I. Avoué de Touis
sceaux, à tous, n'importe ; chacun serait trop heureux de lui faire droit et de lui procurer la paix. Courier, sans méfiance, les crut bonnement mus par l'amour de la justice et l'estime qu'on avait pour son mérite. Il alla doue où on le menait, et vit les salons ministériels d'alors. Pendant huit jours il fut en crédit. On écrivait au préfet de le laisser en repos. On allait destituer le maire, et même nommer Courier à sa place. 11 ne fallait pour cela qu'une petite chose qu'il ne comprit pas. Il s'est souvent depuis creusé la tète, avec une naïveté rare, pour deviner par quelle raison, après tant de prévenances et d'accueil qu'il ne demandait point, il avait vu tout de suite les puissants refroidis à son égard. Il attribua cette disgrâce à la lettre à l'Académie, trop forte et trop violente, selon lui ; il ne se trompait pas tout à fait.
Ce fut pendant ce séjour à Paris que Courier écrivit le placet aux ministres.
A MADAME COURIER
Fin de mars 1819.
Ce qui nous aidera puissamment dans toutes nos affaires, c'est la lettre à l'Académie, dont le succès paraît certain. Il n'y a encore que trois ou quatre exemplaires de distribués, et déjà les têtes s'échauffent. Faye était prévenu peu favorablement sur ce que je lui en avais débité de mémoire; mais après l'avoir lue et fait lire à d'autres, il en est enchanté. Haxo en est presque content.
J'allai voir Hyacinthe avant-hier; je le trouvai au lit. On l'avait saigné; on lui avait mis les sangsues; il avait eu un coup de sang. C'est tout le tempérament. Je lui recommande la fatigue et les exercices violents, pendant qu'il en est temps encore ; il ne suivra pas mon conseil ; il paraît un peu indolent ; du reste le meilleur garçon, et bien aimable. Il veut absolument être sous-préfet, et il le sera. Son père et sa mère iront vivre avec lui : sottise, selon moi. Il doit m'aboucher avec Villemain d'ici à quelques jours. Je crois que tout ira bien, et que nous aurons ici pleine satisfaction.
J'achèterai ici du sainfoin , qui est beaucoup meilleur marché que là-bas; j'en ai vu des tas à la halle, et je sais maintenant distinguer le bon du mauvais.
Fais toujours couper du mauvais bois. Si je n'arrivais pas le 2 ou le 3 avril, fais vendre les bourrées par Blondeau. Tu
en fixeras le prix avec lui; ce doit être de seize à vingt-deux ou vingt-trois francs.
Je suis bien aise que tu plantes des châtaignes ; il faut les mettre loin du bois.
A MADAME COURIER
Mars 181».
J'ai vu hier M. Guizot. Il m'a promis solennellement la destitution que je ne lui demandais pas. Je dois le revoir mercredi au soir; ainsi je ne puis partir que jeudi. Je dois voir d'ici à ce temps le ministre de la justice, dont j'espère beaucoup ; ainsi j'espère que nous aurons raison de nos persécuteurs.
La lettre à l'Académie commence à faire sensation. B. m'a écrit une lettre d'une bêtise rare ; tout le monde est content du style, excepté... M. Daunou, dont le suffrage n'est pas peu de chose, m'en a fait mille compliments; Yillemain, Violetle-Duc, il n'y a qu'une voix. Mais l'Académie est un peu sotte. Tout cela, je crois, me fera honneur. Yillemain est enthousiasmé de mon Plutarque, et veut l'imprimer à tout prix.
Dis à Blondeau que ses affaires vont bien, que cependant je ne puis encore lui rien promettre.
[Dans l'intervalle compris entre mars et décembre 1819, Courier écrivait d'abord le plaidoyer pour Pierre Clavier Blondeau, son garde, que peu après il défendit lui-même au tribunal de Blois (ce qui n'empêcha point que le pauvre homme ne perdit son procès) ; ensuite il écrivit pour le Censeur, tout cela en soignant ses sainfoins, ses bois, ses vignes. Ce fut sa femme qu'il envoya en décembre à Paris pour y terminer quelques affaires, dont il parait, aux lettres qu'il lui adresse, bien moins occupé que de savoir l'opinion de ses amis sur ses articles du Censeur].
Tours, le 24 décembre 181».
Tu me marques que tu as versé, et qu'il t'en coûtera soixante
francs : voilà tout. Il paraît que tu n'es point blessée; cependant ta tête est fêlée. Qu'est-ce que tout cela veut dire? et pourquoi ne t'expliques-tu pas ?
