CHAPITRE XVIII
LES GRISETTES AU VILLAGE. — LA VEILLÉE ST II mEVENAMT.
— Nous n'irons plus chez M. Auguste, avait dit Denise en retournant à son village ; et lorsque sa tante lui demanda si le beau monsieur de Paris les avait bien reçus , la petite ne put que pleurer en murmurant :
— Nous sommes restés plus de trois heures chez lui , et il ne nous a parle qu'une minute !...
— Quoi I ma chère amie, il ne t'a pas remerciée de tes poulets, il ne t'a pas fait compliment de ma galette ?
— Oh! si, matante...
*— tjuoi que tu voulais donc de plus, mon enfant ?v A Paris, vois-tu, on est toujours si pressé, qu'on n'a pas le temps d'y faire la conversation ; ce n'est pas comme cheux nous.
Denise ne dit pas à sa tante que M. Dalville ne l'a pas seulement remerciée de son présent, car cela aurait fâché la mère Fourcy, et la petite espère encore que le jeune homme viendra les voir, et il est si aimable au village, qu'elle oubliera alors sa froideur de la ville.
— Et pour l'emploi de c't* argent, demanda la mère Fourcy, quet'a-t-il dit, mon enfant?
— Rien, ma tante... c'est-'à-dire que nous en ferons ce que nous voudrons.
— Alors il faut faire bâtir la maisonnette, cultiver le jardin, ça sera la propriété de Coco.
— Oui, ma tante.
La jeune fille laisse agir sa tante ; elle n'a plus de cœur à rien, chaque jour sa tristesse semble augmenter, les caresses de l'en* fant ne peuvent la distraire. Elle cherche dans le travail l'oubli de ses ennuis; mais au milieu de ses travaux champêtres, qui
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faisaient autrefois son bonheur, Denise s'arrête, soupire et reste souvent plusieurs minutes immobile et pensive.
Lorsque la mère Fourcy la surprend dans cet accès de tristesse, elle court à elle en s'écriant :
— Quoi que t'as donc, ma petite?...
— Rien, ma tante, répond Denise en s'efforçant de sourire.
— Mais tu étais là sans remuer... et tu ne parlais pas...
— C'est que je pensais, ma tante...
— A quoi donc, mon enfant?
— Je ne m'en souviens plus...
— C'est une maladie que t'as là !
— Je n'en sais rien, ma tante.
— Pardi! je le vois benl... tu maigris, tu pâlis... tu ne manges plus... Faudrait te marier, ma petite...
— Oh ! non, ma tante, je ne veux pas l
— Alors il faudrait prendre médecine, car enfin, mon enfant, il faut ben prendre queuque chose.
La mère Fourcy ne voit qu'un mari ou une .médeciue qui puisse rendre à Denise ses couleurs; mais la petite assure qu'elles reviendront avec la belle saison, parce qu'elle espère que le retour du printemps ramènera Auguste au village.
En hiver, les journées sont bien longues, surtout pour la jeune villageoise, qui ne prend plus de plaisir à la veillée, qui n'écoute qu'avec ennui les propos des garçons, et qui. n'a personne pour qui elle désire se parer. Si l'on trouve encore quelque charme à rêver sous l'ombrage d'un chêne, si l'aspect de la verdure, des bocages adoucit les peines de l'amour, l'intérieur d'une ferme, le bruit des oies et des canards doit être insupportable à un cœur qui cherche le silence et la solitude. Denise, forcée de cacher sa tristesse à sa tante, reste dans sa chambre, et regarde la route qui mène à Paris.
Un jour qu'une belle gelée avait séché la terre, et que le soleil donnait encore du charme aux -vieux arbres dépouillés de feuilles, Denise, qui était à la fenêtre de sa chambre, entend parler et rire dans le sentier qui conduit à leur maison. Ces voix ne sont pas du village ; en effet, ce sont deux dames mises comme celles de Paris, qui viennent par le chemin bordé de saules, regardant autour d'elles, paraissant ne pas trop savoir où elles vont, et s'arrêtant à chaque instant pour rire et so reposer contre la haie qui borde le chemin.
Denise reconnaît une de ces dames pour celle qu'elle a rencontrée à Paris chez Auguste, et qui l'a reconduite jusqu'à la voiture en lui témoignant le plus vif intérêt. La vue de quelqu'un qui connaît Daiville, qui vient peut-être lui donner de ses nouvelles, cause un grand plaisir à la jeune fille, qui sortaussitôt de sa chambre pour courir au-devant des voyageuses.
Denise ne s'était pas trompée : Virginie, qui pensait quelquefois à la jolie villageoise qu'elle avait rencontrée chez Auguste, avait parlé d'elle à une de ses amies ; cette amie était une grande brune de trente ans, bien taillée, mais dont le regard aurait intimidé un sapeur ; couturière de son état, mais aimant la comédie avec passion, elle négligeait son fil et son aiguille pour aller jouer sur les théâtres de société les princesses tragiques et les héroïnes de mélodrame. Malgré son air décidé, le sentiment était le faible de mademoiselle Gézarine, qui avait toujours une grande passion en train, et se serait mise tout à fait au théâtre si elle avait pu parvenir à vaincre un zézaiement qui lui faisait dire à son amant : Ze vous aime et ze vous zéris.
Du reste, mademoiselle Gézarine était fort bonne enfant, et incapable de chercher à séduire l'amant d une de ses amies.
Une belle journée d'hiver avait donné à Virginie l'idée d'aller à Montfermeil ; au premier mot de campagne, Gézarine s'étaift écriée :
— Ze vais avec toi, ma zère, z'ai zustement besoin de me distraire auzourd'huil... Théodore m'a fait des traits... Ahl... allons voir ta petite paysanne, nous boirons du lait, ça calmera peut-être mes idées...
— Allons-y, avait répondu Virginie ; je ne sais pas bien l'adresse, mais je sais que c'est à Montfermeil... et je n'ai pas ma langue dans ma poche*
— Ah! nous aurons bientôt trouvé... Moi qui découvrirais Théodore à l'autre bout de Paris... est-ce que tu crois que ze n'aurai pas bientôt fait la revue du villaze?
