‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 120 sur 175 · LETTRE DE M. AKERBLAD A M. COURIER · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. AKERBLAD A M. COURIER

Florence, le 2 décembre 1808.

Hier nous avons fait la fameuse descente domiciliaire chez les bénédictins pour nous emparer de leurs manuscrits; mais ils nous ont prévenus, les gaillards! Vingt-six des plus précieux de ces manuscrits ont disparu, et entre autres le beau Plutarque que nous avons vu ensemble, et que vous devez vous rappeler. Je n'en accuse pas l'abbé du couvent, mais le bibliothécaire; ce petit père Bigi, au regard faux, est, à n'en pas douter, le voleur. Il dépend de nous deux de le faire pendre : nous n'avons qu'à attester avoir vu entre ses mains un seul des manuscrits qui manquent; mais, je vous l'avoue, je suis bon chrétien, et je ne veux pas la mort du pécheur. D'ailleurs il me semble cruel de. perdre un pauvre diable pour avoir volé une vingtaine de bouquins qui, eussent-ils même été transportés à la bibliothèque de Saint-Laurent, y seraient sans doute restés vierges et intacts, comme ils l'ont été depuis deux siècles dans celle des révérends pères. Au reste consolez- vous ; parmi les quatre-vingt-dix manuscrits grecs qui sont restés, il y en a plusieurs de fort précieux : deux ou trois Platons, autant de Sophocles, un Thucydide du douzième siècle, sans parler des Saint-Grégoire et Saint- Chrysostome parfaitement beaux. Voyez si tout cela vous tente, et dans ce cas, venez, et vous aurez de quoi vous amuser. En attendant, écrivez-nous au moins , et mandez-moi votre avis à l'égard du voleur et de sa punition. Quant à moi, je vote pour le carcan avec un énorme Saint-Chrysostome au cou.

A M. D'AGINCOURT

Livourne, le 15 décembre 1808.

Monsieur, je profite tant que je puis de votre expérience et de vos lumières pour moi-même, et dans l'occasion j'en

fais pari à mes amis, comme vous allez voir. M. de Sainte- Croix, savant dont le mérite peut vous être connu, me mande qu'il souffre de la vessie. Aussitôt je lui écris ce que je vous ai vu faire en cas pareil, et comment la dicte de Pythagore vous a sauvé de ce vilain mal; et puis (voyez si je compte sur votre complaisance), ne pouvant lui dire cela qu'en gros, je lui promets d'obtenir de vous une note plus circonstanciée de votre régime et de ses effets, et des causes qui vous obligèrent d'y recourir. C'est une bonne œuvre que vous ferez, monsieur, de dicter pour moi et pour lui ces dix ou douze lignes. Notez dicter, non écrire; il ne faut pas, pour soulager la vessie de M. de Sainte-Croix, rendre vos yeux plus malades; mais, au contraire, il faudrait qu'il m'envoyât, lui, quelque recette éprouvée contre le mal d'yeux, et qu'ainsi je pusse vous guérir et vous conserver l'un par l'autre.

J'ai bien une autre demande à vous faire que celle-là, une commission importante, difficile, dont je ne sais comment vous allez vous tirer. Voici ce que c'est : je voudrais avoir une bonne copie de l'empereur, de Canova. Quand je dis copie, vous m'entendez ; c'est un abrégé qu'il me faut, proportionné à ma bourse, de la grandeur à peu près de cette figure de l'Antin qu'on dessine dans les écoles, de quoi orner un appartement. En voilà trop, et vous voyez mieux nue moi ce que je veux. C'est pour un grand seigneur d'aujourd'hui ou d'hier, qui ne se connaît guère à cela ni à rien, mais qui reçoit chez lui toute la France. L'ouvrage serait en lieu d'être vu, et pourrait ainsi faire quelque honneur à l'artiste; il faudrait donc qu'il fût bien fait et tôt, pour paraître à Paris avant l'original, s'il se pouvait. C'est là îe point. Monsieur Marin, qui, je l'espère, ne m'aura point oublié, est après vous, monsieur, le seul homme auquel je puisse me recommander pour le succès de cette affaire. Je vous prie de vouloir bien, en lui faisant mes compliments, l'intéresser un peu pour moi, et l'assurer que toutes mes langues seront employées à le louer d'un si grand bienfait.

