CHAPITRE XXI
PBEMifeRE AVENTURE DE YOTA.GEURS.
Auguste et Bertrand avaient pris la diligence de Lyon. Le jeune homme était dans l'intérieur de la voiture, et son compagnon sur
S70 LÀ lAITIËRB
f impériale, pour avoir plus d'air, à ce qu'il avait dit à Auguste, mais dans le fait par mesure d'économie.
C'était la première fois qu'Auguste se trouvait dans une voiture publique; habitué à voyager dans son léger cabriolet, à conduire des chevaux fringants, à ne suivre que sa volonté en s*arrétant où bon lui semblait, ce n'est pas sans éprouver un sentiment pénible qu'il se voit forcé de faire route avec des gens qui lui sont inconnus, d'être poussé par l'un, coudoyé par l'autre, et obligé d'entendre des conversations qui n'ont aucun intérêt pour lui.
A sa gauche est un gros papa d*une cinquantaine d'années, qui a sur sa tète un bonnet de coton , surmonté d'un mouchoir rouge, et par- dessus tout cela une casquette- bordée de poil qui rabat par devant et par derrière. A sa droite est une vieille femme dont le visage est heureusement caché sous un méchant chapeau de satin noir, sur lequel on a jeté un voile vert que personne n'est tenté de lever.
A peine la voiture a-t-elle commencé à rouler, que le monsieur de gauche fait comme le voisin Manflard , et que la dame de droite l a imité. Mais, tout en dormant, le gros papa enfonce ses coudes danâf es côtes d'Auguste, et la vieille dame laisse tomber sa tète sur l'épaule du jeune homme; celui-ci, qui n'est occupé qu'à repousser le bras de l'un et à se débarrasser de la •tôte de l'autre, se dit : — C'est bien amusant de voyager en diligence! Oh! mon joli cabriolet que Bébelle faisait voler si lestement sur la poussière, oii es-tu? Hélas! si j'avais été plus sage, je te posséderais encore; car si je n'avais pas commencé à anticiper sur mon revenu, je n'aurais point touché à mon capital; ea n'y touchant pas, je n'aurais point songé à reprendre mes fonds qui étaient solidement placés^ et j'aurais trouvé que vingt mille livres de rente bien assurées valent mieux que trente mille qu'on ne doit qu'à l'agiotage... Madame, tenez donc votre tôte, ^il vous plaît... Alors, je n'aurais point remis mon argent entre les mains de ce fripon de Destival, qui par conséquent ne me l'eût point emporté ; et alors je serais encore aussi riche qu'autrefois; je pourrais faire du bien, je serais retourné à Montfermetl, j'aurais tenu mes promesses à cet enfant, qui est si gentil; je n'aurais pas fait la cour à Denise, puisqu'elle aime quelqu'un du village que sans doute elle a maintenant épousé, mais je l'aurais revue mariée, et en riant avec elle, en lui rappelant cette
chute à bas de son âne dans le milieu du bois, peut-être... Ahl monsieur, pour Dieu, tenez vos bras tranquilles, vous m'enfoncez les côtes.
' Le vis-à-vis d* Auguste se compose de deux messieurs et d'une dame. La dame, placée au milieu, est précisément en face d'Auguste; mais comme elle a une capote très-grande et qu'elle tient sa tête baissée, on ne peut apercevoir sa figure; et notre voyageur se dit : — Elle n'est sans doute pas jolie, sans quoi elle aurait déjà levé la tête. La mise de cette dame est du reste simple : c'est une toilette de diligence. Les deux hommes qui l'entourent sont des commis- voyageurs, l'un est dans les vins, l'autre dans les toiles; ces messieurs ont commencé une conversation qui paraît ne devoir finir qu'à Lyon.