— Je te présenterai comme une de mes parentes... parce qu'il faut avoir l'air de quelque chose.
— Sois tranquille. Est-ce que ze n'ai pas zoué Sémvramis?,,. est-ce que ze n'ai pas un port de reine ?
— Je sais bien que tu as joué Sémiramis, mais quelquefois on ne s'en douterait pas.
— Allons prendre les petites voitures, et partons.
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— C'est ça. Oh I je suis sûre que la petite me recevra joliment. Ma chère, c'est une vertu véritable que nous allons voir.
-— Tant mieux, ze n'aime plus que l'innocence depuis que ce coquin de Théodore m'a trahie*
— Ah, Dieu l es^ce que tu vas me parler de ton Théodore tout le long de la route? ça sera amusant I A propos, une difilculte : je n'ai pas le sou, moi.
— Ohl z'ai de l'arzent pour nous deux. Attends que ze compte. Z'ai encore cent quinze sous.
— Avec ça, nous irons au Mississvpiy mets la capote des dimanches, le cachemire indigène, et en route I
Mademoiselle Gézarine avait mis la capote oiseau-de-paradis, que le soleil avait changée en couleur nankin, et le châle jadis amarante, dont les palmes se fondaient tellement avec le fond qu'il devenait difficile de les distinguer; mais quand on a souvent de grandes passions, on fait quelquefois des sacrifices, et mademoiselle Gézarine préférait un regard de l'homme de son choix aux diamants d'un prince russe ; c'est en quoi elle différai! essentiellement avec mademoiselle Virginie.
Ces demoiselles ont eu des places dans la voiture; il n'y avait dedans que deux vieux paysans, auxquels elles ont tiré la langue tout le long du chemin, parce qu'elles ont trouvé qu'ils s^taient mauvais. Enfin, elles sont arrivées à Montfermeil; et Virginie ayant demandé où logeait Denise, on les a envoyées dans le sentier où la jeune fille vient de les apercevoir.
— Ma zère amie, disait Gézarine, ze ne vois pas le toit zampétre de ta petite connaissance, et ze commence à avoir une faim solide.
— Attends, ça doit être par ici.
— Que la matinée est belle I Si cet ingrat Théodore était venu avec nous.
— Oui, pour te manger tes cent quinze sous en un repas ! Dieu 1 que tu es béte de t'amouracher comme ça d'un homme qui te ruine! Avançons encore.
— Ma zère, c'est plus fort que moi ; z'ai beau me dire : Faut V oublier!
— Si tu veux, je te le chanterai ; ça te fera peut-être plus d'effet.
— Ah I il a de si beaux favoris ! Ge sont ses favoris qui m'ont séduite d'abord.
DE MOUTFERHBIL. tit
— II ftiDaîl les lui faire mettre en cravate.
— Tu plaisantes touzours. Que tu es heureuse, Virzinie ! tu ne sais pas ce que c'est qu'une passion violente.
— Bath ! j'en ai eu bien plus que toi ! Ah ! voi»-tu cette jolie maison?... cette ferme... C'est sans doute là...
— Ze ne crois pas que ta villazoise soit si bien lozëe.
— Pourquoi donc pas?... Si tu avais vu les beaux poulets qu'elle avait apportés à Auguste, ça ne t'étonnerait plus.
La présence de Denize met fin à l'incertitude de ces dames. La petite court au-devant de Virginie, l'embrasse, et fait des révérences respectueuses à Cézarine, qui s'écrie :
— Comment I c'est là ta zeune villazoise... ahl qu'elle est zentille t... Dieu I quelle zolie figure )... Ah I je suis bien aise à présent que Théodore ne soit pas venu...
Virginie donne un coup de pied à Cézarine pour la faire taire, et dit à Denise :
— Vous voyez, ma chère amie, que je ne vous ai pas oubliée... je suis venue vous voir sans façon. J'ai amené avec moi ma parente... cela ne vous gène pas?...
— Oh! non, madame; au contraire, je suis bien contente... C'est bien aimable à vous d'être venue... Ma tante sera charmée de vous voir... ainsi que madame.
— Voulez-vous permettre que ze vous embrasse aussi, mon enfant? dit Cézarine.
— Oui, madame, avec plaisir... Mais, venez donc... entrez chez nous... Vous n'avez peut-être pas encore dîné?
— C'est tout comme, ma zère... ze n'ai pris qu'un morceau de saucisson en me levant...
— Oui, dit Vii^inie en marchant encore sur les pieds de Cézarine, ma parente et moi, nous sentions que le grand air ouvre l'appétit... mais nous allions aller à l'auberge...
— Ahi madame, j'espère bien que vous resterez avec nous... Ça serait bien maMe nous refuser...
— Dieu! qu'elle est zentille!... elle a le nez de Théodore...
— Nous acceptons, ma chère Denise, puisque cela ne vous gêne pas... D'ailleurs, la moindre chose des personnes qu'on affectionne... cause toujours plus de plaisir... que les mets recherchés qu'on ne trouverait pas ailleurs...
Denise, pour toute réponse, court en avant avertir sa tante, et Virginie dit à son amie :
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— Prends donc garde à ce que tu dis, et songe à prendre une tenue respectable... Avec ton Théodore que tu glisses partout!...
— £t toi, qui te perds dans tes phrases, dont tu ne peux plus sortir!...
— G*est égal... des phrases, ça convient aux paysans; ils ne comprennent pas, mais ils trouvent que c'est superbe.
— Eh bien, Théodore, je dirai que c'est mon mari qui est à l'armée.
Tout en parlant, ces dames sont arrivées dans la cour de la maison, et les oies, les canards, le chien et la chèvre les saluent par un petit concert inpromptu.
— Ahl que j'aime la campagne! s'écrie Virginie en courant embrasser Coco, tandis que Cézarine fait ce qu'elle peut pour retirer son châle de la gueule du chien. Pendant ce temps, la mère Fourcy vient recevoir les voyageuses, que sa nièce lui a annoncées comme de belles dames de Paris de la connaissance de M. Auguste, et auxquelles la bonne femme croit devoir beaucoup de considération.
