A Corigliano, le 15 juin, t. A Nicastro, le 20 juin
J'avais sauvé, du pillage de mes pauvres nippes, ce que j'appelais mon bréviaire. C'était une Iliade de l'imprimerie royale, un tout petit volume que vous aurez pu voir dans les mains de l'abbé Barthélémy ; cet exemplaire me venait de lui (quam dispari domino'.), et je sais qu'il avait coutume de le porter dans, ses promenades. Pour moi, je le portais partout; mais l'autre jour, je ne sais pourquoi, je le conûai à un 6oldat qui me conduisait un cheval en main. Ce soldat fut tué et dépouillé. Que vous dirai-je, monsieur? J'ai perdu huit chevaux, mes habits, mon linge, mon manteau, mes pistolets, mon argent. Je ne regrette que mon Homère; et pour le ravoir, je donnerais la seule chemise qui me reste. C'était ma société, mon unique entretien dans les haltes et les veillées. Mes camarades en rient. Je voudrais bien qu'ils eussent perdu leur dernier jeu de cartes, pour voir la mine qu'ils feraient.
Vous croirez sans peine, monsieur, qu'avec de pareilles distractions je n'ai eu garde de penser aux antiquités : s'il s'est trouvé sur mon chemin quelques monuments, à l'exemple de Pompée, ne visenda quidem putavi. Non que j'aie rien perdu de mon goût pour ces choses-là , mais le présent m'occupait trop pour songer au passé : un peu aussi le soin de ma peau, et les Calabrais me font oublier la grande Grèce. C'est encore aujourd'hui Calabria ferox. Remarquez, je vous prie, que; depuis Annibal , qui trouva ce pays florissant , et le ravagea pendant seize ans, il ne s'est jamais rétabli. Nous brûlons bien sans doute, mais il paraît qu'il s'y entendait aussi. Si nous nous arrêtions quelque part, si j'avais seulement le temps de regarder autour de moi, je ne doute point que ce pays, où tout est grec et antique , ne me fournît aisément de quoi vous intéresser et rendre mes lettres dignes de leur adresse. 11 y a dans ces environs, par exemple, des ruines considérables, un temple qu'on dit de Proserpine. Les superbes marbres qu'on en a tirés sont à Rome, à Naples et à Londres. J'irai voir, si je puis, ce qui en reste, et vous en rendrai compte, si je vis, et si la chose en vaut la peine.
Pour la Calabre actuelle, ce sont des bois d'orangers, des forêts d'oliviers, des haies de citronniers. Tout cela sur la
côte et seulement près des villes : pas un village , pas une maison dans la campagne. Elle est déserte, inhabitable, faute de police et de lois. Comment cultive-t-on, direz-vous? Le paysan loge en ville et laboure la banlieue; partant le matin à toute heure, il rentre avant le soir, de peur... En un mois, dans la seule province de Calabre, il y a eu plus de douze cents assassinats ; c'est Salicetti qui me l'a dit. Gomment oserait-on coucher dans une maison des champs? On y serait égorgé dès la première nuit.
Les moissons coûtent peu de soins; à ces terres soufrées il faut peu d'engrais ; nous ne trouvons pas à vendre le fumier de nos chevaux. Tout cela donne l'idée d'une grande richesse. Cependant le peuple est pauvre, misérable même. Le royaume est riche; car, produisant de tout, il vend et n'achète pas. Que font-ils de l'argent? Ce n'est pas sans raison qu'on a nommé ceci l'Inde de l'Italie. Les bonzes aussi n'y manquent pas. C'est le royaume des prêtres, où tout leur appartient. On y fait vœu de pauvreté pour ne manquer de rien , de chasteté pour avoir toutes les femmes. Il n'y a point de famille qui ne soit gouvernée par un prêtre jusque dans les moindres détails; un mari n'achète pas de souliers pour sa femme sans l'avis du saint homme.
Ce n'est point ici qu'il faut prendre exemple d'un bon gouvernement, mais la nature enchante. Pour moi je ne m'habitue pas a voir des citrons dans les haies. Et cet air embaumé autour de Reggio ! on le sent à deux lieues au large quand le vent souffle de terre. La fleur d'oranger est cause qu'on y a un miel beaucoup meilleur que celui de Virgile : les abeilles d'Hybla ne paissaient que le thym, n'avaient point d'orangers. Toutes choses aujourd'hui valent mieux qu'autrefois.
Je finis en vous suppliant de présenter mon respect à madame de Sainte-Croix et à M. Larcher. Que n'ai-je ici son Hérodote, comme je l'avais en Allemagne! Je le perdis justement comme je viens de faire de mon Homère, sur le point de le savoir par cœur. Il me fut pris par des hussards. Ce que je ne perdrai jamais , ce sont les sentiments que vous
m'inspirez l'un et l'autre, dans lesquels il entre du lespect, de l'admiration, et, si j'ose le dire, de l'amitié.
OFFICIER D'ARTILLERIE, A NAPLES
Mileto, le 16 octobre 1800.
J'avais déjà ouï dire que ce pauvre Michaud • s'était fait égorger. Je ne m'en étonne pas; il avait perdu la tête: ce n'est pas une façon de parler. Je le vis à Cassano, son esprit était frappé; il voyait partout des brigands. Ce que cela produit, c'est qu'on se jette dans le péril qu'on veut éviter. IL y a une autre chose qui fait périr ces gens-là, c'est l'argent qu'ils portent avec eux, comme Sucy et mille autres que la chère cassette a conduits à mal. Au reste, il n'était pas le seul à qui la peur eût troublé le sens. Je t'en pourrais dire autant de plusieurs qui ont fait la guerre, qui servent bien, qui ont été partout. Il faut convenir aussi que nos aventures n'étaient pas gaies. Voici celle de Cassano : elle fut assurément des moins tragiques pour nous; mais elle fit du bruit, à cause du miracle dont on t'a parlé.
Après avoir saccagé sans savoir pourquoi la jolie ville de Corigliano, nous venions (non pas moi, j'étais avec Verdier; mais j'arrivai trois jours après); nos gens montaient vers Cassano 2, le long d'un petit fleuve ou torrent qu'on appelle encore le Sibari, qui ne traverse plus Sibaris, mais des bosquets d'orangers. Le bataillon suisse marchait en tète , fort délabré comme tout le reste, commandé par Muller, car Clavel a été tué à Sainte-Eupliémie. Les habitants de Cassano, voyant cette troupe rouge, nous prennent pour des Anglais : cela est arrivé souvent s. Ils sortent, viennent à nous, nous embrassent, nous félicitent d'avoir bien frotté ces coquins de