‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 37 sur 175 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

hoqueton, et s'en court comme un faon de biche, et cependant Lamon se mit à leur conter la fable de Syringe, pour laquelle apprendre il avait donné à un chevrier de Sicile, qui en savait la chanson, un bouc et une flûte.

« Cette Syringe, leur dit-il, aujourd'hui flûte pastorale, « jadis était une belle fille ayant voix mélodieuse et grande k science de musique. Elle gardait les chèvres, chantait et se a jouait avec les Nymphes. Pan, qui la voyait aux champs « garder ses bêtes, jouer, chanter, un jour vient à elle et la « prie de ce qu'il voulait, lui promettant faire que ses chè- « vres porteraient toutes deux chevreaux à chaque portée. « Elle se moqua de son amour, et dit que jamais elle n'aut rait ami, non-seulement tel comme lui qui semblait pro- « prement un bouc, mais ni autre quel qu'il fût. Pan la voulut « prendre à force ; elle s'enfuit; il la poursuivit; tant que « pieds la purent porter, elle courut; mais, lasse à la fin de « courir, elle se jette en un marais, et là se perd dans les « roseaux. Pan coupe les cannes en courroux, et n'y trouvant a point la pucelle, connut son inconvénient, et lors unissant « avec de la cire les roseaux taillés inégaux, en signe d'amour « non égal, il en fit cet instrument. Ainsi elle qui paravant • était belle jeune fille, depuis a été un plaisant instrument « de musique. »

Lamon à peine achevait son conte, et bon Philétas de le louer, disant n'avoir ouï en sa vie chanson si jolie que cette fable, quand Tityre arriva portant la flûte de son père, grande à merveille, composée des plus grosses cannes que l'on trouve, accoutrée de laiton par-dessus la cire. On eût dit que c'était celle-là même que Pan fit la première. Philétas adonc se'leva et, assis sur son lit de feuillage, premièrement il essaya tous les chalumeaux voir si rien n'empêchait le vent; et voyant que chaque tuyau rendait le son convenable, souffla dedans à bon escient. Si semblait proprement un air de plusieurs flageolets jouant ensemble, tant menaient de bruit ces pipeaux : puis petit à petit diminuant la force du vent, ramena son jeu en un son tout à fait doux et plaisant, et leur montrant toutl'artifice de la musique pastorale pour bien mener et faire paître les

botes aux champs, ieur fit voir comment il fallait souffler pour un troupeau de bœufs, quel son est mieux séant à un chevner, quel jeu aiment les brebis et moutons; celui des brebis était gracieux, fort et grave celui des bœufs, celui des chèvres clair et aigu; et une seule flûte imitait toutes ces diverses flûtes du berger, du bouvier et du chevrier.

La compagnie à table écoutait sans. mot dire, couchée sur îe feuillage, prenant très-grand plaisir d'ouïr si bien jouer Philétas, jusqu'à ce que Dryas se levant, le pria de jouer quelque gaie chanson en l'honneur de Bacchus, et lui cependant leur dansa une danse de vendange, faisant les gestes comme s'il eût, tantôt cueilli la grappe au cep, tantôt porté le raisin dans la hotte, puis les mines d'un qui foule la vendange, qui verse le vin dans les jarres, et d'un qui hume à bon escient la liqueur nouvelle. Toutes lesquelles choses il fit si proprement et de si bonne grâce, approchant du naturel, qu'ils pensaient voir devant leurs yeux la vigne, le pressoir et les jarres, et Dryas buvant le vin doux.

Ayant ainsi le troisième vieillard bien et gentiment fait son devoir de danser, à la fin alla baiser Daphnis et Chloé, lesquels incontinent se levèrent et dansèrent le conte de Lamon. Daphnis contrefaisait le dieu Pan, Chloé la belle Syringe; il lui faisait sa requête, et elle s'en riait; elle s'enfuyait, lui la poursuivait, courant sur le bout des orteils pour mieux contrefaire les pieds de bouc; elle feignait d'être lasse et de ne pouvoir plus courir, et au lieu de roseaux s'allait cacher dans le bois.

Et Daphnis alors prenant la grande flûte de Philétas, en lira d'abord un son douloureux, comme Pan qui se fût plaint delà jouvencelle; puis un son passionné, comme le priant d'amour; puis un sonde rappel, comme cherchant partout ce qu'elle était devenue. Si que le bonhomme lui-même Philétas tout émerveillé accourut le baiser, et après l'avoir baisé lui fit présent de sa flûte, en priant aux dieux que Daphnis la laissât un jour à pareil successeur que lui. Daphnis donna la sienne petite à Pan, et ayant baisé Chloé comme revenue et retrouvée d'une véritable fuite, amena jouant de ia flûte ses bêles aux

Page 1