— Voilà ma tante, madame, dit Denise à Virginie, et celle-ci fait un salut de femme comme il faut à la paysanne en disant :
— Je suis fort aise de faire connaissance avec cette respectable tante... Dieu! quelle figure à l'antique!... J'aime beauc4Qup les personnes âgées... Que je vous embrasse, madame I
Virginie, après avoir embrassé la mère Fourcy, appelle Cézarine :
— Ma parente... voulez-vous venir, que je vous présente à notre bonne tante?...
— Un instant, donc 1 dit Cézarine, que ze me débarrasse de ce polisson de zien, qui a empoigné mon cazemire. Ah ! ze sais bien pourquoi : c'est qu'avant-hier z'ai enveloppé un zigot dedans...
Virginie tousse pour couvrir les paroles de Cézarine , qui se débarrasse enfin du chien, et vient faire un salut de reine à la mère Fourcy.
^ C'est ma parente, dit Virginie en présentant son amie à la tante de Denise. Je lui ai parlé de votre aimable nièce, et elle n'a pu résister au désir de faire sa connaissance et la vôtre, respectable tante ; nous avons quitté nos hôtels et grimpé dans le léger pot-de-chambre, dans lequel nous n'avions pour toute
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société que deux vieux malotrus qui sentaient le rance ; mais quand on vient voir des gens qu'on estime et qu'on aime, on saute à pieds joints sur ces petites contrariétés ; n'est-ce pas ma parente?
— Oui> mon amie, dit Gézarîne en marchant comme Sdmiramis.
— C'est ben honnête à vous, madame, dit la mère Fourcy, et nous sommes ben sensibles à vot* politesse... Mais vous allez prendre queuque chose...
— Nous avons déjà diné à la fourchette... mais nous ne voulons pas vous refuser...
— Moi, à la campagne, ze manzerais toute la zournée.
Ces dames entrent dans la maison, et pendant qu'on met lé couvert, Cézarine caresse Coco en s'écriant :
— Le bel enfant!... quel zoli profil!... Il ressemblera à Théodore... Est-ce que c'est à vous, ma belle?
C'est à Denise que mademoiselle Cézarine adresse cette question ; la petite rougit en disant :
— Comment, madame?...
— Ma parente, vous êtes furieusement bête! s'écrie Virginie; aller demander ça à cette enfant, comme si elle était d'âge à...! D'ailleurs, est-ce qu'elle pense à la bagatelle !
— Écoute donc, ma zère, ze ne sais pas au zuste son âze... D'ailleurs, z'ai eu une sœur qui était mère à treize ans 1
— C'était donc une créole?
— Oui, une créole du Pont-aux-Zoux.
Heureusement la mère Fourcy est alors à la cave, ce qui l'empêche d'entendre ces dames. Denise voudrait bien avoir des nouvelles d'Auguste, mais elle n'ose pas se permettre d'en demander à Virginie; elle craint qu'on ne devine tout l'intérêt qu'elle lui porte, et la pauvre petite serait bien honteuse si les dames de Paris, qu'elle croit toutes deux de la connaissance de Dalville, savaient le secret de son cœur. Pour l'aimable enfant, l'amour est tout ; elle est loin de se douter que pour ces dames ce n'est plus que peu de chose.
Pendant que Denise est allée faire les apprêts du repas, Virginie prétend aider la mère Fourcy à mettre les assiettes, ce que celle-ci ne veut pas souffrir, et pendant cette lutte entre la paysanne et la demoiselle de Paris, une bouteille pleine s'échappe
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de dessous le bras de la tante et se brise aux pieds de Gêzarine, dont la robe reçoit plusieurs ëclaboussures.
— Ahl Dieu! mon mérinos est tout tazé! s'écrie Cézarîne; comment donc que ze ferai! ze n'en ai pas d'autre...
— Tu mettras une robe de velours, dit Virginie en faisant signe à son amie de prendre garde à ce qu'elle dit ; mais Gézarîne, tout occupée de sa robe, ne l'écoute pas et continue de se lamenter.
— C'est zustement celle qui m'allait le mieux et que z^avais quand z'ai fait la conquête de Théodore.
— C'est son mari qui est à l'armée 1... il est général. Allons, ma parente, c'est assez nous occuper de votre robe... Vous n'en manquez pas, il me semble...
— Il est certain que z'avais toutes celles que z'aî mises en plan...
— En plan, madame Fourcy, ça veut dire qu'on les coupe pour en faire des essuie-mains. Âh! c'est qu'à Paris nous sommes si changeantes!... il nous faut une robe neuve toutes les semaines!... Nous jetons notre argent par les fenêtres!... C'est un bien vilain séjour que ce Paris 1... Heureux les habitants du village!... Ah! la campagne!... des arbres, des bétes, du pain bis, voilà le bonheur... J'espère bien que je finirai par acheter un petit château ou une chaumière; ça m'est égal, pourvu que ce soit dans les champs. Quant à Denise, que j'aime comme si j'étais sa mère, si j'ai un conseil à lui donner, c'est de rester ici, de ne plus aller à Paris... D'ailleurs, je crois bien qu'elle ne s'en fioucie guère, et la manière dont M. Dalville l'a reçue la dernière fois... Ah ! j'en étais outrée! Cette pauvre petite qui lui apportait des œufs et une si bonne galette!...
Denise, qui vient de revenir avec une grande soupière pleine, entend les dernières paroles de Virginie, et s'arrête derrière Cézanne en lui faisant signe de ne rien dire à sa tante. Habituée à dissimuler, Virginie comprqnd les signes de la petite, et voulant tâcher de réparer sa gaucherie, elle reprend :
— Après tout, le jeune homme est excusable, parce que, Toyez-vous, madame Fourcy, à Paris, il y a des gens qui n'aiment pas la galette : ce n'est pas comme au village, où ça tient lieu de salade. Du reste, Auguste est un peu étourdi, mais le eœur est bon f le cœur est excellent, je le connais mieux que
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personne! D*ailleurs, ce n'est pas dans ce moment que je voudrais dire du mal de lui, et quoiqu'il soit ruine.
