‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 68 sur 175 · A. M. LE LEDUC AÎNÉ · texte numérisé non relu

A. M. LE LEDUC AÎNÉ

De Bologne, le 14 novembre 1805.

Je t'ai écrit trois fois depuis notre départ de la Pouille. Je te marquais de m'adresser tes lettres à Rome mais je n'ai pu y passer; ainsi je suis sans nouvelles de toi depuis le 10 août, date de ta dernière, par laquelle j'ai vu que ta fille

était hors d'affaire. J'espère qu'elle court à l'heure qu'il est, et saute mieux que jamais più pazzareîla che mai; j'en fais mon compliment à madame sa mère, et voudrais être là pour vous embrasser tous.

Nous marchons vers Ferrare. Le généra) Salvat 1 a trouvé à Ancône une Vénitienne égarée, dont il s'est emparé, ou c'est elle qui l'a pris et le mène par le nez. Je la vois tous les jours, fille mange avec nous. Je suis le seul qui puisse lui parler : eux ne savent pas trois mots d'italien. Te dire les conversations d'elle à moi, les spropositi, les sottises qui ne finissent point ou finissent par des risate sbudellate sgangherate. Il n'est pas possible de voir une meilleure pâte de fille, une créature plus gaie, plus folle, plus ce qu'on appelle bonne enfant : son vénitien est quelque chose qui vraiment me ravit. Salvat nous gêne un peu. Il n'entend pas un mot, et veut qu'on lui explique tout. Mais les explications sont belles! nous avons mille inventions pour le dérouter, des noms de guerre... Lui, Salvat, est stentarello; elle a baptisé le secrétaire fa la nanna, cela le peint ; l'aide de camp, elle l'appelle madama cocola; jamais nom ne fut mieux appliqué, c'est la femme de charge du général Salvat : il sera maréchal du palais, si Salvat devient empereur. Du reste, vivant portrait de M. Vise-au-Trou. Tout cela me divertit, et nous passons ensemble des heures sans ennui ; mais j'ai peur de n'en avoir pas longtemps le plaisir, car on dit que notre ménage ne plaît point du tout à Saint-Cyr, et qu'il a trouvé fort mauvais l'équipage de la princesse et les chevaux et la voiture. On est contrarié en ce monde.

Monval me quitte, et m'a conté... affaire vive à la Caldiera1. Les nôtres ont eu du dessous. D'Anthouard et Demanelle sont tués. On aura fait là quelque bêtise qui nous mettrait ici en mauvaise posture. Mais ces gens ne profitent jamais de leurs avantages ; ils sont persuadés que nous devons les battre ; et quand nous avons l'air de nous laisser

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