A MADAME LA PRINCESSE DE SALM-DYCK
Florence, le 3 mars 1810.
Madame, vous recevrez avec ce billet une brochure où il y a quelques pages de ma façon, façon de traducteur s'entend. C'est un roman (comme Oronte dit : c'est un sonnet) non pas nouveau, mais au contraire fort antique et vénérable. J'en ai déterré par hasard un morceau qui s'était perdu : c'est là ce que j'ai traduit, et par occasion j'ai corrigé la vieille version, qui, comme vous verrez,
Dans son vieux style encore a des grâces nouvelles.
Si cela vous amuse, ne faites aucun scrupule, pour quelques traits un peu naïfs, d'en continuer la lecture. Amyot, évêque, et l'un des pères du concile de Trente, est le véritable auteur de cette traduction, que j'ai seulement complétée : vous ne sauriez pécher en lisant ce qu'il a écrit.
Je vous supplie, madame, de vous rappeler quelquefois qu'il y a delà les monts un Grec qui vous honore, pour ne rien dire de plus; et, si vous êtes paresseuse, comme je le crois, ne vous déplaise, ordonnez à M. Clavier de me donner de vos nouvelles.
i, La princesse tlisa, sœur de Napoléon.
LETTRE DE M. CLAVIER
Paris, le 19 janvier 1 3 10.
Il a paru à Florence une nouvelle édition des fables
d'Ésope, d'après un manuscrit très-ancien; je vous prie de me l'envoyer si vous en trouvez l'occasion. Les Molini de Florence me doivent le prix de douze exemplaires d'Apollodore; veuillez leur en parler, je prendrai volontiers des livres pour cela.
Je vous félicite de votre découverte, et je ne doute pas que vous n'en fassiez d'autres si vous vous donnez la peine de fouiller dans les manuscrits de Florence et de Rome, où depuis longtemps il y a peu de gens habiles en grec.
Je travaille, dans ce moment, à un nouveau dictionnaire de grands hommes, où je me suis chargé de faire toute l'histoire ancienne, tant civile que littéraire, les Romains exceptés. Beaucoup de membres de l'Institut prennent part à cet ouvrage.
Vous aviez sans doute appris que Gail a été reçu de
l'Institut avant moi : c'est une excellente acquisition; il est le seul qui nous fasse rire. Il nous a lu une dissertation pour prouver que l'ironie règne dans le Banquet de Xénophon, et il s'est fort offensé de ce que je lui ai dit qu'on le contredirait d'autant moins là-dessus que personne jusqu'ici ne s'était avisé de prendre cet ouvage au sérieux. Il nous a aussi prouvé que Xantippe était une excellente femme, douce, pleine d'attention pour son mari, et que tous les bruits qui avaient couru sur son compte étaient de pures calomnies. C'est bien généreux de sa part que de faire l'apologie des méchantes femmes. Ses sottises ont tellement déconcerté tous ses partisans, qu'il se trouve maintenant que personne ne lui u donné sa voix.
A H. ET MADAME CLAVIER
Florence, le 13 mars 1810.
Monsieur, voici ce que dit Molini. Il va vous envoyer les fables d'Ésope, qui, par parenthèse, sont tirées du même manuscrit que mon Longus. Il vous enverra en môme temps le compte de ce qu'il a vendu de votre Apollodore.
Vous êtes bien bon de vous occuper des grands hommes : j'en ai vu de près deux ou trois; c'étaient de sots personnages.
Lisez Daphnis et Chloê, madame; c'est la meilleure pastorale qu'ait jamais écrite un évoque. Messire Jacques la traduisit, ne pouvant mieux, pour les fidèles de son diocèse; mais le bon homme eut dans ce travail d'étranges distractions, que j'attribue au sujet et à quelques détails d'une naïveté rare. Pour moi, on m'accuse, comme vous savez, de m'occuperdes mots plus que des choses; mais je vous assure qu'en cherchant des mots pour ces deux petits drôles, j'ai très-souvent pensé aux choses. Passez-moi cette turlupinade, comme dit madame de Sévigné, et ne doutez jamais de mon profond respect.
Il y a bien plus à vous dire. Amyot fut un des pères du concile de Trente; tout ce qu'il a écrit est article de foi. Faites à présent des façons pour lire son Longus. Eh vérité, il n'y a point de meilleure lecture : c'est un livre à mettre entre les mains de mesdemoiselles vos filles tout de suite après le catéchisme.
[Courier quitta Florence le !4 mars, et vint à Home. Il ne resta en ville que peu de jours, et alla s'établir à Tivoli avec ses livres pour travailler dan» la solitude, et mettre la dernière main au texte de Longus, qu'il se proposait de publier. Au mois d'août il revint à Rome pour le faire imprimer : l'éditiou fut faite à ses frais et l'ouvrage tiré à cinquante-deux exemplaires seulement, qu'il envoya ;i ses amis et aux hellénistes de «a connaissance, français, italiens et allemands.]
ÉCRITES DE t'KANCE ET D'ITALIE. 435
V M. LAMBlîKTI,