— Ruiné ! s'écrie Denise, et dans son saisissement la petite laisse tomber la soupière, dont le contenu achève de moucheter la robe de Cézarine.
— Dieu ! ze suis bien malheureuse auzourd'hui ! s'écrie Cézarine en considérant son mérinos ; comment voulez-vous que ze revienne à Paris, et que ze zoue lundi Andromaque avec cette robe-là?
La mère Fourcy se confond en excuses; mais Denise ne s'occupe pas de l'accident qui lui est arrivé ; elle court à Virçinie en répétant :
-— Ruiné! M. Auguste ruiné ! Ah! mon Dieu! madame, et comment donc cela lui est-il arrivé?
— Je vous dirai cela tout à l'heure, ma chère amie. Virginie commence par se mettre à table; Cézarine en fait
autant, et oublie les accidents arrivés à sa robe en mettant les morceaux double. La mère Fourcy se tient respectueusement debout devant ces dames, et la pauvre Denise, les yeux fixés sur ceux de Virginie, attend avec impatience qu'elle veuille bien lui apprendre ce qui est arrivé à Auguste.
— Asseyez-vous donc, respectable tante, dît Virginie à la mère Fourcy, qui croit avoir chez elle des dames de la cour.
— Je n'en ferai rien, madame, assurément !
— Ze ne manzerai pas si vous restez debout, dit Cézarine en avalant son troisième œuf frais.
— J' savons trop ce que je vous devons, madame.
— Vous ne nous devez rien du tout, madame Fourcy; c'est nous, au contraire, qui devrions vous servir!
— Ah ! madame, par exemple î
— Respect aux personnes ridées, voilà ma devise. Asseyezvous donc.
— Comme madame zoueraît bien la mère de Conolan'!
— Ma parente, laissons là Coriolan, et donnons un siège à madame Fourcy.
En disant cela, Tirginîe se lève de table, va prendre la mère Fourcy par le bras, et la conduit devant une chaise. Comme la paysanne se défend toujours, Virginie la pousse en arrière, et finit par la prendre par les épaules et la faire asseoir à côté de la chaise ; la bonne femme tombe presque sous la table, et Vir*^
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ginie, qui est allée reprendre sa place et croit que la villageoise est assise, dit en ne la voyant plus :
— Je crois que je vous ai donne une chaise un peu basse, mais, au moins, vous serez mieux que debout.
— Il est zoli ton siéze ! dit Gézarine en aidant la mère Fourcy à se relever!
— Comment, vous étiez tombée? Voilà ce que c'est que de faire des façons! Vous ôtes-vous fait mal?
— Vous êtes ben honnête, madame, un peu... à la hanche.
— Ça ne peut que vous faire du bien, ça fouette le sang. Asseyez-vous donc.
La mère Fourcy ne se fait plus prier, et le calme étant établi, Denise dit de nouveau :
— Et M. Auguste, madame ?
— Ah ! c'est vrai, je ne vous ai pas dit pourquoi il était ruiné. La première raison, c'est que je n'en sais rien; mais ensuite c'est facile à deviner : ce jeune homme-là agissait comme un étourdi, jouant, faisait beaucoup de dépenses, payant des maîtresses f Moi, je lui ai dit vingt fois : Auguste, tu vas trop fort ! je lui ai dit cela très-souvent, et je le tutoyais, parce que je l'ai vu si petit !
— Je croyais que ce monsieur était de votre âge, dit la mère Fourcy.
— Oui, à peu près; mais nous avons été élevés ensemble, nous avions la même nourrice ; aussi je lui suis bien attachée, et quoiqu'il loge maintenant au cinquième^ ça ne m'empêchera pas d'aller déjeuner avec lui, c'est ce que je disais hier à Bertrand, qui m'apprenait que les fonds étaient bas.
— Mais M. Auguste doit avoir bien du chagrin, il doit être bien triste d'être ruiné, dit Denise en soupirant.
— Lui ! ma chère amie; pas du tout : oh ! vous ne le connaissez pas ! il est toujours aussi fou, aussi insouciant. C'est Bertrand qui me disait cela hier. Ce pauvre Bertrand ! j'ai vu une larme dans ses yeux pendant qu'il me parlait des folies de son maître! c'est là un fidèle serviteur, un ami véritable. Donne-moi à boire, Sémiramis, car, pendant que je cause, je m'aperçois que tu ne fais que te verser. Sémiramis, c'est le nom d'une terre appartenant à ma parente; elle en a dans tous les environs de Paris.
— Dis donc, Denise, s'écrie la mère Fourcy, si ce monsieur
est pauvre à et' heure, ne devrions-nous pas lui rendre ce qu'il a laissé pour Coco? Queu dommage que c'te maisonnette soit bâtie à présenti
— Madame Fourcy, ce qui est donné est donné, dit Virginie, c'est un principe dont je ne me suis jamais écartée. Il ne faut pas se mettre sur le pied de rendre ce qu'on a reçu 1
— Ah I si z'avais tout ce que z'ai donné à Théodore I
— C'est un mari de ma parente. Elle lui a donné deux fois la rougeole, et vous concevez qu'elle ne serait pas charmée de la ravoir. Donnez-moi à boire, Sémiramis
Denise ne se mêle plus à la conversation, elle est rêveuse, et tout occupée de ce qu'elle vient d'apprendre au sujet de ce jeune homme de Paris. Les deux demoiselles, qui se trouvent bien à table, bavardent à qui mieux mieux. La mère Fourcy ouvre de grands yeux et de grandes oreilles, ne comprenant pas toujours les belles choses que ces dames lui racontent; mais comme on ne lui laissa pas le temps de placer un mot, elle n'a pas autre chose à faire que d'avoir l'air émerveillé.
