‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 98 sur 175 · COMMANDANT L ARTILLERIE · texte numérisé non relu

COMMANDANT L ARTILLERIE

Naples, le 25 juin «807.

Monsieur, la supériorité du grade ne dispense pas des procédés; de ceux-là surtout qui tiennent à l'équité naturelle. Les vôtres à mon égard ne sont plus d'un chef, mais d'un ennemi. Je vous croyais prévenu contre moi, et vous ai donné des éclaircissements qui devaient vous satisfaire. Maintenant je vois votre haine, et j'en devine les motifs; je vois le piège que vous m'avez tendu en me chargeant d'une commission où je ne pouvais presque éviter de me compromettre. Vous I commencez par me punir; vous m'ôtez la liberté, pour que rien ne vous empêche de me dénoncer au roi, et de prévenir contre moi le public. Ensuite vous me citez à votre propre tribunal, où vous voulez être à la fois mon accusateur et mon juge, et me condamner sans m'entendre, sans me nommer mes dénonciateurs, ni produire aucune preuve de ce qu'on avance contre moi. Vous savez trop combien il me serait facile de confondre les impostures de vos vils espions. Vous pouvez réussir à me perdre ; mais peut-être trouverai-je qui m'écoutera malgré vous. Quoi qu'il arrive, n'espérez pas trouver en moi une victime muette. Je saurai rendre la lâcheté de votre conduite aussi publique dans cette affaire qu'elle l'a déjà été ailleurs.

[Vingt copies de cette lettre furent distribuées dans l'arméa.]

COLONEL û'aRTILLERIE, A NAPLES.

Naples, le 27 juin 1807.

Voilà qui est bouffon : il me tient bloqué et me demande la paix ; c'est l'assiégeant qui capitule. Vous allez voir, mon

colonel, si je ine pique de générosité. Je ne demande pour moi que la levée de mes arrêts, et de passer à une autre armée ; moyennant quoi je me dédis de tout ce que j'ai dit et écrit au général Dedon. Je ne plaisante point, je signerai qu'il est brave, qu'il l'a fait voir à Gaëte, et que ceux qui disent le contraire en ont menti, moi le premier. Un démenti à toute l'armée, que voulez-vous de plus, mon colonel? rédigez les articles, et faites-moi sortir. Prisonnier à Naples, il me semble être damné en paradis.

A M. LE GÉNÉRAL DEDON,

COMMANDANT l'aHIILLERIE DB L' ARMÉE,

Naples, le 29 juin 1807.

Mon General,

J'ai eu le malheur de vous offenser, et je comprends qu'il est difficile qu6 vous l'oubliiez jamais. Quand même vous auriez la bonté de ne montrer aucun ressentiment de ce qui s'est passé, ma position n'en serait pas moins désagréable ici, où le moindre incident pourrait rallumer des passions plutôt assoupies qu'éteintes. Vous-même , mon général , ne sauriez désirer de conserver sous vos ordres un officier qui, doutant toujours de vos dispositions à son égard , n'apporterait au service ni confiance ni bonne volonté. Je vous prie donc, mon général, de m' obtenir du roi l'ordre que je sollicite depuis si longtemps, de me rendre à la grande armée.

[En attendant l'effet de cette demande, Courier fit sa rentrée dans la bibliothèque du marquis Tacconi. Il y travaillait à la traduction des livres de Xénophon sur le commandement 4e la cavalerie et sur l'équitation. Cet ouvrage, entrepris dès l'époque de son séjour à Plaisance, et plusieurs fois interrompu, int à peu près terminé cette année à la fin de novembre. Il n'a été cependant imprimé qu'en 1809 à Paris.

Pour mieux comprendre les préceptes de son auteur sur l'équitation, il en faisait l'essai par lui-même et sur son propre cheval. Celui-ci, qu'il avait bridé et équipé à la grecque, n'était point ferré. Il le montait sans étriers, et courait ainsi dans les rues de Naples, sur les dalles qui forment le pavé, à la grandei surprise des autres cavaliers, qui n'y marchaient qu'avec précaution.]

354 LEITRES INÉDITES.

A M. DE SAINTE-CROIX

Naples, le .. juillet 1807.

Monsieur, vous vous moquez de moi. Heureusement j'entends raillerie, et prends comme il faut vos douceurs. Que si vous parlez tout de bon, sans doute l'amitié vous abuse. Il se peut que Je sois coupable de quelque chose; mais cela n'est pas sûr comme il l'est que jusqu'à présent je n'ai rien fait.