Auguste est étourdi par les deux parleurs, qui ne sortent pas des pièces, des feuillettes, des veltes, des jouys, des rouenneries, des bonnes années et des faillites, et, fatigué du voisinage de ses dormeurs, regrette de ne s'être pas placé près de Bertrand, et soupire après la première halte, lorsque la dame en capote avance son pied et attrape celui d'Auguste ; un pardon, monsieur, est aussitôt prononcé par une voix fort agréable ; cela tire Auguste de son abattement, en lui donnant le désir de voir la figure de son vis-à-vis, et comme ses jambes se croisent avec celles de cette dame, il les avance doucement, en se plaignant de la gêne que l'on éprouve dans les voitures, manière d'entrer en conversation. La dame répond par un oui, monsieur, mais sans lever la tête; et la curiosité de notre jeune homme en devient plus vive. On ne semble pas disposé à causer, mais on ne retire pas ses genoux, qui touchent ceux de son vis-à-vis. Auguste éprouve le désir de presser légèrement un de ces genoux entre les siens, mais il est arrêté par cette idée : — Si elle était laide!... comme je serais fâché d'avoir cherché à faire sa connaissance !
Malgré cela, le jeune homme se hasarde à serrer légèrement un genou; on ne le retire pas, mais on ne lève pas la tête, et Auguste, qui éprouve un secret plaisir à jouer des genoux, se dit : — Il vaut peut-être mieux que je ne voie pas ses traits, du moins je puis me la figurer charmante, adorable. Avec cette idée, le simple froissement de sa robe me cause une agréable sensation, et tout cela me fait oublier les ennuis de la route. Ah I madame, si vous êtes laide, de grâce ne levez pas la tête, vous feriez évanouir de trop douces illusions.
Î7t LA LAITIÈRE
En descendant une côte, un cahot violent manque de faire verser la diligence. Le gros papa et la vieille dame se réveillent en sursaut; alors la dame en capote pousse un cri d'effroi et lève la tête ; Auguste aperçoit une jolie figure de vingt à vingtcinq ans, de la fraîcheur, de la régularité dans les traits, de Texpression dans les yeux, enfin un charmant ensemble qui le ravit et lui fait serrer bien plus tendrement le genou qu'il tient entre les siens.
Mais déjà on a rebaissé la tête. L'effroi s'est calmé; les commis-voyageurs ont repris leur conversation, les voisins d'Auguste referment leur paupière, et lui, enchanté de ce qu'il vient de voir, se rapproche de plus en plus de son vis-à-vis, qui laisse le jeune homme mettre ses pieds sur les siens.
— Elle est charmante, se dit Auguste, mais sa conduite est bien singulière. Pour se laisser presser ainsi les genoux, il faut que cela lui convienne ou qu'elle n'ose pas s'en fâcher. Dans le premier cas, c'est quelque femme qui ne fuit pas les aventures ; dans le second, c'est une jeune innocente qui se trouve pour la première fois en diligence. Persuadons-nous que la seconde conjecture est fondée ; il faut toujours voir les choses du bon côté.
La diligence s'arrête à Corbeil. Les deux commis se précipitent hors de la voiture ; le gros papa se détache avec peine de son coin ; la vieille au voile vert se laisse aller dans les bras d'un homme qui ouvre la portière, et Auguste, étant descendu, offre la main à la jeune dame en capote ; mais celle-ci lui répond, en poussant un léger soupir :
— Merci, monsieur, je ne descends pas.
— Elle ne descend pas 1 se dit Auguste, qui est resté debout contre la portière, pauvre dame 1 Elle ne vient pas dîner à l'auberge, cela annonce ordinairement une économie forcée !
— Venez-vous dîner, mon lieutenant? dit Bertrand, qui est descendu de son impériale et attend Auguste à la porte de l'auberge.
— Oui, oui, me voici.
— Est-ce que vous avez oublié quelque chose dans la voiture?
— Non, c'est que j'aurais voulu...
— Entendez-vous ? on dit aux voyageurs de se dépécher. Bertrand s'avance pour voir ce qui retient son maître contre
la diligence ; il aperçoit la jeune dame et murmure :
DE MOxNTFERMEIU - 173
— Allons ! morbleu ! encore du nouveau 1 J*aurais dû penser qu'il y avait par là quelque jupon! quelque bonnet! Mon lieutenant, rappelez-vous que nous quittons Paris pour être sages^ pour nous ranger.
— Tu as raison, mon ami, répond Auguste, et il s*éloîgne à regret de la voiture pour suivre Bertrand dans Tauberge.
Le dîner des voyageurs est bientôt terminé ; chacun, pressé par le conducteur, va reprendre sa place dans la voiture, où la vieille dame emporte son dessert. Auguste regarde avec plus d'intérêt la jeune femme, qui probablement a dîné avec un modeste petit pain, et il replace avec plus de respect ses genoux contre les siens, parce que l'idée du malheur impose silence aux pensées du plaisir.