Ces dames étaient à table depuis assez longtemps, et la mère Fourcy assise entre elles, ne faisait que tourner la tête à droite et à gauche. Denise a quitté la salle sans être remarquée; la pauvre petite a le cœur gros, elle croit Auguste malheureux, elle a besoin de laisser couler ses larmes, et veut les cacher aux dames de Paris. Coco, qui jouait dans la cour, la voit passer près de lui.
L'enfant s'aperçoit que la jeune fille a du chagrin : il quitte sa Jacqueleine pour aller près de Denise, en lui disant :
— Qu'est-ce que tu as, ma petite Denise ?
— Tu ne sais pas, Coco, que ton bon ami, celui qui t'a donné tant de choses, est à présent pauvre, malheureux, peut-être...
— Ma petite Denise, il faut lui porter encore des œufs et de la galette ; ça lui fera plaisir, s'il est pauvre. Quand j'étais dans net' chaumière avec grand'maman, j'étais si content quand tu m'apportais du pain blanc 1 Je n'en mangeais pas souvent alors.
Denise embrasse Coco, ce que l'enfant vient de lui dire lui a fait concevoir une secrète espérance; elle s'essuie les yeux et retourne dans la salle, où la société vient de s'augmenter par l'arrivée d'un habitant du village, ancien maître d'école, qui venait rendre visite à le mère Fourcy et, à la vue des deux demoiselles de Paris, avait manqué défoncer une armoire pour
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faire un plas beau salut, tandis que Virginie regardait Gëzarioe, qui se cachait la figure sous la serviette, pour ne pas rire an nez du nouveau venu, dont la figure rappelait exactement les masques grotesques qu*on vend en carnaval.
— Bonjour, voisin Manflard, dit la mère Fourcy à Tancieii maître d'école.
— Bonjour, voisine Fourcy.
— Comment ça va-t-il, voisin Manflard?
— Très-bien, voisine Fourcy. Ma foi, je n'ayais rien à fiadre, je me suis dit : Faut aller voir la voisine Fourcy.
— C'est ben honnête à vous, voisin.
— Mais si vous avez du monde, je ne veux pas déranger.
— Restez donc, monsieur Manflard, dit Virginie, nous serions désolées de vous faire fuir.
*— Ze ne pense pas que le beau sexe effraye monsieur.
— Pour toute réponse, le voisin fait un nouveau salut, dans lequel il pourrait ramasser une pièce de six liards avec ses dents, puis il prend une chaise et s'assied.
— Vous boirez ben un coup, voisin Manflard t
— Volontiers, voisine Fourcy.
Le verre de vin est versé, le voisin Manflard le boit après avoir salué toute la compagnie, puis se replace sur sa chaise en murmurant !
— n est bon, três-bon, c'est toujours le même.
— Qu'est-ce que c'est que le voisin Manflard? dit tout bas Virginie à la tante Fourcy.
— Oh ! c'est un ben brave homme. Il a t^u autrefois une école dans le village ; mais les dernières années, comme il n'avait pus que deux enfants, il s'est retiré.
— Z'en suis fâzée, ze lui aurais envoyé Hécube.
— Qu'est-ce que c'est que ça, Hécube?
*- C'est la fille de ma parente, un enfant charmant qui n'a pas entre trois ans et qui mord à tout.
— Oh 1 ça, c'est vrai; elle manzerait du marbre!
— Le voisin Manflard est une des plus fortes têtes de l'endroit...
— On s'en aperçoit en le regardant; mais il ne dit plus rien : Encore un coup, monsieur Manflard?
Le voisin ne répond que par un ronflement prolongé ; suivant sa coutume, il s'était déjà endormi.
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— ^ Gomment, il dort ! dit Virginie.
— Oh 1 oui, c'est son habitude ; à peine entré, il s'assied et tape de Toeil.
— Ça ne laisse pas de faire une petite société bien gentille •
— C'est comme ce polisson de Théodore, qui s'endormait tout de suite après qu'il m'avait dit une bêtise.
— C'est le mari de ma parente, qui voulait faire la sieste. Il avait rapporté ça d'Espagne avec du chocolat.
— Eh maisl Denise, s'écrie la mère Fourcy, je vois ben pourquoi le voisin Hanflard est venu aujourd'hui cheux nous; hier à la veillée , chez Claudine , n'a-t-K)n pas dit qu'on veillerait ce Boir ici ?
— : Âh 1 mon Dieu 1... c'est vrai, répond Denise tristement; vous avez eu là une bien mauvaise idée.
— Une veillée villazeoise l dit Cézarine en se levant de table; oh 1 qua ça doit être zolil... on m'en a souvent parlé, et ze n'en ai zamais vu.
^- Ni moi, dit Virginie , et j'ai pourtant vu assez de choses. Tiens 1 si nous couchions ici, nous serions de la veillée. Qu'en dites-vous, ma parente ?
— Ze dis qu'au fait, les voitures ne seront pas plus zères demain matin que ce soir...
— Il n'est pas question de voitures. Je sais bien que nous n'avons pas amené la nôtre pour ne point fatiguer nos chevaux; mais il faut savoir si ça ne gênera pas la respectable tante de nous coucher cette nuit^...
-^ Oh } j'avons de quoi, mesdames...
— Vous serez bien aimables de rester I dit Denise, qui espère encore parler d'Auguste avec Virginie.
— Mais faudra que ces dames se contentent d'un lit un peu dur...
— Nous serons toujours très-bien.
— Moi, ze ne sois pas difficile... z'ai couzé plus d'une fois sur la paille.
Virginie pousse Cézarine et se hâte d'ajouter :
— Ah l oui , à la campagne... pour plaisanter, par farce.
— Oui; et puis z'aime bien ça, c'est amusant, ça picote.
— Oh 1 je n'entends pas que vous soyez piquée , dit la mère Fourcy, j'allons vous arranger un lit dans la petite chambre du fimd.«*
— Pas le moindre dérangement, bonne tante, je vous en prie, le plaisir de rester avec vous, de voir le tableau d*une veillée, c'est tout ce que nous voulons, dit Virginie. Mais la villageoise ne récoute pas et va préparer une chambre pour ces dames tandis que Denise allume une grande lampe qui doit éclairer la salle; car la nuit tombe, et la veillée va bientôt commencer.
