c*est pourquoi je brûle d'envie de profiter de la belle soirée que nous aurons encore, pour aller une dernière fois... car ce sera bien la dernière, revoir ces lieux où j'ai fait votre connaissance et qui pour cela auront toujours de Fattrait pour moi. Ce soir donc je me rendrai à Mabille avec ma bonne Nancy, et je compte vous y trouver ; n'allez pas manquer dy être surtout!... Oh mais non, non, vous y serez, je ne veux pas en douter. A ce soir, mon ami. Celle à qui vous avez tourné la tête, et qui n'est plus heureuse que près de vous.

AUGUSTIRA. i

— Il est très-gentil ce billet... très-bien tourné! dit le jeune homme après l'avoir lu une seconde fois... Oui certes, j'irai ce soir à Habille. Ah ! l'intervalle n'a pas été bien long cette fois I Peut-être, maintenant qu'elle s'est donnée à moi, sait-elle elle-même abréger les séparations, les femmes sont si rouées!... Ah! c'est vilain ce que je dis là!... Hais aussi pourquoi celle-ci éprouvait-elle tant de difficultés rien que pour me donner de ses nouvelles, et aujourd'hui il y a cinq jours à peine que nous avons dîné ensemble, et elle peut me donner un nouveau rendez-vous... Tant mieux après tout!... Quel dommage que

le marquis soit reparti si brusquement, je l'aurais mené à Habille avec moi... je lui aurais fait voir Augustina... Hais il est parti, j'irai seul... Ce n'est pas amusant d^aller seul dans ces endroits-là... Tiens, une idée, allons voir si Godineau peut y venir avec moi I

Dorcelle se rend chez Godineau, qu'il trouve en train de terminer sa grande toilette, avec le costume tout neuf qu'il avait pour se marier avec mademoiselle Érato.

— Bonjour, cher ami, s'écrie Godineau tout en continuant à perfectionner le nœud de sa cravate. Parbleu, vous arrivez bien... vous ne pouvez pas arriver mal, du reste ! Hais enfin, vous venez à propos...

— Comme vous vous faites beau, Godineau, le costume de cérémonie!... Est-ce que vous allez encore essayer de signer un contrat de mariage!

— Essayer estcharmant... et juste, mafoil... car jusqu'à, présent je me suis borné à des essais. . . Non, mon maître, je ne vais pas encore pour signer le contrat, mais je vais me présenter à un père auquel il s'agit de convenir ; on m'a assuré que j'étais un garçon dans ses eaux... enfin que je lui irai... Écoutez, voici ce que c'est : celte obligeante madame Cabochon a mis dans sa tête qu'elle me marierait... vous comprenez que moi je la laisse faire! En apprenant mon choux-blanc dans la famille Turq, dont je ne regrette pas la mélasse! madame Cabochon s'est écriée : « J'ai quelque chose qui cette fois ne vous glissera pas dans la main ! Venez demain à la soirée de H. Grosbœuf, vous verrez la jeune personne, elle vous verra, la maman y sera, pas le papa, parce qu'il a la goutte et ne

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peut pas marcher ; mais vous ferez déjà connaissance avec la mère et la fille ; vous aurez un pied dans Fétrier. » Fort bien. Je me dis : puisqu'il ne s'agit que d'aller chez les 6rosbœi|f pour avoir un pied dans Fétrier du mariage, allons nous livrer à cette équitation. Je me rendis donc chez les Grosbœuf... où je vous ai mené une fois...

— Oh! je m'en souviens... diable! ce sont de cesioirëes <}ui ne s'oublient pas !

— Madame Cabochon y était; elle me présenta à madame Requin et à mademoiselle Âglaure sa fille. Cette demoiselle a de vingt à vingt-sept ans... Elle n'est pas absolument jolie... elle n'a pas été vaccinée et ça se voit! mais elle a Tair d'une très-bonne personne. Elle ne rit pas sans cesse, comme mademoiselle Lucinette, mais elle n'a pas l'air roide et gourmé de la fière Érato; de plus, elle ne touche pas du piano! sentez-vous tout le charme de cette omission. Maintenant que toutes les demoiselles touchent du piano, même les filles de portier, une jeune personne qui ne tape pas sur cet instrument est devenue une chose rare ! Elle n'est pas jolie, c'est vrai ! mais, elle ne touche pas du piano ! Bref, pour en faire ma femme c'est fort suffisant, parce que moi je ne trouve pas qu'il soit du tout nécessaire d'adorer sa femme... C'est du luxe cela ! Et puis, quand on adore une femme, on en est jaloux ; et un mari jaloux c'est ce qu'il y a de plus ridicule sous la calotte descieux... Comment trouvez-vous ce nœud de cravate?