J'étais tenté de faire encore cette guerre d'Espagne, et je l'ai demandé; mais on m'a refusé. Une si belle occasion de

m aller faire estropier sur les pus des Césars no reviendra plus Dour moi ; car si Diou ne change mes résolutions, je mettrai bientôt mon armure au croc Je sais à présent ce que c'est que la guerre et les guerriers; je m'en vais, et dis comme Athalie : J'ai voulu voir, j'ai vu.

Vos lettres, vraiment, me font un grand plaisir, et la dernière toujours plus que les autres; mais je n'ose vous en demander à cause de votre vue. Il m'en faut cependant ; écrivez-moi donc, mais peu, seulement pour me prouver que vos yeux voient et que vos mains agissent. Adressez à Milan, où je serai dans un mois.

A M. DE SAINTE-CROIX

Livourne, le 15 décembre 1808.

Monsieur, j'apprends avec bien du chagrin le cruel mal qui vous tourmente; et quoique vous soyez en lieu où nul bon conseil ne saurait vous manquer, quoiqu'il y ait aussi une sorte d'indiscrétion à conseiller les malades, je veux pourtant vous dire ce que j'ai vu qui se rapporte à votre état, un fait dont la connaissance ne peut, je crois, vous être qu'utile.

M. D'Agincourt, à Rome, est connu de tous ceux qui ont voyagé en Italie, comme amateur très-distingué des arts et de la littérature, et vous aurez pu aisément entendre parler de lui. Je le laissai, il y a dix ans, souffrant peut-être plus que vous, du même mal, et je viens de le revoir à l'âge de soixante-douze ans, non-seulement sans douleur, mais en tout, je vous assure, plus jeune qu'alors, n'étaient ses yeux dont il se plaint. Voilà de quoi je suis témoin, et voici le régime que commençait M. D'Agincourt quand je le quittai, il y a dix ans, et qu'il suit encore. Il ne mange que des végétaux cuits à l'eau simple, sans aucun assaisonnement ni sel ; mais sa principale nourriture est lapolentaou. bouillie de farine de maïs, qu'on appelle en Languedoc mUiasse. D'ailleurs, abstinence to-

taie de toute autre boisson que l'eau. Comme j'entretiens avec lui une correspondance fondée sur l'amitié dont il m'honore, je lui écris aujourd'hui pour avoir l'histoire do son mal et de sa guérison. Une pareille note, ou je me trompe fort, vous sera toujours bonne à quelque chose. Cette diète lui fut indiquée, à M. D'Aginc >urt, non par les médecins, mais par M. le chevalier Azara, qui l'avait vue en Espagne pratiquée avec succès, et s'en souvenait, dont bien prit, comme vous voyez, à son ami. Qui empêche que je ne sois pour vous le chevalier Azara? alors, vraiment, je me louerais de mes courses en Italie.

Je vous livre, monsieur, sans réserve, mon œuvre1, et mon nom, si on veut absolument le mettre en tète du volume. J'aimerais mieux cependant, par des raisons particulières que je puis appeler raisons d'État, n'être point nommé. Tâchez, je vous prie, de m'obtenir cela; du reste le plus tôt sera le mieux. Si je pouvais avoir une vingtaine d'exemplaires... Mais tout est entre vos mains, et je suis trop heureux qu'une amitié qui m'est si honorable et si chère vous engage à prendre ce soin.

Voici de quoi ajouter à mes notes'-; vous Voyez comme je travaille : tout ce qu'on appelle décousu, bâton rompu, n'est rien en comparaison. Une ligne faite à Milan, l'autre à Tarente, l'autre ici; Dieu sait comme tout cela joindra.

[Courier avait, depuis les premiers jours de novembre, reçu l'ordre de quitter Livouraè et la Toscaue, et de se rendre à Milan ; il l'exécuta enfin, après l'arrivée de l'officier qui devait le remplacer, et partit de Florence le 4 lévrier 1809.]

A M. GRIOIS,

MAJOh DU 4e RÉG1MKNT I)'aHTILU.M£ A CHEVAL, A VÉH0.1B,

Milan, le 10 niais 1S09.