Pendant ces apprêts^ Virginie dit tout bas à son amie :
— Ces bonnes gens nous prennent pour des princesses...
— Mais ze crois que z*ai une assez, belle tournure...
— Oui , mais ne dis pas de bêtises à la veillée , moi , je me plais bien ici : j*y passerais volontiers quinze jours.
— Au fait, ça ne serait pas zer vivre.
— Mais si tous les hommes sont aussi aimables que le voisin Manflard, ça doit faire des gaillards bien dégourdis.
La nuit est venue, et les amateurs de veillées; qui se sont donné rendez-vous chez la mère Fourcy, commencent à arriver. La vieille femme apporte son rouet, une autre son tricot; beaucoup n'apportent rien, parce qu'elles doivent conter des histoires, et que ce n'est pas de peu d'importance à une veillée. Les hommes tiennent des bouteilles, des cruches, et chacun a son souper.
Virginie et Gézarine, placées dans un coin de la grande salle, où il ne fait pas très-clair, malgré la lampe, examinent les villageois et font leurs commentaires, qu'heureusement ceux-ci n'entendent pas.
— Ah I les drôles de figures I dit Virginie, ont-ils l'air rustique I je voudrais faire voir à tous ces gens-là des étoiles au plafond!
-— Tu crois ça ? mais les villazeois sont plus malins qu'ils ne le paraissent 1
— Oh I je gage que je leur joue une farce et que je les attrape tous?
— Virzinie, tu sais bien qu'il faut être saze !
— C'est bon, Sémiramis, je sais ce que j'ai à faire.
-^ Tiens I voilà un grand zeune paysan qui est bel homme. Il a la cuisse de Théodore I ~ lia l'air furieusement bétel
— C'est égal, il n'est pas naal du tout.
Les villageois, en entrant, n'avaient pas d'abord aperçu les deux dames de Paris ; mais en les voyant ils se rassemblent et
se mettent à chuchoter entre eux. Cézarine s'avance vers le groupe en disant d'un air gracieux :
— Nous ne voulons point vous zêner, bons villazeois; nous venons nous mêler à vos zeux I
— Nous avons un grand amour pour la vie champêtre, dit Virginie; et avant d'acheter une ferme, nous voulons savoir ce qu'on fait dedans.
L'arrivée de la mère Fourcy achève de mettre les paysans au fait :
— Ce sont de grandes dames de Paris, dit-elle aux villageois* Elles ont des hôtels, mais elles ne sont pas fières du tout; elles ont voulu coucher ici pour être de la veillée. Vous verrez comme elles sont polies.
Les paysans font de grands serviteurs aux deux dames; quel* ques jeunes malins de l'endroit, pour faire sur-le-champ les gentils devant les étrangères, vont se pousser et se donner quelques coups de poing près d'elles, puis jettent de grands cris de joie quand leur camarade tombe par terre. Et les vieux paysans disent :
— V'ià nos gaillards qui commencent à rire I Et Virginie dit à son amie :
— S'ils commencent comme ça, comment finissent- ils?
Au milieu du brouhaha, M. Manflard continue de ronfler sur sa chaise, et l'un des espiègles de l'endroit s'écrie :
— V'ià le père Manflard qui dort. Ahl faut faire une niche au père Manflard. Ça va-t-il?
— Moi ze suis pour les nizes, dit Césarine en allant se mettre à côté du grand dadais qu'elle trouve bel homme et qui baisse les yeux en devenant rouge jusqu'aux oreilles quand la dame de Paris le regarde*
— Qu'est-ce que nous allons faire au père Manflard? dit un paysan.
— Faut lui prendre son chapeau.
— Ah! c'est pas assez drôle.
— Faut lui prendre son mouchoir.
— Sa tabatière.
— Oh! il devinera ben que c'est nous qui lui avons pris ça. C'est pas encore une bonne niche.
— Voulez-vous une bonne nize, dit Cézarine; ça serait de lui ôter tout doucement sa culotte.
Uû LÀ LAITIÈRE
Tous les villageois se regardent avec surprise, trouvant un peu forte la niche que propose la belle dame de la ville ; et Virginie marche sur les pieds de son amie en lui disant tout bas :
— Veux-tu te taire 1 à quoi donc penses-tu? Est-ce qu^on fait des bêtises comme ça, ici?
-* Mes amis, reprend Virginie en s'adressant aux villageois, ma parente a dit cela parce qu'elle suppose que le père Manflard porte un caleçon.
— Ohl oui, mais il n'en porte pasl dit en riant une grosse eommère. Aussitôt tous les paysans s'écrient :
^ liens 1 Fanchon qui sait ça i Ahl comment donc que tu sais ça, Fanchon? Ah benl il paraît que Fanchon... Tu sais ça, toi, Fanchon?
Fanchon continue de rire, et ce tapage réveille enfin le père Manflard, qui se frotte les yeux en demandant ce qu'il y a.
Mais la tante de Denise rétablit l'ordre en faisant placer tout le monde en rond. Les places d'honneur auprès du foyer sont ofiértes aux deux dames. Gézarine, qui s'est assise à côté du grand dadais, dit qu'elle se trouve bien, et que la chaleur lui fait mal. Virginie est placée entre deux vieillards. Denise a pris Coco sur ses genoux ; seule elle ne prend point part aux plaisirs de la veillée, et son cœur comme ses pensées la transportent loin du village^
Une vieille femme commence une histoire de voleurs, une autre en conte une de revenants; et comme tout cela n'amuse pas Gézarine, pendant que les bonnes gens se serrent en tremblant l'un près de l'autre, elle joue à pigeon-voie avec le grand dadaiS) et lui donne de petites tapes sur le menton en disant :
«-> Gomme il a un faux air de Théodore I
Un vieux paysan prend la parole, et annonce qu'il va chanter la complainte faite sur la mort extraordinaire d'Etienne de Garlande, ancien seigneur de Livry, qui a pris le parti d'Amaury de Montfort contre Louis le Gro8> la complainte n'a que soixante et douze couplets.