Informe-toi doucement si l'on trouve que je fais bien d'écrire pour le Censeur. Haxo pourra te donner son avis làdessus. Demande-le-lui de ma part. Tu peux aussi interroger, mais moins directement, Duménil, si tu le vois. Il me semble que ce journal est bien peu répandu. Au reste, quand j'aurai mes livres, je pourrai m'occuper d'autres choses.
[Courier passa peu de mois sans aller à Paris, chacune de ses brochuies étant imprimée sous ses yeux, à quelques exceptions près ; mais les lettres qu'il écrit à ces petits voyages n'ont de prix que pour sa tamille, jusqu'au mois d'avril 1821.
De cette année 1820 sont datées :
Les deux dernières Lettres au Censeur;
A MM- du Conseil de préfecture à Tours;
Les deux Lettres 'particulières.
Au commencement de 1821, comme on parlait de donner Chambord au due de Bordeaux, Courier conçut le Simple discours. Le peu d'amis auxquels il en parla l'engageaient à se presser pour saisir l'à-propos; mais il résista à leurs sollicitations, et l'écrivit lentement avec ce soin achevé qui fait de ses moindres pamphlets des modèles de style en même temps que des ouvrages si piquants.
Suivent après, dans les lettres postérieures, tous les détails de ses succès, sa mise en jugement, le procès, etc.]
A MADAME COURIER
Paris, avril 1821.
Je suis arrivé hier à neuf heures du soir. On m'a logé, quoique avec peine, à l'hôtel de Vauban. Tout est plein à cause du baptême du duc de Rordeaux. J'ai vu hier ***;j'y dine aujourd'hui. J'ai vu Robée : il va imprimer mon Chambord. Cela viendra on ne peut pas plus à propos ; car on délibère actuellement si on poursuivra ce projet.
A MADAME COURIER
Paris, juin 1822.
Ma grande all'aire du pamphlet marche ; mais je ne sais en-
core si je serai mis en jugement. Cela sera décidé demain. Ou m'a beaucoup pressé, et môme importuné, pour \oir les juges ; je m'y suis refusé, et je crois que je fais bien, et on finit par en convenir. Je suis sûr de n'avoir point de tort. J'ai le public pour moi, et c'est ce que je voulais. On m'approuve généralement, et ceux mêmes qui blâment la chose en ellemême conviennent de la beauté de l'exécution. Deux personnes qui n'ont entre elles aucun rapport, car c'est M. Dubost et Etienne, m'ont dit que cette pièce est ce qu'on a fait de mieux depuis la révolution. Ainsi j'ai atteint le but que je me proposais, qui était d'emporter le prix. Plus on me persécutera, plus j'aurai l'estime publique.
A MADAME COURIER
Paris, 10 juin 1821.
Il est décidé que je serai jugé par la cour d'assises. On te signifiera je ne sais quel grimoire qu'il faut me renvoyer. Ne t'inquiète point. On croit non-seulement possible, mais probable, que je m'en tirerai. Au reste, tu sais comme je pense. Mon but était de faire quelque chose qui fût bien, et il parait que j'ai parfaitement réussi. Le reste s'arrangera.
J'ai vu aujourd'hui Hyacinthe, qui m'a reçu merveilleusement. Il a voulu absolument me mener chez son beau-frère. Autre réception, accueil, enthousiasme, etc. Sa mère se porte bien. Cassé était chez lui, qui est un peu maigri; assez spirituel. Ta mère et Amelin m'ont servi de toute leur puissance, et se sont mis en quatre.
Tu me renverras, poste restante, ce que tu recevras relati f aux assises.
J'ai pris un avocat que tu connais peut-être. Il se nomme Berville. Il venait chez ta mère autrefois. C'est un jeune homme de beaucoup d'esprit et fort aimable.
Adieu, chère femme; ménage surtout ta santé; garde-toi de te rendre malade, car nous serions perdus tous. Toute l'existence de la famille roule sur toi seule à présent.
[ Entre la mise en accusation et l'époque du jugement pour le Simple discours, Courier revint à la Chavonnière, et prépara sa défense, -morceau admirable qu'il voulait prononcer lui-même, essayant ainsi de la tribune, et de l'effet qu'il pouvait produire sur une assemblée. Mais il ne se décida pas à parler, détourné un peu par son avocat, et beaucoup par une certaine indolence naturelle et la crainte de ne pas réussir à son gré '.
