LIVRE II
■ 60us mes myrtes et grenadiers, qui tenait en ses mains des « grenades et des grains de myrte, blanc comme lait, rouge « comme feu, poli et net comme ne venant que d'être lavé. Il « était nud, il était seul, et se jouait à cueillir de mes fruits « comme si le verger eût été sien. Si m'en suis couru pour le « tenir, crainte, comme il était frétillant et remuant, qu'il ne « me rompît quelque arbuste; mais il m'est légèrement « échappé des mains, tantôt se coulant entre les rosiers, tantôt « se cachant sous les pavots, comme ferait un petit perdreau. « J'ai autrefois eu bien affaire à courir après quelques che- « vreaux de lait, et souvent ai travaillé voulant attraper de « jeunes veaux qui sautaient autour de leur mère; mais ceci « est tout autre chose , et n'est pas possible au monde de le « prendre. Par quoi me trouvant bientôt las, comme vieux et « ancien que je suis, et m' appuyant sur mon bâton, en pre- « nant garde qu'il ne s'enfuît, je lui ai demandé à qui il était « de nos voisins, et à quelle occasion il venait ainsi cueillir « les fruits du jardin d' autrui. Il ne m'a rien répondu; mais « s'approchant de moi, s'est pris à me sourire fort délicate- « ment, en me jetant des grains de myrte, ce qui m'a, ne sais « comment, amolli et attendri le cœur, de sorte que je n'ai « plus su me courroucer à lui. Si l'ai prié de s'en venir à moi « sans rien craindre, jurant par mes myrtes que je le laisserais « aller quand il voudrait, avec des pommes et des grenades « que je lui donnerais, et lui souffrirais prendre des fruits de « mes arbres, et cueillir de mes fleurs autant comme il vou- « drait, pourvu qu'il me donnât un baiser seulement.
« Et adonc se prenant à rire avec une chère gaie, et bonne • et gentille grâce, m'a jeté une voix si aimable et si douce, « que ni l'arondelle, ni le rossignol, ni le cygne, fût-il aussi « vieux comme je suis, n'en saurait jeter de pareille, disant ; « Quant à moi, Philétas, ce ne me serait point de peine de te « baiser ; car j'aime plus être baisé que tu ne désires toi reu tourner en ta jeunesse : mais garde que ce que tu me de- « mandes ne soit un donmal séant et peu convenable à ton âge, « pour ce que ta vieillesse ne t'exemptera point de me vouloir « poursuivre, quand tu m'auras une fois baisé ; et n'y a aigle
«t ni faucon, ni autre oiseau de proie, tant ait-il l'aile vite et « légère, qui me pût atteindre. Je ne suis point enfant, com- « bien que j'en aie l'apparence ; mais suis plus ancien que « Saturne, plus ancien même que tout le temps. Je te connais « dès lors qu'étant en la fleur de ton âge, tu gardais en ce « prochain pâtis un si beau et gras troupeau de vaches, et « étais près de toi, quand tu jouais de la flûte sous ces hêtres, « amoureux d'Amaryllide. Mais tu ne me voyais pas, encore « que je fusse avec ton amie, laquelle je t'ai enûn donnée, et « tu en as eu de beaux enfants, qui maintenant sont bons « laboureurs et bouviers ; et pour le présent je gouverne « Daphnis et Chloé; et après que je les ai le matin mis en- « semble, je m'en viens en ton verger, là où je prends plaisir « aux arbres et aux fleurs, et me lave en ces fontaines; qui « est la cause que toutes les plantes et les fleurs de ton jardin « sont si belles à voir, pour ce que mon bain les arrose. Re- « garde si tu verras pas une branche d'arbre rompue, ton « fruit aucunement abattu ou gâté, aucun pied d'herbe ou de « fleur foulé, ni jamais tes fontaines troublées; et te répute « bien heureux de ce que toi seul entre les hommes, dans ta « vieillesse, tu es encore bien voulu de cet enfant.
« Cela dit, il s'est enlevé sur les myrtes, ne plus ne moins « que ferait un petit rossignol , et sautelant de branche en « branche par entre les feuilles, est enfin monté jusques à la « cime. J'ai vu ses petites ailes, son petit arc et ses flèches « en écharpe sur ses épaules, puis ai été tout ébahi que je a n'ai plus vu ni ses flèches ni lui. Or, si je n'ai pour néant « vécu tant d'années, et diminué de sens en avançant d'âge, t mes enfants, je vous assure que vous êtes tous deux déc voués à l'Amour, et qu'Amour a soin de vous. »
Ils furent aussi aises d'ouïr ce propos comme si on leur eût conté quelque belle et plaisante fable. Si lui demandèrent que c'était d'amour ; s'il était oiseau ou enfant, et quel pouvoir il avait. Adonc Philétas se prit derechef à leur dire : « Amour est un dieu, mes enfants. Il est jeune, beau, a h des ailes; pourquoi il se plaît avec la jeunesse, cherche la « beauté et ravit les âmes, ayant plus de pouvoir que Jupiter