Gomme chaque couplet, chanté sur un air lamentable et avec le mouvement de Malbrouh, dure près de cinq minutes, au lecond Virginie se lève, prend une chandelle, dit tout bas à la mère Fourcy qu'elle va se coucher, et s'éclipse sans que cela ait distrait les paysans de l'attention qu'ils portent à la complainte.
DE MOUTFERMEIL. 247
Mais Cézarine, qui ne se soucie pas d'entendre les soixante et douze couplets, interrompt le paysan au milieu du quatrième» en disant :
— Mes zers amis, votre zanson est bien zolie, mais elle va finir par endormir tout le monde comme le voisin Manflard, qui ronfle depuis une heure. Si vous voulez, pour vous réveiller un peu, ze va vous zouer une scène de trazëdie? Zavez-vous ce que z'est que la trazédie, mes amis?
— Non, madame, disent les villageois.
— Et la comédie, y avez-vous été?
— Non, madame.
— Oh I moi, je sais ce que c'est! dit un des malins; j'y suis t' été à Paris. C'est z' ousque on voit des hommes et des femmes derrière une toile qui se lève, et puis il y a des quinquets, et puis y viennent dire des bêtises en faisant des gestes, et on n'y comprend rien du tout; mais c'est fièrement beau.
— C'est cela môme, mon zer ami ; vous êtes au fait. Alors, vous expliquerez à la société ce qu'elle ne saisirait pas tout de suite. Ze vais vous zouer une scène d'Andromaque. Venez avec moi, bel homme, vous allez faire Pyrrhus.
Cézarine prend le grand dadais par le bras, place un banc de bois dans le fond de la salle, déploie son châle et le drape autour de son corps, et ôte une de ses jarretières, qu'elle noue en bandeau autour de la tète du jeune villageois, qui se laisse coiffer et n'ose bouger. Les paysans, les yeux fixés sur Cézarine, attendent avec impatience ce qu'elle va faire. Après avoir ôté son chapeau, et remonté ses cheveux sur le haut de sa tète, Cézarine fait grimper le grand dadais sur un bout du banc, et se place sur l'autre en disant :
-— Nous allons commencer. Mais avant, ze crois pourtant qu'il faudrait que ze vous dise un peu le suzet de la pièce. Écoutez : Andromaqitey c'est une reine dont le mari a été tué ; Fyrrhuê , que voilà, veut l'épouser, et elle ne veut pas. Voilà tout, vous comprenez bien?
•**- Oui, oui! disent les paysans; d'ailleurs, Jean-François nous expliquera le reste.
— C'est cela. Ze commence; et vous, FyrrhuSy faites-moi lô plaisir de ne pas avoir touzours les yeux sur vos orteils, parce que Pyrrhus ne doit pas avoir l'air d un zobard.
Le grand dadais, pour obéir à la belle dame qu'il n'ose pas
regarder, lève les yeux en Tair, et ne les ôte plus de dessus le plafond.
Cézarine prend une belle pose, et commence :
Et que ireux'tu que ze lui dise encore I Auteur de tous mes maux, crois-tn qu'il les ignore? Seigneur, voyez l'état où tous me réduisez... Z'ai Yu mon père mort et nos murs embrasés ; Z'ai TU tranzer les zours de ma famille entière Et mon époux sanglant traîné sur la poussière...
— G'te pauvre fecùme ! comment, elle a vu tout ça ! disent les paysannes. Est-ce vrai, Jean-François?
— Oui ! oui ! que c'est vrai !... Puisqu'elle vous dit qu'elle l'a vu.
— Mes enfants, dit Gëzarine, si vous m'interrompez, ze ne serai plus inspirée; un peu de silence, s'il vous plaît :
Ze respire, ze sers ; Z'ai fait plus, ze me suis quelquefois consolée Qu'ici plutôt qu'ailleurs le sort m'eût exilée ; Qu'heureux dans mon malheur le fils de tant de rois. Puisqu'il deyait servir, fût tombé sous vos lois; Z'ai cru que sa prison deviendrait son asile ; Zadis Priam soumis fut respecté d' Azile ; Z'attendais de son fils encor plus de bontés. Pardonne, zer Hector...
-» Mon ami Pyrrhus, soyez donc à votre affaire. Est-ce que vous zerzez des araignées au plafond?
Le grand garçon jette les yeux sur la porte d'entrée de la salle, et Cézarine reprend :
Pardonne, zer Hector...
^- Silence donc, mes enfants ! dit-elle en s'arrétant encore; que celui qui ronfle si fort me fasse le plaisir de s'en aller.
Cézarine va recommencer sa tirade, lorsqu'un gémissement prolongé se fait entendre de nouveau. Tous les villageois se regardent en disant :
— Qui donc qui fait comme ça ?
— Ça n'est pas moi»
— Ni moi.
— Ce n'est pas non plus le père Manflard.
Un nouveau gémissement sourd retentit dans la salle ! la terreur se peint sur toutes les figures, les paysans se serrent les uns contre les autres en répétant :
— Mon Dieu ! quoique c'est donc que ça ?
— Vous vous effrayez pour rien, dit Cézarine ; c*est quelque béte qui rôde dans la cour.
— Oh ! ça n*est pas une voix de bête, ça ! C'est plutôt Tâme de queuque défunt.
— Tiens 1 c'est peut-être Jacques Ledru, qui est mort il y a huit jours !
— Ça serail-i' pas plutôt l'esprit de la mère Lucas, qui était si méchante de son vivant, et qui veut encore nous tourmenter?
Cézarine, pour rassurer les villageois, va recommencer sa tirade, lorsque le grand dadais, qui avait les yeux fixés sur la porte, pousse un cri épouvantable et se laisse tomber à bas du banc ; ce qui fait rouler Andromaque sur lui.
— Qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? disent tous les paysans effrayés.
