A LA MÊME
Saint-Prix, 25 juillet 1 8t 3.
Madame ,
Je ne voulais point vous écrire; je voulais vous aller voir, vous et M. le comte. Je me promettais de faire avec lui plus d'une partie de chasse et d'échecs. Ne devions-nous pas aller aux eaux d'Aix-la-Chapelle? J'ai cru de bonne foi jusqu'à présent que tous ces projets s'exécuteraient ; mais je vois qu'il y faut renoncer, et que mes amis qui me défiaient de quitter Paris me connaissent assez bien. Vous savez comme on s'habitue en ce pays-ci, et comme aisément on y prend racine, et comme on finit par ne plus pouvoir vivre ailleurs. Assurément, il vous souvient des querelles que je vous faisais là-dessus. Vous en voilà quitte, madame. Je commence à comprendre enfin que Paris ait pour vous quelque attrait, de la façon sur-
ÉCRITES DE FRANCE ET r/ITALIE. 4SI
tout dont vous y pouvez tMre, puisque moi, chdtif, qui n'ai pas autant de raisons de m'y plaire, je ne puis m'en arracher, non pas même pour vous aller voir. Je suis à la campagne pourtant depuis quinze jours sans m'ennuyer, mais de ma chambre je vois Paris, et j'y vais de mon pied, chaque fois que la fantaisie m'en prend. Faites-en autant, je vous prie, de votre château. Essayez avec vos carrosses de partir à la minute même où ce caprice vous viendra. Je m'attends que dans votre première lettre vous reconnaîtrez ingénument les avantages que nous autres hères avons sur vous autres châtelains. Mon Dieu ! qu'on doit y être bien dans ce château et avec vous ; je me le figure à merveille, et je crois, madame, sans vouloir vous dire une douceur, que j'y aurais bientôt oublié Paris et le reste du monde. Cela m'est arrivé quelquefois en bien moins bonne compagnie. Le difficile, c'est de bouger d'ici. Passé une fois la première poste, il n'y a plus pour moi de Paris, ou tout m'est Paris pour mieux dire. Si je vous contais les délices qui m'y retiennent à présent, vous seriez, je crois, bien surprise. Mais voilà ce que c'est. En paradis il n'y a qu'un plaisir pour tout le monde, celui de voir Dieu face à face; ici chacun jouit à sa mode.
Arous me demandez ce que je fais, je travaille à mettre un peu d'ordre dans mes pauvres affaires ; quand je dis pauvres, ne croyez pas que je me plaigne de mon sort ; je sais combien de gens qui me valent, sont plus pauvres encore que moi, et songeant à ce que possédaient mes amis Socrate et Phocion, j'ai honte de mon opulence. Enfin je mets ordre à mes affaires, et savez-vous pourquoi? pour aller à Athènes. Riez-en si vous voulez. O'est un pèlerinage, un vœu dont je dois m'acquitter. Tout chrétien brûle du désir de voir une fois les saints lieux. Tout Grec, un peu païen comme moi, meurt content s'il a pu saluer la terre de Minerve et des arts. J'en veux rapporter des reliques, soit la lanterne de Diogène, ou bien le miroir d'Aspasie.
Je vis l'autre jour le Tartarc l : nous causâmes fort de vous.
i. Laiigles.
madame. Il vous aime et révère. Mais quand nous reviendrezvous? tout au plus, je m'imagine, à la fin de novembre. Vous venez tard et partez tôt, comme les tourterelles. Que ce style ne vous étonne pas. Je viens do lire VAstrée, que je n'avais jamais lue; cela m'ennuya d'abord, et puis j'y pris plaisir. C'est le rebours des autres lectures et do tout ce qui amuse. Vous éprouverez la même chose quelque jour dans votre château; vous finirez par vous y plaire et ne plus pensera Paris. Alors il faudra bien que Paris vous aille voir. Ce qui nous y cloue, c'est qu'on sait que vous y viendrez. Je suis avec respect, madame, votre, etc.