La vieille dame prie Auguste de lui casser des noisettes qu^elle a emportées de Tauberge, le gros monsieur lui offre du tabac, les commisrvoyageurs lui adressent aussi la parole, chacun cherche à se lier davantage avec ses compagnons de voyage. La petite dame en capote garde seule le silence. Mais la nuit vient ; Auguste la désirait; ses voisins se rendorment, les commis en font autant, et il avance ses genoux pour essayer de s'entendre, par ce moyen, avec son vis-à-vis, en se disant :
— Si elle est malheureuse, il faut tâcher de la consoler. D'ailleurs, je lui serrais les genoux ce matin; parce qu'elle n'a pas de quoi dîner à l'auberge faut-il avoir l'air de la trouver moins gentille ? ce serait digne de M. de la Thomassinière.
Ne voulant point donner de lui cette idée, le jeune homme s'approche de son vis-à-vis, presse avec tendresse ce qu'on lui abandonne, et se hasarde même à prendre une main qu'on ne retire pas. La nuit n'amène pas toujours des pensées sombres, et Auguste pensait à obtenir un baiser de la petite dame, qui paraissait d'une humeur si facile ; mais ses deux voisins le gênaient : au moindre mouvement qu'il faisait pour se pencher en avant, la vieille dameet le gros papa tombaient sur son dos, et il ne pouvait plus retrouver sa place qu'après avoir remis le monsieur et la dame dans leur coin ; en dormant les deux commis se laissaient aussi aller sur la jeune femme, qui les séparait, et leur tête froissait souvent sa capote.
"- Ce n'est pas tout plaisir d'aller en diligence, disait Auguste à demi-voix.
iU La laitière
£t la jeune dame répétait : Oh 1 non, monsieur I ce n'est pas tout plaisir.
Mais, pour en avoir davantage, le jeune homme s^avance en^ core , et embrasse bien tendrement un des commis voyageurs dont la figure se trouvait alors penchée sur la capote. Celui-ci s*éveilie en cherchant à deviner d'où peut lui venir cette marque d'amour, et Auguste s'étonne de n'avoir pas trouvé le menton de la jeune femme aussi doux' que sa main.
Le commis ne voit que sa voisine qui puisse Tavoir embrassé pendant son sommeil ; et, quoique peu habitué à faire des passions, il se persuade qu'il en a inspiré une à la jeune femme qui est auprès de lui. Ne voulant pas être en reste avec elle, le monsieur, qui n'a encore pensé qu'à ses échantillons et aux droits d'entrée de ses marchandises, s'avise de penser à autre chose, et de jouer aussi des mains sur les genoux de la petite femme. Celle-ci laisse faire ces messieurs, qui ont l'air de jouer au pied de bœuf, et qui, s'étant pris la main, se la serrent avec une force qui les étonne mutuellement.
Les premiers rayons du jour surprennent les voyageurs dans cette situation. Auguste part d'un éclat de rire, le commis retire sa main avec humeur, la jeune femme retire son genou ; mais elle regarde Auguste en dessous, et celui-ci se promet de sedé-» dommager des quiproquo de la nuit.
Le lendemain on déjeune à Auxerre; la jeune femme reste en* core dans la voiture; le soir on s'arrête à A vallon, où l'on doit dîner. La jeune femme est descendue, mais elle n'entre pas-dans .l'auberge, et, après avoir acheté un petit pain et quelque chose, die va s'asseoir à quelques pas de l'auberge. Auguste, qui Ja suit des yeux, laisse entrer Bertrand en lui disant qu'il n'a pas encore d'appétit, et rejoint la voyageuse, avec laquelle il entre en conversation.
— Vous quittez Paris, madame?
— Oui, monsieur (et un soupir).
— L'babitiez-vous depuis longtemps?
— J'y suis née, monsieur.
— Et vous abandonnez votre pays?
— U le faut bien, monsieur... (nouveau soupir), — - Vous allez vous fixer à Lyon, madame?
— Je ne sais pas, monsieur.
— Ahl... vous n'avez pas de projet déterminé?...