Le grand dadais, qui n'a pas la force de parler, leur montre la porte d'entrée, puis cache sa figure dans ses mains. Tous les villageois regardent à l'endroit désigné : la porte venait de s'entr'ouvrir, et laissait voir sur le seuil un fantôme blanc d'une grandeur extraordinaire et dont les yeux lançaient du feu.
A cet aspect horrible, toutes les femmes poussent des cris terribles, et se jettent les unes sur les autres en s' éloignant de la porte; la plupart des hommes en font autant en criant : Sauvons-notis ! Mais, comme on ne peut pas se sauver par la porte, où le fantôme parait faire sentinelle, chacun se pousse vers le fond de la salle ; et dans ce tumulte, les chaises, les bancs sont renversés ainsi que la table sur laquelle était la lampe, qui s'éteint en roulant sur le carreau. Cette obscurité subite ajoute à la terreur générale ; ceux qui n'ont pas vu tomber la lampe croient que c'est le fantôme qui vient, par sa présence, de faire naître cette nuit effrayante; les cris redoublent ; on ne se voit plus, on tombe les uns sur les autres, et chacun croit que c'est le diable qui lui tombe sur le corps. Pour augmenter encore l'effroi des paysans, le fantôme pousse des hou hou sinistres et des gémissements douloureux.
Ce désordre durait depuis plusieurs minutes, les villageois
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jetaient de temps à autre des cris d'effroi en adressant leurs prières au ciel ; il n'y avait que mademoiselle Cézarine que Ton n'entendait pas se plaindre, quoique cependant elle fût tombée avec le grand dadais. Celui qui avait le courage de détourner )a tête vers rentrée de la salle apercevait le fantôme a;vec ses yeux étincelantSy et disait tout bas aux autres :
— Il est toujours là ! il ne s'en va pas ! Et en entendait alors mademoiselle Cézarine qui disait d'une voix étouffée :
-- Que personne ne bouze, mes enfants, et surtout qu'on n'allume pas de zandelles 1 ou le diable viendra nous emporter.
Mais tout à coup on entend dans la cour les aboiements du chien; ils sont bientôt suivis des cris du fantôme qui se débat avec le caniche, et c'est le revenant qui appelle les villageois à son secours en criant :
-^Mère Fourcy, faites donc finir votre chien. Est-il méchant I il me mord le mollet. Césarine, viens donc le chassai
Cette voix, que l'on a reconnue pour celle de Virginie, met fin à la terreur des villageois, qui commencent à deviner qu'ils ont été joués par une des dames de Paris; pour achever de les rassurer, le caniche fait tomber le drap dont Virginie s'était couverte, et prend dans sa gueule une lanterne qu'elle avait placée sur sa tête en l'entortillant avec le drap, et d'où la lumière sortait par deux petits trous.
Le chien accou]*t dans la salle avec sa lanterne, et la lumière éclaire un burlesque tableau. Ces messieurs étaient péle-mèie avec ces dames; et, sans songer à la malice, les convenances n'avaient pas toujours été respectées, parce que, quand on a peur, on se cache où l'on peut. La position de Cézarine et du grand dadais était la plus équivoque ; mais la lumière de la lanterne n'éclairant que faiblement la grande salle, il y a beaucoup de choses que l'on n'a pas le temps de voir. On commence par débarrasser le père Manflard, qui avait sur lui une table, deux bancs et trois nourrices, puis on rallume la lampe, et chacun se reconnaît. Au milieu de ce tumulte, Denise était restée blotie dans un coin avec Coco; mais aux cris de Virginie, elle a volé à son secours et l'a aidée à se débarrasser des draps dans lesquels elle était enveloppée.
— Comment 1 c'est vous qui faisiez le fantôme? lui dit la jeune fille.
— Oui, ma petite, j'ai voulu vous jouer une scène de fantas-
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magorie, et sans votre maudit chien, je vous aurais encore fait bien d'autres peurs I mais il m'a sauté au... au bas du dos, pendant que je poussais un hou hou!
— Ah I quel dommage! dit Cézanne en regardant le grand dadais, c'était si gentil l Z'aime beaucoup les scènes de fantasmagorie.
— Vot' fantassourie est cause que je suis tout meurtri, dit le père Manflard.
Les paysans^ fâchés qu*oa se soit moqué d'eux, ne veulent pas prolonger la veillée, et s'en vont de chez la mère Fourcy en disant : — Quoi qu6 c'est donc que des belles dames comme ça! Tune veut voir le.«. caleçon du père Manflard, l'autre se déguise en revenant; elles ont l'air fièrement déluré!
Les voisins partis, on se songe plus qu'à se reposer. Virginie et son amie se rendent dans leur chambre , se couchent et ne tardent pas à s'endormir, l'une en lâtant sa morsure, l'autre en balbutiant que le grand dadais a beaucoup de choses de Théodore. La mère Fourcy et Coco sommeillent aussi. Denise, seule, ne peut trouver le repos; elle pense sans cesse à Auguste, au changement de sa fortune, et à ce qu'elle pourrait faire pour lui prouver son amitié. Mais elle n'a plus envie de demander de conseils aux dames de Paris, parce que toutes les folies qu'on leur a vu faire ont un peu diminué la considération qu'elle avait pour elles. Denise sent que c'est son cœur seul qui doit la guider; elle sait bien qu'il ne lui conseillera jamiais rien dont elle aurait à rougir.
Le lendemain matin, après le déjeuner, ces dames, qui s'ennuientdéjàde la campagne où elles voulaient passer quinze jours, disent adieu à la mère Fourcy et à Denise, et remontent dans la voiture qui va à Paris, en se disant :
— Ahî ma chère, qu'il me tarde d'arriver! il me semble quïl y a six mois que je n'ai vu ma rue Montmartre et rAmbigo-Go^ mique!
— Et moi, donc, qui n'ai pas aperçu Théodore depuis vingtquatre heures!
— On a beau dire, il n'y a que Paris pour les agréments, la toilette, les spectacles, le punch !
— Ah 1 s'il me fallait vivre à la campagne, z*y mourrais*
m LA LAITIÈKB