Notaire de Tour
cela devait être heureux. Point du tout : au bout de cinq ou six mois de ménage il lui prend un chagrin. La voilà qui ne dit mot et maigrit à vue d'oeil. Et mère de l'interroger, et voisines de la tourmenter pour savoir où le mal la tient. Qu'a-t-elle ? rien. Que veut-elle ? que lui manque-t-il ? on ne sait. Elle languit et meurt. Le mari n'en a cure ; et c'est là, dit-on, ce qui l'a tuée. Il est le seul qui ne la regrette pas.
Mais M. de Ferrières regrette trop la sienne. C'est un gentilhomme que tu connais comme Jean de Werth. Elle était jeune, belle et bonne. Elle lui laisse deux enfants. Il l'a tant soignée, tant veillée dans sa dernière maladie, et tant pleurée depuis, qu'il s'en va mourir, le pauvre homme, à quarantecinq ans. Ceci a l'air d'un conte inventé à la gloire des quadragénaires; mais demande au petit Gasnault, quand tu le verras.
Veux-tu de la politique? Les chouans, les Vendéens, les brigands, les insurgés, les royalistes, les bourbonistes sont à douze lieues d'ici, au Lude. Quand ils y entrèrent, un parent de M. Vaslin, qui demeure là, patriote, jacobin, terroriste, républicain, bonapartiste, comme tu voudras, fit feu sur eux, leur tua un homme. Ils l'ont pris, lui, et ne l'ont pas tué; mais ils ont pillé sa maison et quelques autres. Toute la gentilhommerie se sauve des campagnes, de peur des paysans. M. de la Beraudière s'est retiré à Tours avec sa famille; les petites en sont ravies, parce qu'elles s'amusent. Ce sont des gens qui de leur vie n'ont fait mal à qui que ce soit : ils font bien d'être sur leurs gardes.
Je ne sais, de tout temps, quelle injuste puissance Laisse le crime en paix et poursuit l'innocence.
C'est Racine qui dit cela, et il dit bien vrai.
Tours, le mercredi.
Voilà tes lettres de samedi, dimanche, lundi, mardi, mercredi. Je les ai lues avec grand plaisir, et beaucoup plus de
raison que je n'eusse imaginé. Continue, je t'en prie, ce journal, le seul qui me puisse intéresser. Je ne t'en écris pas davantage, parce que le temps me manque. Je ne suis pas non plus si bien ici qu'à Luynes pour causer avec toi. Une maudite auberge, des allants et venants, un vacarme d'enfer. Et puis, de quoi te parlerais:je? d'hypothèques, de contrat, de principal, d'intérêts et de cent autres misères auxquelles lu n'entends rien, et moi fort peu de chose. Que n'ai-je cent mille livres de rentes ! J'en laisserais quatre-vingt-dix aux honnête» gens qui me viennent dire :
J'étais fort serviteur de monsieur votre père,
et je vivrais sans soins peut-être avec le reste. Mais quoi! on me le volerait encore, et il faudrait livrer bataille pour garder un morceau de pain. Je ne serais pas plus tranquille.
A MADAME COURIER
Tours, le 17 juin.
Je reçois ta lettre de mercredi. soir et jeudi, bien bonne et bien longue. Que te dirai-je? il faudrait t'adorer. Ta pauvre santé m'afflige bien. Je suis sûr que la campagne te rétablira. Mais ne songe point à venir ici, par cent raisons. D'abord le pays n'est pas tranquille, et il y a tel événement qui pourrait nous engouffrer dans une bagarre effroyable. Moi seul je m'échappe aisément. Et puis tu me gênerais dans mes courses. Cette raison ne m'arrêterait pas si ta santé y devait gagner. Mais Luynes est un endroit malsain dans cette saison-ci ; j'y reste le moins que je puis, de peur de la fièvre, et je me sauve sur les hauteurs, où l'air est plus pur, mais où je ne pourrais me loger avec toi. Sitôt que je serai de retour, nous irons, si tu veux, nous établir quelque part, à Sceaux, à Saint-Germain. Au reste, attends quelques jours. Si l'empereur gagne la partie, ce pays-ci sera bientôt calme.
Je retourne à Luynes, et j'y achèverai mes affaires. Je visi-
tarai mes biens, et ferai du tapage aux gens qui me doivent. Malheureusement ils me connaissent, et ne s'effraient pas de mes menaces ; ils finissent toujours par me payer quand ils veulent.
A MADAME COURIER
Tours, le 29 janvier 181*.