DE UONTFERMBIL. I7S
— Je suis si malheureuse, monsieur l
— Vous m'intéressez beaucoup, madame; mais pour causer nous serions mieux ailleurs que sur cette route. Si vous vouliez, madame, accepter mon bras, nous ferions un tour dans cet endroit en attendant qu'on parte?
«— Je veux bien, monsieur.
La dame prend le bras d'Auguste, et ils s'éloignent de l'auberge en jasant.
— Si je ne craignais pas d'être indiscret, madame, je vous demanderais ce qui vous fait quitter Paris.
— Ohf volontiers, monsieur. Je suis fille de marchands trèshonnêtes; on m'a mariée de très-bonne heure à un homme que je n'aimais pas; mais j'ai dû obéir pour faire plaisir à mes parents...
~ C'est très-bien de votre part, madame.
«- Uy avait un monsieur fort aimable, qui m'avait fait la cour «vant mon mariage. . . je ne l'aimais pas non plus ; mais ie l'ëcoutais pour lui faire plaisir...
— J'entends, madame.
— Mon mari ne me rendait pas heureuse ; il ne voulait jamais que je sortisse, et je restais à la maison parce que ça lui faisait plaisir... mais il m'y venait quelquefois des visites, entre autres ce monsieur qui m'avait fait la cour autrefois.
— ;• Et ça ne faisait pas plaisir à votre mari?
— - Apparemment, monsieur; car dernièrement, l'ayant trouvé avec moi... il l'a mis à la porte. J'ai voulu me fâcher, il m'a battue, monsieur!... en me disant qu'il en ferait autant toutes les fois que cela lui ferait plaisir!
— Voilà un homme qui a une bien vilaine manière de s'en procurer.
^ Comme je ne veux plus être battue, j'ai quitté mon mari, et je suis partie pOur Lyon ayant à peine de quoi payer ma place.
-- Vous connaissez donc quelqu'un à Lyon, madame?...
— Ahl... c'est ce monsieur qui venait me voir.., qui m'a dit qu'il y allait... Du reste, je ne tiens pas plus à me rendre à Lyon qu'ailleurs... Je n'ai vouhi que m'éloigner de mon mari, qui me tendait si malheureuse...
Tout en se promenant, les voyageurs sont arrivés devant un petit traiteur. Auguste, qui se rappelle que sa compagne n'a pas
dinë, lui propose d'entrer preadre quelque chose, et elle accote pour lui faire plaisir.
On entre. Auguste demande un cabinet, parce qu'on n'a pas besoin de témoin pour consoler une jeune femme que son mari a battue ; il commande un dîner aussi délicat qu'il est possible, parce qu'il oublie toujours qu'il n'est plus riche, et se laisse volontiers aller à ses habitudes d'autrefois. Le petit traiteur d'Avallon s'est piqué d'honneur pour offrir un joli repas aux étrangers qui viennent de lui arriver. Le dîner est servi ; Auguste presse la jeune dame d'y goûter, et celle<ïi, tout en disant qu'elle n'accepte que pour lui faire plaisir, mange de tout, et ne se fait pas prier pour boire d'un petit vin que le traiteur assure être de l'année de la comète.
Tout en dînant, on se lie davantage. Auguste s'est d'abord assis vis-à-vis de la jeune dame, mais il réfléchit qu'ils étaient beaucoup plus près que cela en diligence, et qu'il est au moins extraordinaire de se tenir à une distance respectueuse dans un cabinet et en tête à tête lorsqu'on s'est pressé les genoux devant témoins. Il va s'asseoir tout près de la jeune dame, qui soupire encore de temps à autre, mais ne repousse pas le jeune homme, qui parait avoir grande envie de la consoler.
Auguste presse bien tendrement une main bien douce , en s'étonnant qu'un mari puisse être assez barbare pour faire de la peine à une femme si gentille.
— Les hommes sont des méchants, dit la jeune femme, qui tient toujours ses yeux baissés.
— Ce sont des tyrans, répond Auguste en portant ses lèvres sur la main potelée.
— Ils font notre malheur! reprend la jeune femme en se laissant embrasser par son vis-à-vis.
— Ah I ils font encore bien autre chose ! s'écrie Auguste en l'enlaçant dans ses bras.
