A M. CHABAN
COHMISSAIRE DU GOUVERNEMENT, À FLORBNCI.
Liyourne, le 30 septembre 1808.
Monsieur, les ordres que j'ai reçus m'ont obligé de partir si précipitamment, que j'eus à peine le temps de porter chez vous ma carte, à une heure où je ne pouvais espérer de vous trouver, manière de prendre congé de vous bien contraire à mes projets. Car, après les marques de bonté dont vous m'avez honoré, j'étais dans le dessein de vous faire ma cour, et de profiter des dispositions favorables où je vous voyais, pour rassembler et sauver ce qui se peut encore trouver dans vos bibliothèques de moines. Mais, puisque mon service m'empêche de partager cette bonne œuvre, je veux au moins y contribuer par mes prières. Je vous conjure donc de vouloir bien ordonner que tous les manuscrits de la Badia soient transport ésà la bibliothèque publique de Saint-Laurent, et que l'on cherche ceux qui manquent d'après le catalogue existant. Je reconnus, il y a peu de temps, que déjà quelques-uns des plus importants avaient disparu; mais il sera facile d'en trouver des traces et d'empêcher que ces monuments ne pas-
sent à l'étranger, qui en est avide, ou môrne ne périssent dans les mains de ceux qui les recèlent, comme il est arrivé souvent.
C'est le zèle de l'antiquité qui m'engage, monsieur, à vous présenter cette humble requête. Je souhaite fort, je l'avoue, attirer votre attention sur ces objets, que la multitude des affaires vous peut faire perdre de vue. Songez qu'avec deux lignes vous allez conserver les titres de noblesse des Grecs et des Romains, et vous attirer les bénédictions de tout ce qu'il y aura jamais d'antiquaires et d'érudits dans tous les siècles des siècles.
A M. D'AGINGOURT,
Livourne, le 15 octobre 1808.
Monsieur, je suis encore à Livourne, et les apparences sont que j'y passerai l'hiver. Je demandais, comme je crois vous l'avoir marqué, un congé pour aller en France; mais on m'éconduit tout aplat. J'en demande un pour Rome; ce sera, si je l'obtiens, un bon dédommagement de celui qu'on me refuse; car en France j'ai des parents, à Rome j'ai des amis, et je mets l'amitié bien loin devant la parenté, ou, pour mieux dire, c'est la seule parenté que je connaisse. Sur ce pied-là, vous m'êtes bien proche; aussi, sans mes affaires, je vous jure que je ne penserais guère à Paris, et Rome serait encore pour moi la première ville du monde.
S'il faut vous expliquer maintenant comment le refus fait à ma première demande n'exclut pas la seconde, la voici : la permission d'aller en France dépendait du ministre, que je n'ai pu fléchir precando; l'autre dépend ici de quelqu'un que je gagnerai donando. Je viendrais aussi bien à bout du satrape ou de ses suppôts, mais il faudrait être là.
Pour vous dire ce que je fais ici, je mange, je bois, je dors, je me baigne tous les jours dans la mer, je me promène quand il fait beau; car nous n'avons pas votre ciel de Rome. Je lis
et relis nos anciens, et ne prends souci de rien que d'avoir de vos nouvelles. Madame Dionigi m'a mandé quelquefois que vous vous portiez bien. C'est tout ce que je vous souhaite, car c'est la moitié du bonheur; et l'autre moitié, mens sana, vous est acquise de tout temps. Dieu vous doint seulement, comme disaient nos pères, la santé du corps, et vous serez heureux autant qu'on saurait l'être. Cela ne vous peut manquer, avec votre tempérament et la vie que vous menez, et dans le lieu que vous habitez. Votre habitation, monsieur, est choisie selon toutes les règles que donne là-dessus Hippocrate, et auxquelles je m'imagine que vous n'avez guère pensé. Ce n'est pas non plus ce qui fait que celte demeure me plaît tant, mais c'est qu'on vous y trouve.
Je songe tout de bon à quitter mon vilain métier; mais, ne sachant comment vont mes affaires en France, je ne veux pas rompre, je veux me dégager tout doucement et laisser là mon harnais, comme un papillon dépouille peu à peu sa chrysalide et s'envole.
Permettez, monsieur, que je vous embrasse en vous suppliant de me conserver votre amitié, qui m'est plus chère que chose au monde. En vérité, tout mon mérite, si j'en ai, c'est de vous avoir plu, et de connaître ce que vous valez.
A M. CORAI,
A PABIS.
LÎTOurne, le 18 octobre 1808.
Monsieur, nul présent ne pouvait me flatter plus que celui dont je me vois honoré, je ne sais si je dois dire par vous oa par MM. Zozima, qui m'ont remis vos trois admirables volumes1. De quelque part que me viennent ces livres, il faut assurément qu'on les ait faits pour moi. Tout de bon, monsieur, si votre projet eût été de me plaire et de faire une
1. t'n exemplaire d'Isocrate, publié par Coraï aux frais de MM. Zozima, Grecs de nation.
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chose entièromont se)Qfl mes idées, vous n'auriez pu mieux rencontrer. Voilà justcMiiot l ce que j'attendais de vous et de vous seul. Je souffrais trop à voir Isocrate, la plus nette perle du langage attique, entouré de latin d'Allemagne ou de Hollande. En lisant vos notes, du moins je ne sors pas do la Grèce, et j'entre beaucoup mieux dans le sens de l'auteur qu'avec une glose, latine ou vulgaire. Chaque langue veut être expliquée par elle-même, parce °,up 'es mot-8 ni les phrases ne se correspondent jamais d'une langue à une autre, et c'est la raison qui me fait, dire que nous n'avons point de dictionnaire grec. Ce serait un beau travail; mais qui osera l'entreprendre? Il faudrait pour cela, ce qui ne se trouvera jamais, plusieurs hommes comme vous et, comme MM. Zozima. Kn vérité, ceci leur fait grand honneur, car ce n'est pas seulement leur nation qu'ils gratifient d un don si précieux, mais, chez toute nation, tous ceux qui s'intéressent à la belle littérature. Ce qu'ils font pour encourager ces études dans leur pays, n'est pas de ce siècle-ci. Soyons de bonne foi, les rois nuisent, aux lettres en les protégeant; leurs caresses étouffent les Muses. Il y a bien eu quelquefois de grands talents, malgré les pensions et les académies; mais on a toujours vu de simples particuliers favoriser les arts avec plus de sagesse et de discernement que n'eût pu faire aucun prince; et c'est de quoi ces messieurs donnent un nouvel exemple.
Courage donc, monsieur, suivez votre belle entreprise, et soyez persuadé que, même parmi nous, il se trouvera des gens qui vous applaudiront comme vous le méritez. Le nombre en sera petit, mais choisi. Vous aurez peu de lecteurs, mais vous en aurez toujours; et comme ces modèles, que vous nous dévoilez, seront étudiés tant qu'il y aura des arts et du goût, votre nom, attaché à des monuments si célèbres, passera sûrement à la postérité. ,
[Courier a dû écrira la lettre ci-dessus très-peu de temps après la réception du livre de M. Coraï, et set félicitations paraissent être le tribut payé à une première lecture. La lettre qui suit, et qui est adressée à M. Akerblad, exprime sur le livre île M. Coraï une opinion plus réfléchie et un peu diflérente. H. Akerblad ne fut point de l'avis de Courier : sa réponse, qu'on donne Bttjàg
la lettre île celui-ci, explique et défend la manière adoptée par M. Coraïdans •tes.]
A M. AKEHBLAD,