Au mois d'août il retourne à Paris. Du commencement du mois est daté sa pamphlet Aux âmes dévotes. Il le fit, celui-là, à Paris, contre son usage assez constant; car ordinairement il travaillait à la campagne, ne venant à Paris que pour faire imprimer.]
A MADAME COURIER
Paris, août 1821.
Je viens de voir dans les gazettes que l'affaire de Cauchois- Lemaire sera jugée avant la mienne. Je crois cela fâcheux pour moi ; je ne me repens point néanmoins de n'être pas venu le mois passé.
J'espère comme toi que notre Paul sera bon ; mais il faut qu'il vive avec nous, ou du moins avec toi. Ainsi, soigne ta santé, d'où dépend la vie de nous trois.
Je vais voir aujourd'hui Robée et Rerville : nos jurés doivent être nommés. Je suis tout occupé à méditer ma harangue, que peut-être à la fin je ne prononcerai pas. Tous les avocats sont d'avis que je ne dise mot : le public s'attend que je parlerai. Nous verrons.
Paris, août 1821.
Mon jury est abominable, et il y a peu d'espérance.
Quel bonheur que j'aie pu avoir cet appartement de Cousin ! sans cela, je ne sais ce que je serais devenu : la chaleur est affreuse et Paris inhabitable. Tu es bien heureuse d'être à la Chavonnière.
1 . Il achevait en même temps sa traduction du fragment d'Hérodote, et sa préface de ce même fragment. Ou voit dans la lettre' suivante qu'il songe aie faire imprimer. Ce fut par Bobée et sans en tirer protit, mais seulement en 1822.
Je dois demain aller voir Berville à la campagne, chez son père, pour concerter ensemble toute notre défense ; il faut quo je me prépare.
Dimanche.
J'ai fait hier un diner d:avocats où je me suis assez diverti, chez Berville, à la campagne, aux Carrières de Charenton. J'ai pensé mourir de chaud en allant. On a beaucoup parlé de moi et de mon affaire : je te conterai tout cela. On croit généralement qu'ils n'oseront pas me condamner. Il y a des circonstances favorables que je ne puis t'écrire. On est fort curieux de savoir comment je me tirerai de ma harangue : les avocats croient et espèrent que je ne réussirai pas. Je suis à peu près sûr du succès, si je me décide à parler; mais peut-être trouverai-je plus à propos de me taire.
Quoi qu'il arrive, je vais sûrement te rejoindre bientôt, car, quand même on me condamnerait, j'aurais selon toute apparence du temps pour mettre ordre à mes affaires. Je ne m'arrêterai ici que pour faire imprimer le plaidoyer de Berville et mon discours, ce qui sera bientôt expédié. Je meurs d'impatience de me revoir auprès de toi et de notre cher enfant; sans vous deux je n'existe pas.
A MADAME COUBIEB..
Paris, 29 août 1821.
Deux mois de prison et deux cents francs d'amende, voilà le résultat d'hier.
Je ne puis absolument t'écrire. Je vais travailler à publier ma défense, et les plaidoyers pour et contre; je ne sais si on me donnera du temps.
Tes lettres me font un plaisir que tu ne peux imaginer, et c'est mon seul bien ici où tout m'ennuie et m'excède. On me recherche, on veut me voir; mais, ma foi, je ne suis pas assez content de mes vieux amis pour en vouloir de nouveaux. Toute ma parentaille est venue à mon jugement. J'ai manqué tomber en syncope.
Je devrais être ivre de louanges et de compliments; j'en ai reçu hier à foison de toute part. Je m'étonne moi-même du peu de plaisir que cela me fait.
Si tu veux lire un rapport à peu près exact sur mon jugement de la cour d'assises, prends le Courrier d'aujourd'hui'29.
[Après son jugement, Courier resta quelque peu pour achever son Procès de Paul-Louis Courier. Mais tout empressé de revoir sa femme et son enfant, it revint en Touraine sans se donner le temps de le faire imprimer. Il mit ordre à ses affaires, et retourna à Paris eu septembre; il n'était pas encore décidé à se mettre en prison ; mais ou verra, dans les lettres, suivantes, les motifs qui le déterminèreut malgré sa répugnance.]
A MADAME COURIER
Paris, septembre ou octobre 1821.
Toute réflexion faite, je crois que je ferai mieux de sur» veiller ici l'impression de mon Longus que l'on va commencer, et pour cela je me mettrai à Sainte-Pélagie. J'emploierai mon temps utilement, et ce temps passé, je serai quitte. Cependant je ne puis encore prendre aucune résolution. Mon Jean de Broë parait demain. On y travaille le dimanche; je crois qu'il aura du succès, et achèvera de me mettre bien avec le public.