— Ils font!,., ils font!... murmure la jeune femme, qui parait ne plus savoir ni ce qu'ils font ni ce qu'elle fait ; mais après plusieurs repas frugals, il n'était pas étonnant que le vin de la comète lui fit perdre la tête.
En retrouvant la sienne, Auguste dit enfin :
— A propos, et la diligence?
— Ah ! c'est vrai... et la diligence? reprend la jeune femme en poussant un soupir, probablement par habitude.
DE HONtFERMBIL. 277
— Je crois, ma chère amie, qu'il est bien temps d'aller la retrouver.
— Eh bien ! allons la retrouver, mon ami.
— Vous voyez que le vin de la comète avait établi une trèsbonne intelligence entre les voyageurs. Mais en général on mène très-promptement les affaires que Ton traite en voiture.
Auguste appelle le traiteur et paye le dîner ; la jeune dame remet sa capote, qui n'était plus sur sa tète, je ne sais pourquoi ; puis on descend du cabinet, et l'on s'achemine bras dessus bras dessous vers l'auberge où Ton a laissé la voiture.
Tout en marchant, Auguste cause avec sa compagne, qui lui parait avoir un caractère fort doux , mais dont l'esprit ne répond pas à l'idée qu'en donnait sa figure assez expressive ; il y a des femmes qui ont tout leur esprit dans leurs yeux, il faut se contenter avec elles de jouer la pantomime.
En approchant de l'auberge, Auguste aperçoit Bertrand, qui marche à grands pas devant la maison, regardant à droite et à gauche en donnant des signes d'impatience, et lâchant de temps à autre quelque juron énergique. En apercevant Auguste, il court au-devant de lui , et fait une grimace horrible à la jeune femme qui est pendue au bras de son maître.
— Enfin vous voilà, monsieur!... Sacrebleul..> j'ai cru que vous me laissiez ici pour chasser les hirondelles !
— Calme-toi, Bertrand, me voilà. Tu vois bien que je n'étais pas perdu ; eh bien ! partons-nous ?
— Partir? Et pour quel endroit, monsieur?
— Mais pour Lyon, je pense I
— Et c'est pour cela que vous laissez en aller la diligence, que vous vous faites appeler, attendre^ chercher de tous côtés ?
— Comment 1 la diligence est partie ?
— Eh oui, morbleu I et il y a plus d'une heure de cela ; mais il paraît que le temps ne vous a pas semblé long.
— La diligence est partie ! répète Auguste en lâchant le bras de sa compagne; mais celle-ci, qui parait tenir beaucoup à son bras, le lui reprend aussitôt en disant :
— C'est bien drôle ! n'est-ce pas, mon bon ami ?
— Je ne trouve plus que ce soit si drôle 1 dit Auguste. Et Bertrand s'éloigne de quelques pas, et murmure en jurant et en frappant du pied :
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— Son bon ami !.,. Allons 1 mille baïonnettes, voilà encore du gentil I
— Mais, Bertrand, reprend Auguste, est-ce qu'on ne pouvait pas nous attendre un peu ?
— On vous a attendu deux minutes , monsieur, et c'est beaucoup pour une diligence.
— Et tu n'es donc pas parti ?
— Ëst'-ce que j'ai voulu m'en aller sans vous? N'est-ce pas à fMus seul que je suis attaché ? Qu'ai-je besoin d'être à Lyon si vous n'y êtes pas ?
-* Tu as bien fait, Bertrand. Mais nos valises ?
— Ob 1 les voilà. Me doutant bien qu'il y avait du nouveau, je ne les ai pas laissées partir sans nous.
— Ma foi, mon ami , il faut se consoler de cet événement. Après tout, peu m'importe d'aller à Lyon ou ailleurs, et d*y arriver demain ou dans huit jours.
•^ Ah l mon Dieu , mon bon ami, cela m'est bien égal aussi à moi, dit la jeune femme.
Bertrand fronce le sourcil, et fait signe à son maître qu'il désire lui parler en particulier. Auguste parvient à faire entendre à la jeune dame qu'il faut qu'elle lui quitte un moment le bras, et s'avance vers l'ancien caporal, qui lui dit d'un air sévère :
•^ Pardon, mon lieutenant, mais quelle est cette femme qui se colle à votre bras comme si vous avie;^ de la glu à votre habit ?