— Admirable ! digne de feu le comte d'Orsay, le roi de la mode!

— Je fis donc connaissance atec ces dames... Je jouai aux petits jeux innocents avec mademoiselle Agiaure... où j*eus occasion d'admirer ses réparties spirituelles : Quand elle me dit : « Je vous vends mon corbillon » et que je répliquai conune c'est l'usage : a Qu*y met-on? b Elle me répondit : c Tout ce que vous voudrez ! » C'était gracieux, hein !

— Hais il me semble que cela ne rimait pas.

— Oh! ça m'est bien égal! je ne tiens pas à la rime, moi. Bref il parait que je plus beaucoup à ces dames, c'est ce que madame Cabochon me dit à l'oreille. Je reconduisis madame Requin et sa fille à leur demeure, rue des Haj*tyrs, et avant de me quitter, la maman m'engagea à aller la voir, m'âssurant que monsieur Requin serait enchanté de faire ma connaissance.

— Il me semble que cela va comme sur des roulettes ! et la fortune?

— Ah ! vous pensez bien que je me suis informé près de mon entremetteuse, voici ce quelle m'a répondu : c La dot n'est pas forte, Agiaure ne vous apportera en dot que mille écus comptant, mais voici ce qui vaut de l'argent: celui qui l'épousera sera mis sur-le-champ en possession d'une très-bonne place, très-bien rétribuée. C'est son parrain, homme très-influent, qui fera avoir cette place à celui qui épousera sa filleule. Ma foi, je vous avouerai que cela me sourit assez! Trois mille francs de dot c'est peu de chose, mais une place solide, cela tente! le courtage va si peu depuis quelque temps, que je l'abandonnerai sans regret, et vous me voyez

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me disposant à aller faire connaissance avec le papa Requin...

— C'est fort bien, mon cher, moi je venais vous offrir de m'accompagnôr ce soir à MabiUe. Vous ne pourrez peut-être pas?

— Si fait, j'irai avec vous ce soir, mais à condition que vous allez venir avec moi, ce matin, voir là famille Requin.

-^ Y pensez-vous? quoi, vous voulez encore m'enmener! vous oubliez donc que je vous porte malheur.

— Allons donc, folie que tout celai je ne suis pas fataliste moi I ni superstitieux ; il est impossible qu'un ami tel que vous me porte malheur! D'ailleurs cette fois... je n'ai pas à redouter que la demoiselle se trompe et de-

. vienne éprise de vous ; elle nlfe connaît déjà, je lui plais, je lui conviens, et je ne crains pas que vous ayez envie de Qie la souiller.

— Mais que voulez-vous que j'aille faire chez ces personnes que je ne connais pas?

— Je vous présente comme mon ami intime, dont les sages conseils m'ont toujours guidé : et tandis que le père goutteux me tiendra, vous verrez, vous examinerez la maison, vous avez du coup d'œil, du tact, vous me direz si je puis compter sur mille écus comptant.

^— Soit ! mais vous de votre côté, tâchez de savoir quelle est cette place que Ton vous promet en épousant.

— Soyez tranquille, je m'informerai. Me voici superbe^ partons, je vous offre une voiture.

— Je Taccepte.

La rue des Martyrs ne fessemble pas plus au haut du faubourg Saint-Hartin, que le bouleyard des Italiens au boulevard Beaumarchais. Le faubourg Montmartre est élégant jusque dans ses derniers détours. Là, vous sentez encore votre Chaussée-d'Antin à plein nez, car à chaque instant passent près de vous des petites femmes mises avec coquetterie et qui embaument le patchouli et le musc, ou tout au moins le vinaigre deJBulIy : odeurs qu'il vous serait bien difficile de rencontrer dans le haut du faubourg Saint-Martin. Le voisinage de NMre-Dame de Lorette et du Casino Cadet doit être pour beaucoup dans Télégance de ses habitaiits. Quelle qu'en soitla cause, toujours est-il certain que vous ne monterez pas une de ces rues qui terminent le faubourg Montmartre, sans rencontrer une grande quantité de jolies fammoB. Heureux faubourg!