Ma foi, mon major, je vous quitte, et c'est à regret en vé-

*. Xcnophon.

t. Sur Xéuoplion.

rite. L'honnêteté n'entre pour rien dans ce que je vous dis là. .le vous regrette tous, mes camarades: j'ai passé avec vous ■ ils agréables. Cependant, pour avoir du bon temps, je crois qu'il vaut mieux être libre.

Le diable s'était mis dans mes affaires en France. Je demande un congé pour aller voir ce que c'était; on me le refuse. J'avais déjà d« -mandé à passer en Espagne, comptant bien que je pourrais, en allant ou revenant, faire un tour au pays. Ah! ah! on ne m'écouta seulement pas. Aujourd'hui c'est ma démission dont je régale Son Excellence, et pour cela je ne crois pas qu'il y ait de difficultés1.

Yons me devez de l'argent : quand je dis vous, c'est le régiment. On a reçu sans doute depuis un an mon traitement de la Légion d'honneur; avisez, je vous prie, aux moyens de me faire toucher cela ici, vous m'obligerez. Adieu! major; adieu, Hasard, et tous mes camarades connus et inconnus; adieu l mes amis; buvez frais, mangez chaud, faites l'amour comme vous pourrez. Adieu.

A M. AKERBLAD.

Milan, le lî mars 1809.

Ma première lettre est pour vous; du moins n'ai-je encore écrit à personne que je puisse appeler ami : et ceci soit dit afin de vous faire sentir l'obligation où vous êtes de me répondre, toute affaire ou toute paresse cessant.

arrivant ici j'ai demandé un congé, on me l'a refusé; j'ai donné ma démission. J'ai fait, comme vous voyez, ce que j'a \;:is projeté : cela ne m'arrive guère. Je projette maintenant d'aller à Paris; mais j'attendrai pour partir que la neige soit un peu fondue sur les Alpes, et je veux les repasser avant qu'il en vienne d'autre; car je ne puis plus vivre que dans le beau pays, ove il ai suona.

Ma lettre sans doute vous trouvera encore à Florence et au

!• Sa démission fui acceptée le 15 mars.

lit, je m'imagine; car voilà un retour de froid qui va vous faire rentrer dans le duvet jusqu'au nez : non tibi Svezia •parens.

Si vous étiez enfant du nord, vous vous ririez de nos frimas, et tout vous semblerait zéphyr en Italie. Donnez-moi bientôt de vos nouvelles; partez-vous toujours pour Rome? j'y serai, je crois, avant vous, si Dieu nous maintient l'un et l'autre dans les mêmes dispositions.

Lamberti a fini son Iliade, et il va la porter à l'empereur.

C'est un homme heureux, Lamberti s'entend. Il a du métier littéraire les agréments sans les peines; il vit avec ses amis, il travaille seulement pour n'être pas désœuvré. Son chagrin (car il en faut bien), c'est cette farine sur son visage,

Qui fait fuir à sa vue un sexe qu'il adore.

Aimez-vous les vers? en voilà. Le pauvre Lamberti gémit de n'oser se montrer aux belles après s'être vu leur idole; bon homme au demeurant, d'un caractère aimable, il sait assez de grec et beaucoup d'italien; il a un frère qu'on vient de faire sénateur du royaume : je ne doute pas qu'il ne le mérite autant pour le moins que Roland, qui était sénateur romain, au dire d'Arioste. J'ai appris à cette occasion que le royaume avait un sénat; mais je ne sais trop au vrai ce que c'est qu'un sénateur.

A une lecture de Monti (c'était encore Homère, traduit par lui Monti; et toujours de l'Homère! je crois que j'en rêverai), il a lu justement le livre où sont les deux comparaisons de l'âne et du cochon, et j'ai été témoin d'une grave discussion; savoir si l'on peut dire en vers, et en vers héroïques, asino et porco : l'affirmative a passé tout d'une voix, sur l'autorité d'Homère appuyé de son traducteur et de son éditeur présents. Notifiez cet arrêt à vos lettrés toscans, et à tous auxquels il appartiendra : la chose intéresse beaucoup de gens qui ne pourraient sans cela espérer de voir jamais leurs noms dans la haute poésie.

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