— C'est une jeune femme qui était avec nous dans la diligence.
— Et pourquoi n'y est-elle pas restée?
— Parce que je l'ai emmenée faire an tour de premenida avec moi.
-* Qu'est-ce que c'est que cette femme-là?
— C'est une pers<Mine fort intéressante.
— Elle ne vous a pas dit ce qu'elle faisait?
— Si fait,., elle va à Lyon... pour ne pas rester à Paris.
— Ah I diable ! si c'est là son seul motif, je conçois qu'il lui est indifférent d'aller autre part. Mais pourquoi quitte-t-elle Paris? Une jeune femme ne voyage pas ainsi seule... pour Tunique plaisir de voyager.
— Ohl elle avait un motif très-puissant... son mari la battait.
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— Il avait peut-être raison, monsieur.
— Ah I Bertrand 1
— Pourquoi vous appelle-t elle déjà son bon ami ?
— Parce que... parce que...
— Ah! oui, parce que! je comprends bien. Mais enfin, monsieur, que comptez-vous faire de cette femme-là ?
— Je n'en sais trop rien... mais tu conçois bien que je ne puis pas l'abandonner ici après lui avoir fait manquer la diligence.
— C'est bien plutôt elle qui vous a fait manquer la voiture en vous contant des histoires... en vous attendrissant par le récit d'aventures qui ne sont pas vraies, je le gagerais. D'ailleurs, monsieur, une femme qui prend ainsi le premier venu pour consolateur ne peut être qu'une aventurière ! Je parie que vous ne savez pas seulement son nom ?
— Ma foi, non. Mais qu'importe le nom? est-ce qu'on ne peut pas se donner celui qu'on veut T Que cette jeune femme m'ait dit ou non la vérité, je ne la laisserai pas sans argent loin de l'endroit où elle se rendait.
. — Ah ! elle n'a pas d'argent !
— Puisque cette pauvre petite ne dînait qu'avec des petits pains.
— Voilà une bien jolie trouvaille que vous avez faite là! Ainsi , monsieur, quand nous quittons Paris pour être sage et économiser, à peine à soixante lieues de la capitale nous voilà avec une femme sur les bras !
— Eh! que veux- tu?... est-ce ma faute? Allons, Bertrand, ne gronde pas... à l'avenir, je réfléchirai un peu plus; en attendant, abandonnons-nous à notre destinée.
Auguste va rejoindre la jeune femme, et Bertrand le suit en se disant : ^— Je crains bien qu'il ne soit incorrigible.
La jeune femme a bien vite repris le bras d'Auguste, qui lui dit :
— Ma chère amie, puisque la diligence est partie sans nous, rien ne nous presse maintenant.
— Oh ! rien du tout!...
— Nous pouvons même passer ici un jour ou deux ?
— Volontiers, si cela vous foit plaisir.
— Nous aviserons ensuite de quelle manière nous voulons continuer notre route... soit par des occasions, des petites voi*
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tures... soit même en nous promenant pour admirer le pays, dans le cas où il serait admirable.
-- Tout ce qui vous fera plaisir, mon ami.
— Vois -tu, Bertrand, dit tout bas Auguste, cette petite Temme-là est la complaisance môme , elle ne veut que me faire [.laisir.
— Elle ne m'en fait pas du tout, à moi, monsieur.
— Parce que tu y mets de la mauvaise volonté.
— Ah çà , puisque nous restons ici , reprend Auguste, nous logerons à cette auberge. Bertrand, tu nous feras préparer un lOgement.
— Oui, mon lieutenant... et pour madame aussi?...
— Cela va sans dire... Ah î... comme il faut économiser... une seule chambre suffira pour madame et moi... N'est-ce pas, ma chère amie?
— Oh I mon Dieu, oui... si cela vous fait plaisir.
— A propos , ma chère amie , vous ne m'avez pas encore dit votre nom.
— Je m'appelle Adèle... ou madame Florimont, comme vous voudrez...
— Ce sera plutôt comme vous voudrez vous-même...
— Appelez-moi Adèle, ça me fera plaisir.
— Adèle , c'est convenu.
— Madame Florimont! murmure Bertrand en haussant les épaules, c'est un nom de comédie^ ça !... elle a pris ce nom-là dans quelque coulisse.