J'ai passé hier la soirée chez madame de la Beraudière. II y avait une douzaine de femmes et quelques hommes, la plupart jeunes gens dont je serais le père. Cela ne m'a pas empêché de faire beaucoup de folies avec eux. Deux tables de boston et un colin-maillard dans leur salon que tu connais, outre M. Raymond et une petite fille de son fige; tu peux t'imaginer comme on était à l'aise. Colin-maillard l'a emporté. Le boston a été culbuté, deux carreaux cassés dans le vacarme. M. d'Autichamp en était, sans uniforme et sans aucune décoration. Il est vraiment aimable, tout uni et fort à la main. Enfin, nous étions là huit ou dix jeunes gens en train de nous divertir. Je suis sorti à minuit; personne ne songeait encore à s'en aller. Ils ont joué vingt sortes de petits jeux fort drôles, qui la plupart m'étaient nouveaux. Cela n'était point ennuyeux comme sont d'ordinaire les petits jeux. Les jeunes personnes sont élevées on ne peut pas mieux, dans le ton à peu près des petites de la Beraudière. Celles-ci, ma foi, sont très-bien : décence parfaite, sans nulle espèce de gêne. Point de politique, tout le monde en bottes; quel délice! Ce qui m'a le plus amusé, c'est l'histoire d'un bal donné ces jours passés. Il y a eu des gens invités qui n'ont pas voulu y venir, aimant mieux donner aux pauvres l'argent que cela leur eût coûté. C'est l'épigramme qu'ils ont faite et qui a porté coup. On la leur garde bonne. D'autres, au contraire, s'attendaient à être invités, et ne l'ont point été : ceux-là ne sont pas les plus contents. Selon eux, c'est un bal d'épurés. Tu entends ce que cela veut dire. D'autres invités y sont venus, et s'en sont allés parce qu'ils n'ont pas trouvé le bal assez épuré.
Toute la capacité du gouverneur et des principaux magistrats a été employée à arranger ce bal qui, définitivement, n'a contenté personne. Si tu t'étais trouvée ici, aurais-tu été assez pure? Tu es de race un peu suspecte. On t'eût admise à cause de moi, qui suis la pureté même; car j'ai été pur dans un temps où tout était embrené. C'est une justice qu'on me rend. Madame de la Beraudière ne tarit point là-dessus. La conclusion que j'ai tirée de tout cela, c'est que. quand nous serons nichés dans nos bois, sur les bords du Cher, il faudra nous y tenir, et n'avoir de liaisons, d'amis ni de connaissances qu'à Paris. Tu sais là-dessus mon système, dans lequel je me confirme par tout ce que j'observe ici.
A MADAME COURIER
Tours, le... 1816.
Voici la nouvelle de Luynes : le curé allait avec un mort, un homme venait avec son cheval. Le curé lui crie de s'arrêter; il n'en a souci, et passe outre sans ôter son chapeau, note bien, Le prêtre se plaint, six gendarmes s'emparent du paysan, l'emmènent lié et garrotté entre deux voleurs de grand chemin. Il est au cachot depuis trois semaines, et depuis autant de temps sa famille se passe de pain.
Autre nouvelle du même pays. Le curé a défendu de boire pendant la messe; tous les cabarets à cette heure doivent être fermés. Le maire y tient la main. L'autre jour mon ami Bourdon, honnête cabaretier, s'avise de donner à déjeuner à son beau-frère : or c'était un dimanche, et on disait la messe; le maire arrive, les voit, et les met à l'amende, qu'ils ont trèsbien payée. Mais voici bien pis. Le curé a défendu aux vignerons, qui voulaient célébrer la fête de saint Vincent leur patron, d'aller ce jour-là au cabaret. J'ai vu le curé, et je lui ai dit : Vous avez bien raison ; c'est une chose horrible d'aller au cabaret, un jour de fête surtout; et vous faites très-bien, vous, monsieur le curé, de ne jamais vous griser qu'en bonne compagnie dans le courant de la semaine. Cependant raison-
512 COItKESPONDANCE.
lions, s'il vous plaît; saint Vincent aime les vignerons, puis qu'il est leur patron. Aimant les vignerons, il doit aimer la vigne, et par conséquent le vin, et aussi le cabaret, car tout cela se suit. Comment donc trouve-t-il mauvais que le jour de sa fête on aille au cabaret ? Il n'a su que me répondre. Je te conte des balivernes; l'heure de la poste arrive; adieu.
A MADAME COURIER
13 novembre 1816.