La censure a rayé dans le Miroir l'annonce de mon Jean de Broë ; on ne sait si les autres feuilles pourront l'annoncer. C'est à présent le temps des élections.
Il faut que tu me copies deux passages de Brantôme; c'est dans le tome 3e, page 171 et page 333. Dans chacune de ces deux pages tu trouveras ces quatre mots : quand tout est dit. Copie, et envoie-moi les deux passages où se trouveni ces mots.
A MADAME COURIER
Paris, jeudi matin, juin 1821.
.Ma brochure a un succès fou; tu ne peux pas imaginer
cola; c'est de l'admiration, de l'enthousiasme, etc. Quelques personnes voudraient que je fusse député, et y travaillent de tout leur pouvoir. Je serais fort fâché que cela réussît, par bien des raisons que tu devines. Je n'oserais refuser; mais je Buis convaincu que ce serait pour moi un malheur. Cela ne me convient point du tout. Au reste, il y a peu d'apparence, car je crois que je ne conviens à aucun parti.
A MADAME COURIER
Paris, jeudi matin, 11 octobre 1821.
Ce soir, je m'établis à Sainte-Pélagie, non sans beaucoup de répugnance. On y est fort bien ; on ne manque de rien; on voit du monde; on reçoit des visites de dehors plus que je
n'en voudrais. Cependant Tu sais ce que je pense sur la
sottise de ceux qui se mettent en prison. Dieu veuille que je ne m'en repente pas.
Le mari de Z... est furieux contre moi à cause de ma dernière brochure. Il prétend que cela le compromet beaucoup. Tu vois ce que c'est qu'une place. Tout le monde est pour moi ; je peux dire que je suis bien avec le public. L'homme qui fait de jolies chansons disait l'autre jour : A la place de M. Courier, je ne donnerais pas ces deux mois de prison pour cent mille francs. Ne me plains donc pas trop, chère femme, si ce n'est d'être séparé de toi.
Un vieux président que tu as vu chez ta tante a dit qu'il était fâcheux que cet arrêt ne pût être cassé; qu'il était ridicule. Il paraît que ce n'est pas seulement son opinion. Il ne parle jamais, dit-on, que d'après d'autres.
Ne réponds pas à tout ceci, et ne me mets rien dans tes lettres qui ne puisse être vu de tout le monde.
J'allai hier voir le local qu'on me destine : il me paraît bien disposé, au midi, sec, en bon air. Tous ces gens-là ont la mine de se bien porter; ils reçoivent des visites sans fin jusqu'à huit heures du soir. Il y avait là trois jeunes femmes ou filles très-jolies.
A MADAME COURIER
Paris, dimanche, 14 octobre 1821.
Je suis entré ici le H ; c'était, je crois, jeudi dernier. Je suis étonné de n'avoir point de lettres de toi depuis ce temps. J'ai peur qu'il ne s'en soit perdu quelqu'une; j'en serais bien fâché. J'attends de toi des nouvelles importantes. Sois tranquille sur mon compte; je suis aussi bien qu'on peut être en prison : bien logé, bien nourri ; du monde quand j'en veux, et des gens fort aimables; logement sain, air excellent. J'espère n'être point malade-, c'était tout ce que je craignais.
Te rappelles-tu deux volumes que nous avait prêtés la Homo1 sur l'histoire de la "peinture en Italie? l'auteur* vient de me les envoyer avec cette adresse : hommage au peintre de Jean de Broë. Je reçois le Constitutionnel sans y être abonné. Je ne sais à qui je dois cette galanterie.
Je suis dans une chambre grande comme ta chambre jaune, exposée au midi; point de cheminée; en hiver on met un poêle ,• couché sur un lit de sangle et un matelas de crin que j'ai apporté; une petite table pour écrire; une autre pour manger. Je mange chez moi ; on m'apporte de chez un restaurateur assez passable, aux prix ordinaires. Ma chambre donne comme les autres sur un long corridor. On m'enferme, le soir à neuf heures, à double tour; cela me contrarie extrêmement, quoique je n'aie nulle envie de sortir. On m'ouvre le matin à la pointe du jour. Nous avons une promenade grande comme le quartier de terre d'Isambert : nous n'en jouissons qu'à certaines heures. Le reste du jour, elle appartient aux prisonniers pour dettes, qui sont séparés de nous. On vient nous voir de dehors; mais il faut aller demander à la police une permission qui ne se refuse pas ; cependant c'est un ennui. 11 y en a qui aiment mieux être ici qu'en pays