Ce que je vous puis dire du marquis ROdio, c'est qu'ici sa mort passe pour un assassinat et pour une basse vengeance. On lui en voulait parce qu'étant ministre , et favori de la reine, il parut contraire au mariage que l'on proposait d'un fils ou d'une fille de Naples avec quelqu'un de la famille. L'empereur a cette faiblesse de tous les parvenus, il s'expose à des refus. Il fut refusé là et ailleurs. Le pauvre Rodio depuis, pris dans un coin de la Çalabre , à la tète de quelques insurgés, quoiqu'il eût fait une bonne et franche et publique capitulation, fut pourtant arrêté, jugé par une commission militaire, et, chose étonnante, acquitté. Il en écrivit la nouvelle à sa femme, à Catanzaro, et se croyait hors d'embarras, mais l'empereur le fit reprendre et rejuger par les mêmes juges , qui cette fois-là le condamnèrent étant instruits et avertis. Cela fit horreur à tout le monde, plus encore peutêtre aux Français qu'aux Napolitains. On le fusilla par derrière, comme traître, félon, rebelle à son lajitùnt: souverain. Le trait vous paraît fort; j'en sais d'autres pareils. Quand le général V*** commandait à Livourne, il eut l'ordre et l'exécuta, de faire arrêter deux négociants de la ville, dont l'un périt comme Rodio, l'autre l'échappa belle, s'étant sauvé de prison par le moyen de sa femme et d'un aide de camp. Le général fut en peine et fort réprimandé. Ici nous avons vu un courrier qui portait des lettres de la reine, assassiné par ordre, ses dépêches enlevées, cuvovéesà l'uns. L'homme qui

fit ce coup, ou l'ordonna du moins, je le vois tous les jours. Mais quoi I à Paris même, pour avoir des papiers, n'a-t-on pas tué cnez lui un envoyé ou secrétaire de je ne sais quelle diplomatie ? L'affaire lit du bruit.

Assurément, monsieur, cela n'est point du temps, du siècle où nous vivons, tout cela s'est passé quelque part au Japon ou bien à Tombouctou, et du temps de Cambyse. Je le dis avec vous, les mggurs sont adoucies; Néron ne régnerait pas aujourd'hui. Cependant, quand on veut être maître... pour la fin le moyen. Maitre et bon, maitre et juste, ces mots s'accordent-ils? Oui. grammaticalement, comme honnête larron, équitable brigand.

J'ai connu Rodio, il était joli homme, peu d'esprit, peud'in- .ence, d'une fatuité incroyable, en un mot, bon pour une reine.

Je passe ici mes jours, ces jours longs et brûlants, dans la bibliothèque du marquis Tacconi, à traduire pour vous Xénophon, non sans peine; le texte est gâté. Ce marquis est un homme admirable, il a tous les livres possibles, j'entends tuus ceux que vous et moi saurions désirer. J'en dispose; entre nous, quand je serai parti, je ne sais qui les lira. Lui ne lit point; je ne pense pas qu'il en ait ouvert un de sa vie. Ainsi en usait Salomon avec ses sept ou huit cents femmes; les aimant pour la vue, il n'y touchait guère, sage en cela surtout ; peut-être aussi, comme Tacconi, les prêtait-il à ses amis.

Nous sommes à présent dans une paix profonde et favorable à mes études, mais celte paix peut être troublée d'un moment à l'autre. Tout tient au caprice de deux ou trois bipèdes sans plumes qui se jouent de l'espèce humaine. Pour moi ce que je deviendrai, je le sais aussi peu que vous, monsieur. J'ai cent projets, et je n'en ai pas un. Je veux rester ici dans cette bibliothèque, je veux aller en Grèce. Je veux quitter mon métier, je le veux continuer pour avoir des mémoires que j'emploierais quelque jour. De tout cela que sera-t-ilt Ce qui est écrit, dit Homère, aux tablettes de Jupiter. Présentez, je vous prie, mon respect à madame de Sainte- Croix, et me conservez une place dans voire souvenir.

3;;g lettres inédites.

OFFICIER D'ARTILLERIE, A AVERSA

Naples, le ..juillet 1807.

^ J'ai reçu doux lettres de toi, une du 3, l'autre du 8; tu ne. réponds point à la mienne d'un mese fa in cïrca, par laquelle je te priais de tâcher d'arranger mon compte avec Desgoutins1. Ce compte me semble un compte de juif; à dire vrai je n'y connais rien. Il s'agit de change, et ce n'est pas mon fort que la banque.

Je suis fort aise que tu aies vu monsieur mon parent. Je ne le connais pas, et l'en aime bien mieux. Ceux que je connais de mes parents, je les ai tous in saccoccia, et ils le méritent. S'ils pensaient, comme disait Lauzun, que j'eusse de l'argent dans les os, ils me les casseraient pour l'avoir. Je me sers d'eux fort bien cependant; quand j'en veux tirer quelque service, je leur mande que je vais mourir ; je fais mon testament, et aussitôt ils trottent. Ils sont tous plus vieux que moi et plus riches; mais quoi? la rage d'hériter. Ils ont eu bon espoir lorsque j'étais en Pouille. Mes lettres arrivaient percéeâ et vinaigrées, tu t'en souviens ; et depuis, dans la guerre de Calabre; alors ma succession était de l'or en barre. Aussi m'aimait-on fort; mais toujours un peu moins que si j'eusse été mort. Je conçois la haine des rois pour leur héritier présomptif. Dans le fait tout cela est mal réglé ; j'arrangerais les choses autrement si j'étais législateur. Les héritages se tireraient au sort, et de même les charges et les commandements; tout en irait bien mieux. Je te le prouverais si nous étions à nous promener à la Rubertzau2 : heureux temps 1

Tu \ ois bien que je n'ai pas grand' chose à te marquer. Rien de nouveau; sinon que je q iite cette armée tout de bon. Je t'ai conté cela dans une longue lettre à laquelle tu no

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