Je suis allé dimanche àLuynes ; j'ai dîné et couché chez les la Beraudière. Ils sont bien fâchés que tu ne sois pas venue. Il y avait chez eux deux émigrés rentrés, habitants du voisinage, qui sont bien ce qu'on peut voir de plus drôle au monde ; deux figures à mettre aux Variétés. Ce ne sont que des révérences, compliments, cérémonies ; tout tellement caricature, tju'il y a de quoi crever de rire. Nous en avons bien ri quand ils ont été partis. Bonnes gens au demeurant. De Luynes je suis venu avec Odoux chez ce monsieur qui marchande notre Filonière, et, je crois, l'achètera; mais c'est une affaire qui n'est pas prête à se conclure. Nous avons diné chez lui. C'est une maison charmante, à Saint-Cyr, sur le chemin de Luynes ; tu dois te rappeler cet endroit sur la colline à mi-côte. On voit Tours et toute la Loire. Tu verras cela quelque jour. Ils ont grande envie de te voir; tu as une réputation dans tout le pays.
Ton projet de venir passer ici l'hiver ne peut s'exécuter; d'ailleurs il faut que j'imprime mon Ane cet hiver. Ce n'est point une chose indifférente. Enfin tout s'arrangera. Figuretoi que les propriétaires de terres sont toujours gueux, mais jamais ruinés.
Ce monsieur qui épouse la vieille ne m'étonne point du tout. Il* vient de mourir ici un homme appelé M. A. ; il n'avait point d'autre état que d'épouser de vieilles femmes, et de les enterrer. Il est mort veuf de la troisième, et riche; car, comme il les traitait fort bien pendant leur vie, elles le
récompensaient à leur mort. J'avais prédit qu'il finirait par une fille de dix-huit ans qui l'enterrerait; mais je me suis trompé.
f&surier, selon le projet dont il fait mention dans la lettre précédente, s'oecupi, sitôt son retour à Paris, de l'impression de son Ane. En même temps il Écrivit la Pétition. Alors seulement il connut son talent, ou plutôt la sympathie du public français avec ce talent. On sait assez quel effet produisit ce petit écrit de dix pages. Cependant il demeura fidèle à ses études grecques, el ne fut arrêté dans la correction de son Ane que par un nouveau crachemet.t de sang, qui le prit au mois de février 1817, et le tint longtemps entre la vie et la mort. Obligé d'aller aux eaux pour se rétablir, il ne put reprendre son travail qu'au mois de décembre suivant. La mort de son beau-père, arrivée le i 8 novembre de cette année, l'affecta si vivement, qu'il ne continua qu'avec découragement et de loin à loin les études qui avaient été communes entre eux pendant plusieurs années. Dans quelques lettres qui n'ont pu entrer ici, il parle, avec la touchante simplicité qu'on lui connaît, de sa douleur quand il rentra dans le cabinet de son beau-père, qu'il toucha les livres tant de fois feuilletés avec lui, revit sa place et son fauteuil vides. Ces regrets profondset durables, comme toutes les impressions de l'âme de Courier, nous ont privés de plusieurs travaux qui, sans cela, eussent été achevés, et que le public ne connaîtra point : perte qu'on ne saurait trop vivement sentir.
En janvier 1818, Courier voulut, se voyant des forces, aller seul en Touraine. Il fut repris de son crachement de sang, et ramené mourant.
La lettre suivante est une de celles qu'il écrivit pendant sa convalescence à sa femme, qui terminait à Tours les affaires abandonnées par lui. Il marque là le peu de souci que lui donne l'Institut, où se trouvaient alors trois places vacantes. On sait l'histoire des nominations fuites à ces places par l'Académie, après six mois employés à préparer ses choix. Les sollicitations de sa femme <t de quelques amis avaient déterminé Courier, contre son gré et son carac • •ère, à faire quelques démarches pour remplacer son beau-père. Il les fit, et s'en repentit, comme il l'a si plaisamment avoué, tout en se vengeant sur l'Académie du refus auquel il s'était exposé en prenant ses titres de savant pour des droits à une distinction de savant. La lettre qui vient ensuite est adressée à M , Raoul de Rochette, après le refus de l'Académie.]
A MADAME COURIER
Le 9 février 1818.
Tu vois comme je t'écris. Je te parle de moi. C'est comme il faut que tu fasses. Tout ce que tu fais, ce que tu penses, tout ce qui te vient à l'esprit sans examen, il me le faut cou-
cher par écrit. Visconti est mort ; je viens de recevoir son billet d'enterrement. Voilà trois places à l'Institut. En aurai-je une? Je ne sais. S'ils me reçoivent, j'en serai bien aise; s'ils me refusent, j'en rirai : je ne vaudrai ni plus ni moins, et le public sera pour moi. Je crois que je serai reçu. Mon Ane va paraître, je crois, la semaine prochaine. Il semble que Bobée ait envie d'en finir.
Adieu. Je m'arrange avec Rosine on ne peut mieux. Elle jouit du bonheur de voir son fils ne rien faire du tout. J'ai voulu hier l'envoyer porter quelques livres chez ta mère. Rosine s'en est emparée, et les a portés elle-même. Il ne faut pas qu'un gentilhomme sache rien faire, dit Molière. Adieu.