Les deux amis sont arrivés devant la demeure de la famille Requin; la maison est très-confortable, le concierge presque poli, Tescalier parfaitement tenu.

— Cela s'annonce bien, dit Godineau, car j'ai remarqué qu'il ne fallait pas avoir confiance en des gens qui demeurent dans une maison malpropre. C'est au second... nous y voici... Un bouton au lieu de sonnette; bigre! voilà qui est bon genre tout à fait! je tire le bouton.

Une bonne campagnarde vient ouvrir, et elle annonce en estropiant les noms, comme c*est généralement l'habitude des bonnes, même de celles qui n'arrivent pas de leur village.

— M. Gobineau et M. Ficelle ! crie la domestique en

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ouvrant la porte d'un petit salon meublé avec profusion mais avec peu de goût. Toute la famille est là réunie : le papa étendu dans un de ces fauteuils dit ganaches, et la jambe gauche enveloppée de flanelle, posée sur un petit tabouret; la maman assise et lisant près d une fenêtre, et la demoiselle un peu plus loin se brodant des manchettes.!

— Touchant tableau de famille ! murmure Godineau, tandis que Dorcelle, encore sous Tempire d'une envie de rire, causée par le nom que la bonne vient de lui donner, se mord les lèvres pour ne point éclater en saluant M; Requin qui, outre sa figure joviale et enluminée, a trois nez superposés les uns sur les autres ; c'est-à-dire que sur son nez ordinaire est poussé un énorme rejeton, lequ||»a aussi donné naissance à une troisième combinaison nazale ; et pour quelqu'un qui n'y est pas habitué, cette superbe floraison de nez produit nécessairement un singulier effet. Cela saisit aussi Godineau qui reste au milieu de sa phrase d'entrée en apercevant le pif de M. Requin ; car si jamais nez mérita le nom de pi/ c'est bien celui-là.

La maman et sa fille se sont levées avec empressement pour recevoir les deux amis. Le papa ne peut pas se lever, mais il salue de la tête en souriant d'une façon très-expressive. Tandis que Godineau a dit :

— Mesdames, monsieur, je profite de l'aimable invitation de ces dames pour... pour...

Ici, l'aspect du nez du père de famille lui a coupé la parole. Mais M. Requin qui prqnd cela pour de la timidité, s'empresse de dire :

— Et TOUS avez très-bien fait, monsieur, nous vous en savons gré... Excusez-moi si je ne me lève pas pour vous recevoir, je le voudrais I oh ! je vous ceitifie que je le voudrais... mais ma maudite goutte... Vous êtes mon* sieur Godineau.

— Oui, monsieur, et je me suis permis d'amener avec moi mon meilleur ami... qui me sert de père... je veux dire, qui me porte rintérèt le plus vif... H. Adrien Dorcelle, qui jouit de vingt-cinq mille francs de rente, et n'en est pas plus fier.

— Fichtre, c'est une belle jouissance que celle-là! Moi je jouis... c'est-à-dire je possède la goutte : chose dont je me passerais bien volontiers... car comme on dit tou-* jours : 11 vaut mieux la boire que l'avoir... Eh! eh 1 eh!...

— Hais c'est peut-être parce que vous l'avez uii peu trop bue que vous l'avez maintenant, dit madame Requia en soupirant.

— Ah! ma chère amie, vous allez me faire passer pour un ivrogne près de ces messieurs!... Non, non, j'ai at* trapé cela à l'armée... car j'ai servi... dans les vivres, dans les fourrages, mais bah! il faut vivre avec ses ennemis!

Godineau est allé s informer de la santé de mademoiselle Aglaure, et il ne manque pas d'admirer son talent pour la broderie.

— Oh ! elle a bien d'autres talents que je prise davantage, dit M. Requin, par exemple, elle excelle dans les crèmes au chocolat!... Les aimez-vous?

— Beaucoup, monsieur !

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