— Moi, ma chère Adèle, je m'appelle Auguste, car il faut aussi que vous sachiez qui je suis.
— Oh ! mon Dieu I c'est égal I
— Je vois que vous tenez plus à la personne qu'au titre, et que vous jugez les gens sur leur physionomie ; si cette science ne vous trompe jamais , je vous en félicite. Mais il fait encore jour, le temps est beau ; avant de souper, ce que nous avons de mieux à faire, je crois, c'est de nous promener. Viens-tu avec nous, Bertrand ?
— ■ Non , mon lieutenant; je n'ai pas envie de me promener, moi.
Auguste s'éloigne avec la sensible Adèle. Us parcourent en tous sens la jolie petite ville d'Avallon. Auguste fait ses observations sur ce qu'il voit , la jeune femme est toujours de son
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avis, et le jeune homme finit par trouver qu'une femme qui ne sait qu'approuver tout sans jamais rien observer par elle-même est une société un peu monotone. Mais madame Florimont a de bien jolis yeux, et il n'y a pas encore longtemps qu'elle les Qxe sur Auguste, et quand celui-ci a parlé quelque temps sans obtenir autre chose que des réponses insignifiantes, il joue des yeux avec Adèle, qui alors lui dit en pantomime les plus jolies choses du monde.
Il n'y a que devant les boutiques que la jeune femme trouve d'elle-même à observer. Elle s'arrête pour contempler un châle^ et pousse un grand soupir.
— En as-tu envie? lui dit Auguste.
— Ah I ça me ferait grand plaisir I
— Eh bien! achetons-le.
Le jeune homme, cédant à ses anciennes habitudes, achète le châle à madame Florimont, qui le met sur-le-champ sur ses épaules, et s'empresse de rouler sous son bras le petit fichu qui était sur son cou. Un peu plus loin elle s'arrête, et soupire en regardant un joli bonnet; Auguste le lui fait essayer, et comme il va à merveille sous la grande capote, le bonnet est acheté. C'est ensuite devant un bijoutier que la jeune femme soupire : elle voudrait une petite bague qui lui rappelât le jour où elle a connu Auguste 1 celui-ci trouve ce désir trop aimable pour ne pas le satisfaire. Mais ensuite il ramène sa compagne à l'auberge sans la laisser s'arrêter nulle part, de crainte qu'elle ne soupire encore.
La jeune femme est très-jolie avec le châle et le bonnet. Mais en la voyant ainsi, Bertrand prend encore Auguste à part, et lui dit :
— Monsieur, elle n'avait pas cette toilette-là ce matin.
— Tu conviendras, Bertrand, qu'elle est beaucoup mieux ce soir?
— Mais, monsieur 1 à quoi pensez-vous?
— Je pense à souper, car j'ai très-faim ; et vous, ma chère amie?
— Je souperai avec plaisir aussi.
Bertrand ne dit plus rien ; mais il va dans un coin et se cogne la tête contre le mur. Cependant on apporte le souper ; Auguste se met à table avec Adèle et engage Bertrand à se placer avec
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eux, en disant à la jeune femme que Bertrand est son factotum, son caissier, et non pas sou domestique.
Bertrand fait la grimace au mot caissier; mais enfin il se décide à venir se placer respectueusement à l'autre bout de la table. Pour le remettre de bonne humeur, Auguste fait apporter quelques bonnes bouteilles de vin. Ce moyen réussit. En buvant, Bertrand retrouve sa gaieté, et il ne regarde plus la jeune femme de travers.
Cependant en voyant Auguste se retirer après souper avec madame Florimonl dans une chambre où il n'y a qu'un lit, il lui dit tout bas :
— Décidément, monsieur, on* va vous prendre pour le mari de cette dame.
— Ma foi, Bertrand, ça y ressemblera beaucoup cette nuit.
— Mais ensuite?...
— Ohl mon ami, le plus pressé pour moi, dans ce moment, e*est de me coucher; faî&-en autant, bonsoir; demain il fera jour.
— Oui, se dit Bertrand en retournant se verser à boire, demain il fera jour, et nous aurons encore cette péronelle sur les bras! Il valait tout autant rester à Paris et me laisser avec Schtrack faire des culottesl.é. Et Bertrand s'endort en finissant la bouteille.